MAITRE M

Les Enseignements du Maitre MORYA

ISIS DEVOILEE

CHAPITRE VII - HERESIES CHRETIENNES PRIMITIVES ET SOCIETES SECRETES

CHAPITRE VII

HERESIES CHRETIENNES PRIMITIVES ET SOCIETES SECRETES

 

"Rien d'authentique n'a transpiré au sujet des doctrines des Druses ; la croyance populaire parmi leurs  voisins, est qu'ils adorent une idole qui a la forme d'un veau."

 KING, The Gnostics and their Remains

"O Seigneurs de la Vérité sans faute, qui tournez éternellement dans un cycle... délivrez-moi de l'annihilation de cette Région des Deux Vérités."

 Livre égyptien des Morts, ch. CXXV

"Pythagore considérait avec raison le Nom Ineffable de Dieu... comme la clé des Mystères de la Cabale."

S. PANCOAST, Blue and Red Light, ch. 1 Nous passerons en revue dans les deux chapitres suivants, les plus importantes sectes secrètes chrétiennes, les prétendues "Hérésies" qui vinrent à l'existence entre le 1er et le IVème siècle de notre ère.

Jetons un coup d'œil rapide sur les Ophites et les Nazaréens, et passons à leurs rejetons qui existent encore en Syrie et en Palestine sous le nom de Druses du Mont Liban ; et non loin de Basra ou Bassorah, en Perse, "sous celui de Mendéens, ou Disciples de Saint Jean. Toutes ces sectes ont une relation directe avec notre sujet, car elles ont une parenté cabalistique et ont appartenu, une fois, à la "Religion-Sagesse" secrète, reconnaissant comme l'Un Suprême, le Dieu-Mystère au Nom Ineffable. En passant en revue ces nombreuses sociétés secrètes du passé, nous les comparerons directement avec quelques-unes des sociétés modernes. Nous terminerons avec un rapide coup d'œil sur les Jésuites, et sur ce  vénérable cauchemar de l'Eglise Catholique Romaine, la Franc-Maçonnerie moderne. Toutes ces confréries modernes, ou anciennes – exception faite des Francs- Maçons modernes – étaient toutes plus ou moins en relation avec la  magie – tant pratique [326] que théorique ; et chacune d'elles, sans en excepter la Franc-Maçonnerie, étaient et sont encore accusées de pratiquer la démonolâtrie, le blasphème et le libertinage.

Nous n'avons pas l'intention de faire l'historique de ces sectes ; nous voulons seulement comparer ces communautés tant calomniées avec les sectes chrétiennes, du passé et du présent, et en nous guidant sur les faits historiques, présenter la défense de la science secrète et celle des hommes qui l'étudient et en sont les champions, contre toute accusation injuste.

Une par une, les sectes des premiers siècles ont sombré dans l'oubli des temps, n'en laissant subsister qu'une seule dans son intégrité primitive. Celle-là existe encore, ayant conservé intact l'enseignement de son fondateur, et qui prouve sa foi par des actes puissants. Les sables mouvants qui engloutirent toutes les autres excroissances de l'agitation du temps de Jésus, avec son histoire, ses reliques et ses traditions ont été pour elle un terrain ferme. Chassés de leur pays d'origine, ses membres se sont réfugiés en Perse, et aujourd'hui le voyageur peut s'entretenir avec les descendants directs des "Disciples de Jean", qui écoutèrent sur les bords du Jourdain "l'homme envoyé par Dieu", qui crurent en lui et par lui furent baptisés. Ce peuple étrange, d'environ 30.000 âmes, est appelé à tort les "Chrétiens de saint Jean", mais on devrait l'appeler par son ancienne dénomination de Nazaréens, ou suivant la nouvelle, les Mendéens.

L'appellation de Chrétiens qu'on leur donne est tout à fait sans fondement. Ils ne croient ni en Jésus comme Christ, ni n'acceptent son expiation ; ils ne font pas non plus partie de son Eglise et n'acceptent pas ses "Saintes Ecritures". Ils n'adorent pas non plus le Dieu-Jéhovah des Juifs et des Chrétiens, ce qui prouve que leur fondateur, Baptiste, ne l'adorait pas non plus. S'il ne l'a pas fait, quel droit aurait-il à une place dans la Bible, ou dans la galerie de portraits des saints Chrétiens ? De plus, si Ferho était son Dieu, et qu'il était "l'envoyé de Dieu", il a dû être envoyé par le Seigneur Ferho, et c'est en son nom qu'il baptisait et qu'il prêchait ? Or, si Jésus fut baptisé par Jean, nous devons supposer qu'il fut baptisé suivant sa foi, par conséquent, Jésus aussi croyait à Ferho, ou  Faho, comme ils l'appellent ; cette conclusion est certainement autorisée par le silence que Jésus observait au sujet du nom de son "Père". Et pourquoi l'hypothèse que Faho n'est qu'une des nombreuses corruptions de Fho ou Fo, comme les Tibétains et les Chinois nomment le Bouddha, paraîtrait- elle ridicule ? Dans le nord du Népal, le Bouddha est plus souvent appelé Fo que Bouddha. Le livre de la Mahâvansa montre que dès le début l'œuvre de la propagande Bouddhiste commença dans le Népal ; et l'histoire nous [327] enseigne que les moines Bouddhistes pullulaient en Syrie 735 et Babylone dans le siècle avant notre ère, et que Bouddhasp (le Bodhisattva) le prétendu Chaldéen, fut le fondateur du Sabisme 736 ou baptisme !

735 Non seulement les missionnaires Bouddhistes pénétrèrent en Mésopotamie, mais ils allèrent dans l'ouest jusqu'en Irlande. Le Révérend Dr Lundy dans son ouvrage Monumental Christianity, en faisant allusion aux Tours Rondes de l'Irlande, observe que : "Henry O'Brien explique que la Crucifixion de la Tour Ronde est celle du Bouddha ; que les animaux tels que l'éléphant et le taureau consacrés à Bouddha étaient ceux dans lesquels son âme passa après la mort ; que les deux personnages debout à côté de la croix sont la Vierge mère de Bouddha et Râma son disciple favori. L'image tout entière a une grande ressemblance avec la Crucifixion, dans le cimetière du Pape Jules, sauf en ce qui concerne les animaux, qui prouvent clairement qu'il ne s'agit pas ici d'une image chrétienne. Elle vint de l'Extrême-Orient en Irlande avec les colons Phéniciens, qui érigeaient les Tours Rondes comme des symboles du pouvoir de l'homme et de la nature pour transmettre la Vie et la préserver, de même que la manière dont la vie universelle est produite par la souffrance et la mort." [Cf. The Round Towers of Ireland].

Lorsqu'un prêtre protestant se voit ainsi obligé de reconnaître la préexistence du crucifix en Irlande, son caractère Bouddhique et la pénétration des missionnaires de cette religion jusque dans ces parages retirés du monde, il ne faut pas nous étonner que pour les Nazaréens contemporains de Jésus et leurs descendants il n'ait pas été associé à cet emblème universellement connu dans le caractère d'un Rédempteur.

En faisant allusion à cette admission du Dr Lundy M. Charles Sothoran, dans une conférence donnée devant la American Philological Society, fait observer que les deux légendes et les restes archéologiques s'accordent pour reconnaître que "l'Irlande comme toutes les autres nations écoutèrent autrefois les propagateurs de Siddhârtha Bouddha".

736 La religion des baptêmes multiples, les descendants de la secte encore existante des "Chrétiens de saint Jean" ou Mendéens, que les Arabes nomment el-Moglasita et Baptistes. Le verbe araméen Seba, origine du nom Sabréens, est synonyme de βαπτιξω (Renan : Vie de Jésus).

 

Ce que croient réellement les Baptistes, el-Mogtasila, ou Nazaréens, a été longuement décrit d'autre part, car ce sont les vrais Nazaréens dont nous avons tant parlé, et du Codex desquels nous avons fait des citations. Persécutés et menacés d'annihilation, ils se réfugièrent dans la secte Nestorienne, et permirent ainsi qu'on les classât arbitrairement parmi les Chrétiens, mais dès que l'occasion s'en présenta, ils se séparèrent et aujourd'hui, depuis des siècles, ils ne méritent même pas nominalement cette appellation. Il est aisé de comprendre pourquoi les soi-disant écrivains ecclésiastiques continuent à leur donner ce titre. Ils connaissent trop de choses au sujet du Christianisme primitif pour qu'on les ignore complètement ; car ils pourraient témoigner contre lui, par leurs traditions, sans que le stigmate de l'hérésie et de l'apostasie dont on les qualifierait vienne détruire la confiance dans ce qu'ils pourraient dire.

Mais où la science trouvera-t-elle un champ de recherche biblique plus approprié que parmi ce peuple trop longtemps négligé. On ne peut révoquer en doute l'héritage de la doctrine de Jean-Baptiste ; leurs traditions sont sans lacune. Ce qu'ils enseignent aujourd'hui leurs ancêtres l'ont enseigné a toutes les époques où ils apparaissent dans l'histoire. Ce sont les disciples de ce Jean [328] qui, dit-on annonça la venue de Jésus, le baptisa, et qui déclara qu'il (Jean) n'était pas digne de délier le cordon de ses souliers. Pendant que les deux – le Messager et le Messie – étaient debout dans le Jourdain, l'aîné consacrant le cadet – son propre cousin, humainement parlant – les cieux s'entrouvrirent et Dieu Lui-Même, sous la forme d'une colombe, descendit en un rayon de lumière sur son "Fils Bien- aimé". Si ce récit est exact, comment devons-nous alors expliquer l'infidélité de la part des survivants de ces Nazaréens ? Loin de croire que Jésus est le Fils Unique de Dieu, ils affirmèrent aux missionnaires persans, qui les premiers les firent connaître aux Européens au XVIIème  s. que le

Christ du Nouveau Testament était un "faux instructeur" et que la doctrine juive, de même que celle de Jésus (?) émanait du royaume des ténèbres ! Qui le sait mieux qu'eux ? Où trouverait-on un témoignage vivant plus compétent ? Le clergé chrétien veut nous forcer à reconnaître un Sauveur oint, annoncé par Jean, et les disciples de ce même Baptiste, dés les siècles les plus reculés, ont stigmatisé ce personnage idéal comme un imposteur et son Père putatif, Jéhovah, comme une "faux Dieu", l'Ilda Baoth des Ophites ! Ce sera un jour néfaste pour le Christianisme, celui où un lettré honnête et sans peur, persuadera leurs anciens de lui permettre de traduire leurs livres secrets et de compiler leurs antiques traditions ! C'est une illusion étrange qui fait croire à certains auteurs que les Nazaréens ne possèdent pas d'autre littérature sacrée, d'autres reliques que les quatre ouvrages doctrinaux et ce curieux volume d'astrologie et de magie qu'ils sont tenus de parcourir à l'heure du coucher du soleil, chaque jour du soleil (dimanche).

Cette recherche de la vérité, certes, nous oblige à traverser des voies tortueuses. Nombreux sont les obstacles que la ruse ecclésiastique a mis sur notre chemin pour nous empêcher de trouver la source primaire des notions religieuses. C'est le procès du Christianisme qu'on est en train de faire et on le fait depuis que la science s'est crue assez puissante pour prendre le rôle d'Accusateur Public. Le présent ouvrage expose une partie de ce procès. Quelle vérité il y a t-il dans cette Théologie ? Quelles sont les sectes qui l'ont transmise ? D'où vient-elle en premier lieu ? Pour y répondre il faudrait faire l'historique de la Religion Mondiale, aussi bien à travers les sectes chrétiennes secrètes, qu'à travers celles des  autres grandes subdivisions religieuses de la race ; car la Doctrine Secrète est la Vérité et la religion qui l'a conservée la moins adultérée est celle qui se rapproche le plus du divin.

Notre recherche nous emporte de-ci, de-là, mais ce n'est jamais sans un but spécial que nous établissons une comparaison critique entre deux sectes fort éloignées les unes des autres en ordre chronologique. Il est important de tenir constamment en vue un [329] des buts de notre ouvrage – l'analyse des croyances religieuses et la définition de leur transmission depuis le passé jusqu'à nos jours. La barrière la plus infranchissable a été celle du Catholicisme Romain ; et ce n'est que lorsque les principes secrets de cette religion auront été mis a jour, qu'on comprendra quel est le bâton de fer sur lequel elle s'appuie pour affermir ses pas chancelants.

Nous commencerons par les Ophites, les Nazaréens et les Druses modernes. L'opinion personnelle de l'auteur, telle qu'elle sera présentée dans les diagrammes, sera certainement en désaccord avec les notions de parti pris d'Irénée, de Théodoret d'Epiphane (le saint renégat qui vendit ses frères), et cela en ce qu'elle reflète les idées de certains cabalistes intimement reliés aux mystérieux Druses du Mont Liban. Les okhals syriaques, ou Spiritualistes, comme on les appelle quelquefois, possèdent de nombreux manuscrits anciens et des joyaux en rapports avec le sujet qui nous occupe.

Dès le début, ainsi que nous l'avons fait voir, la première doctrine, celle des Ophites, se différencie de la description donnée par les Pères, en ce qu'elle fait de Bythos, ou la Profondeur, une émanation féminine, et lui fixe une place qui répond à celle du Pleroma, mais dans une région beaucoup plus élevée ; tandis que les Pères nous affirment que les Gnostiques donnaient le nom de Bythos à la Cause Première. Comme dans la doctrine cabalistique, il représente le néant infini et sans bornes dans lequel se cache au sein des ténèbres le moteur Primordial  Inconnu de toutes choses. Il L'enveloppe comme un voile ; somme toute, nous y reconnaissons la "Shekinah" de l'Aïn-Soph. Pris séparément, le nom de IAΩ, Iao, marque le centre supérieur, ou plutôt le point présumé où l'Inconnu est supposé séjourner. Autour de Iao, court la légende CEMEC ΕΙΛΑΜ ΑΒΡΑΣΑΞ. "L'Eternel Soleil Abrasax" (Le Soleil spirituel Central de tous les Cabalistes, représenté dans quelques-uns de leurs diagrammes par le cercle de Tiphereth).

De cette région de la Profondeur insondable, émerge un cercle formé par des spirales ; dans le langage symbolique ceci veut dire un grand cycle κυκλος, composé d'autres plus petits. Enroulé au centre, de manière à suivre les spirales, se trouve le serpent – l'emblème de la sagesse et de l'éternité – le Double Androgyne : le cycle représente Ennoïa, la pensée Divine, et le Serpent – l'Agathodaimon, Ophis – l'Ombre de la Lumière. Tous deux étaient les Logoï des Ophites ; ou l'unité comme Logos se manifestant comme le double principe du bien et du mal ; car, suivant leur manière de voir, ces deux principes sont immuables, et ont existé de toute éternité, comme ils continueront toujours à exister.

Ce symbole explique pourquoi cette secte adorait le Serpent, comme un Sauveur, enroulé soit autour du pain sacramentel soit [330] autour du Tau. En tant qu'unité, Ennoïa et Ophis sont le Logos ; une fois séparés, l'un est L'Arbre de Vie (Spirituelle) ; et l'autre L'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Par conséquent nous voyons qu'Ophis conseille au premier couple humain – la production matérielle d'Ilda-Baoth, mais qui était redevable à Sophia-Achamoth de sa nature spirituelle – de manger du fruit défendu, bien qu'Ophis représente la Sagesse Divine.

Le Serpent, l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, et l'Arbre de la Vie, sont tous des symboles transplantés du sol de l'Inde. L'Arasa- Maram, l'arbre banyan, si sacré chez les Hindous, puisque Vichnou, pendant une de ses incarnations se reposa à son ombre et y enseigna à l'humanité la philosophie et les sciences, s'appelle l'Arbre de la Connaissance et l'Arbre de la Vie. Sous l'ombre protectrice de ce roi des forêts, les Gourous enseignent à leurs disciples les premières leçons d'immortalité et les initient aux mystères de la vie et de la mort. On dit que les Yava-ALEIM du Collège Sacerdotal, dans la tradition Chaldéenne, enseignaient aux fils des hommes à devenir comme l'un d'eux. De nos jours,   Foh-tchou 737     qui   habite   dans   son   Foh-Maëyu,   ou   temple de Bouddha, au sommet du Kouin-long-sang 738, la grande montagne, produit ses plus grands miracles religieux sous un arbre nommé en chinois, Sung- Ming-Shü, ou Arbre de la Connaissance et Arbre de Vie, car l'ignorance c'est la mort, et seule la connaissance confère l'immortalité. Ces exploits merveilleux ont lieu tous les trois ans, lorsqu'un immense concours de Bouddhistes Chinois se rassemble en pèlerinage dans ce saint lieu.

737 Foh-tchou veut dire littéralement en chinois, le Seigneur du Bouddha, ou l'instructeur des doctrines de Bouddha-Foh. 

 

Ilda-Baoth, le "Fils des Ténèbres", et créateur du monde matériel, habitait, prétend-on, la planète Saturne, ce qui l'identifie encore mieux avec le Jéhovah des Juifs, qui était lui-même Saturne, suivant les Ophites, lesquels lui refusent son nom Sinaïtique. D'Ilda-Baoth émanent six esprits, qui habitent respectivement avec leur père dans les sept planètes. Celles-ci sont : Tsabaôth, ou Mars ; Adonaïos-Sol 739 ou le Soleil ; Iao, la Lune ; Eloaios, Jupiter ; Astaphaios, Mercure (l'esprit de l'eau) ; et  Horaïos, Vénus (l'esprit du feu) 740. [331]

Telles que nous les donnons, ces sept planètes ou sphères, sont identiques quant à la description et leurs fonctions avec les Sapta-Loka des Hindous, les sept régions ou sphères, autrement dit, les mondes supérieurs et inférieurs ; car ils représentent les sept sphères cabalistiques.

Pour les Ophites ils appartiennent aux sphères inférieures. Les monogrammes de ces planètes gnostiques sont les mêmes que ceux des Bouddhistes, et ces derniers ne diffèrent que fort peu de ceux des "maisons" astrologiques usuelles. Dans les notes explicatives qui accompagnent le diagramme, les noms de Cerinthus (le disciple de Simon le Magicien), de Ménandre et de certains autres gnostiques dont on ne trouve pas les noms dans les ouvrages des  Pères,  sont  souvent mentionnés ; par exemple celui de Parcha (Ferho) 741.

 L'auteur de ce diagramme réclame, en outre, pour sa secte, la plus haute antiquité, en donnant pour preuve, que leurs "ancêtres" bâtirent tous les temples "Dracontia", même ceux d'au-delà "des grandes eaux". Il affirment que "Le Juste" qui était le porte-parole de l'Eternel Æon (Christos) envoya, lui-même, ses disciples de par le monde en les mettant sous la double protection de Sigé, (le Silence, le Logos) et d'Ophis, l'Agathodaemon. Sans doute, l'auteur fait allusion à l'expression favorite de Jésus, "soyez sages comme les serpents et inoffensifs comme les tourterelles". Dans le diagramme, Ophis est représenté comme le Cnuphis ou Kneph égyptien, appelé Dracontia. Il apparaît comme un serpent se dressant sur sa queue, avec une tête de lion, couronnée et auréolée de rayons, qui portent à chaque extrémité une des sept voyelles grecques, le symbole des sept sphères célestes. Cette image est familière à tous ceux qui connaissent les bijoux gnostiques 742; elle est empruntée aux Livres Hermétiques égyptiens. La description donnée dans l'Apocalypse, de celui "qui était comme le Fils de l'Homme" avec ses sept étoiles, et qui est le Logos, est une autre représentation d'Ophis.

Sauf dans le changement des noms, le diagramme Nazaréen est identique à celui des Gnostiques, qui, évidemment, lui empruntèrent leurs notions, en y ajoutant quelques noms des systèmes de Basilide et de Valentin. Afin d'éviter des répétions nous les reproduisons plus bas l'un en regard de l'autre. [332]

738 Cette montagne est située au sud-ouest de la Chine, à peu près entre la Chine et le Tibet.

739 SOL, étant situé sur le diagramme exactement au centre du système solaire (que les Ophites paraissent avoir connu) – par conséquent directement sous le rayon vertical du Soleil spirituel plus élevé – il répand sa lumière sur toutes les autres planètes.

740 Parlant de Vénus, Placide de Tite, l'astrologue, affirme que "sa lumière bleutée dénotait de la chaleur". Quant à Mercure, c'était une étrange fantaisie des Ophites que de le représenter comme l'esprit de l'eau, quand astrologiquement parlant, c'est un astre "froid, sec, terrestre  et mélancolique".

741 Le nom que Norberg, dans son Onomasticon au Codex Nazaraeus traduit par Ferho, est porté dans  l'original  comme  Parcha  Rabba.  Dans  la  Vie  de  Manes  donnée  par  Epiphane  dans  son Panarion [lib. III, tome II, Hær. LXVI, III], on mentionne un certain prêtre de Mithras, l'ami du grand Hérésiarque Manes, du nom de Parchus.

742 On trouve sa description dans un des livres de magie du Roi égyptien Nechepsos, et on prescrit son usage gravé sur des pierres de jaspe verte, comme une puissante amulette. Galien en fait mention dans ses ouvrages. De Simpl. Med., c. IX.

 

Nous voyons, donc, que dans la Cosmogonie Nazaréenne les noms des puissances et des génies ont les relations suivantes avec ceux des Gnostiques :

 

 

 

 

 

 

 

NAZAREEN

 

GNOSTIQUE-OPHITE

 

 

 

 

 

 

 

PREMIERE TRINITE

 

PREMIERE UNITE DANS LA TRINITE

 

 

 

 

 

 

 

Le Seigneur Ferho – la vie qui n'est pas la Vie – le Dieu Suprême. La Cause qui produit la Lumière, ou le Logos in abscondifo. L'Eau du Jordanus Maximus. – L'Eau de la Vie, ou Ajar, le principe féminin. L'Unité dans une Trinité, renfermée dans le ISH AMON.

 

IAO – le nom Ineffable de la Divinité Inconnue ; – Abraxas, et le "Soleil Spirituel et Eternel". L'Unité renfermée dans l'abîme, Bythos, le principe féminin – le cercle sans bornes, dans lequel se trouvent toutes les formes idéales. De cette Unité émane la...

 

 

 

 

 

 

 

LA SECONDE TRINITE

(Manifestation de la Première)

 

SECONDE TRINITE

(Idem)

 

 

 

 

 

 

 

1.  Le Seigneur MANO. – Roi   de la Vie et de la Lumière – Rex Lucis. La Première VIE, ou l'homme primitif.

 

1.    Ennoïa – la pensée.

 

 

 

 

 

 

 

2. Le Seigneur Jourdain – Manifestation ou émanation de Jourdain Maximus – les eaux de la grâce. La Seconde VIE.

 

2.    Ophis, l'Agathodæmon.

 

 

 

3. Le Père supérieur – Abatur. La Troisième VIE.

Cette Trinité engendre aussi une Dyade – le Seigneur Ledhoio, et Fétahil, le génie (le premier une émanation parfaite, le second une imparfaite).

Le Seigneur Jourdain –  "Le Seigneur de tous les Jourdains", manifeste NETUBTO (La Foi, sans les œuvres) 743.

 

3. La Sophia Androgyne – la sagesse ; qui, à son tour – fécondée par la Lumière Divine – donne naissance à

Christos et à Sophia-Achamoth (l'un parfait et l'autre imparfaite) comme émanation.

La Sophia Achamoth émane Ilda- Baoth, le Demiurge, qui produit la création matérielle et sans  âme. "Les Œuvres sans la Foi" (ou la grâce) 744.

 

 

En outre, les sept génies planétaires des Ophites, qui émanèrent les uns des autres, se retrouvent dans la religion des Nazaréens, sous le nom des "sept dæmons imposteurs" ou stellaires, qui "tromperont tous les fils d'Adam". Ce sont Sol ; Spiritus Venereus (le Saint-Esprit dans son aspect matériel) 745 la mère des "sept stellaires mal disposés", répondant à l'Achamoth des Gnostiques ; Nebu, ou Mercure, "un faux Messie, qui faussera l'ancien culte de Dieu 746" ; SIN (ou Luna, ou Shuril) ; KHIYUN (Saturne) ; Bel-Jupiter ; et le septième Nerig, Mars (Codex Nazareus, I, p. 39). [333]

Le Christos des Gnostiques est le chef des sept Æons, les sept esprits de Dieu, de saint Jean ; les Nazaréens ont aussi leur sept génies, ou bons Æons, dont le chef est Rex Lucis, MANO, leur Christos. Les Sapta Rishis, les sept sages de l'Inde, habitent dans les Sapta-Poura ou les sept cités célestes.

 743 Comparez ces deux doctrines diamétralement opposées – la Catholique et la Protestante ; une prêchée par Paul, le Semi-Platonicien, et l'autre par Jacques, le Talmudiste orthodoxe.

744 Comparez ces deux doctrines diamétralement opposées – la Catholique et la Protestante ; une prêchée par Paul, le Semi-Platonicien, et l'autre par Jacques, le Talmudiste orthodoxe.

745 Le côté matériel, mauvais de Sophia-Achamoth, qui émane d'elle-même Ilda-Baoth et ses six fis.

746 Voyez la traduction de la préface du Codex Nazaræus par Norberg. Cela prouve, une fois de plus, l'identification de Jésus avec Gautama Bouddha, dans la pensée des Gnostiques Nazaréens, car Nebu ou Mercure est la planète consacrée aux Bouddhas.

 

Que trouvons-nous de plus ou de moins dans l'Ecclesia Universelle, jusqu'à l'époque de la Réforme, et dans l'Eglise Romaine Papale après la séparation ? Nous avons comparé la valeur relative de la Cosmogonie hindoue ; de la Cabale Chaldéo-Zoroastrienne-Judaique ; ainsi que celle des prétendus Hérétiques. Un diagramme exact de la religion Judaïco- CHRETIENNE fournirait la meilleure preuve de l'identité des deux ; on dépense annuellement des sommes énormes pour faire adopter cette religion par les païens qui l'ont fournie à l'origine ; toutefois la place nous manque pour le faire et nous jugeons inutile de prouver ce qui a déjà été surabondamment démontré.

Dans les bijoux Ophites des Gnostics de King 747, nous trouvons, souvent répété, le nom de Iaô, et confondu avec celui de Ievo, tandis que celui-ci représente simplement un des génies antagonistes d'Abraxas. Nous donnerons sans plus tarder l'explication de ce nom afin qu'on ne le confonde pas avec le nom de Jéhovah juif. Il nous semble fort étrange que tant de savants archéologues aient si peu insisté pour prouver qu'il y a plus d'un Jéhovah, et qu'il a commencé avec Moise. Iaô est, sans contredit, un des titres de l'Etre Suprême, et appartient en partie au Nom Ineffable ; mais son origine ne date pas de la nation juive et elle n'en peut pas non plus revendiquer la propriété. Même s'il avait plu à Moïse de donner ce nom à "l'Esprit" tutélaire, le protecteur et la divinité nationale du "peuple élu d'Israël", il n'y a pas de raison pour que d'autres peuples soient obligés de Le reconnaître comme le Dieu Suprême et Unique. Mais nous nions d'emblée cette supposition. En outre, il est un fait que Yaho ou Iaô était dès le début un "nom des mystères" ; הוהי et הי ne furent jamais employés avant l'époque du roi David. Avant son temps, peu ou point de noms propres ne furent composés avec les syllabes de iah ou yah. Il semblerait plutôt, que David, ayant séjourné chez les Tyriens et les Philistins (II. Samuel) en ait apporté ce nom de Jéhovah. Il nomma Zadok grand-prêtre, et c'est de là que vint le nom de Zadokites ou Saducéens. Il vécut et régna en premier lieu à Hébron ןורבח, Habir-on, ou cité Habirienne, où l'on célébrait le rite des quatre (dieux des mystères). Ni David, ni Salomon ne reconnurent Moise et ils n'acceptèrent pas non plus sa loi. Ils aspiraient à élever un temple à [334] הוהי, comme les édifices érigés par Hiram à Hercule et Vénus, Adon et Astarté.

 747 Gnostics and their Remains.

 

Voici ce que dit Fürst : "Le très ancien nom de Dieu, Yâho... en grec Ιαω, à part son étymologie, paraît avoir été un ancien nom mystique de la Divinité Suprême des Sémites. [C'est ainsi qu'il fut révélé à Moïse pendant son initiation à HOR – EB. – la caverne, sous la direction de Jethro, le Prêtre Caïnite de Midian]. Dans une ancienne religion (les Chaldéens, dont on trouve les restes chez les Néo-Platoniciens, la divinité suprême intronisée au-dessus des sept ciels, représentant le Principe Spirituel de la Lumière [nous] 748 et conçu également, comme le Demiurge 749,  était appelée Ιαω והי 750 qui, de même que le  Yâho  des  hébreux, était mystérieux ; on ne devait pas en faire mention et son nom n'était communiqué qu'aux initiés... Les Phéniciens avaient un  Dieu Suprême dont le nom était (litera trina) trilitéral et secret, et il était Ιαω, 751."

Mais tandis que Fürst maintient que ce nom est d'origine sémitique, il y a d'autres savants qui le font remonter plus loin que lui, et le classent bien au-delà des Caucasiens.

 En sanscrit nous avons Jah et Jaya, ou Jaa et Ja-ga, et cela éclaire d'une vive lumière l'origine de la célèbre fête du char de Jagan-nâth, appelé communément Jaggernâth. Yavhe signifie "celui qui est" et le Dr Spiegel fait même remonter le nom Persan de Dieu, Ahura, à la racine

ah 752 qu'on prononce en sanscrit as, respirer, et asu devint, alors, par la suite le synonyme "d'Esprit" 753. Rawlinson est fermement d'opinion que la mythologie primitive de Babylone a subi une influence Aryenne ou Védique. Nous avons donné, il n'y a pas longtemps, les preuves les plus indéniables de l'identité de Vichnou et de Dagon. On peut en dire autant du titre de Ιαω, et sa racine sanscrite se retrouve dans tous les pays. JU ou Jovis est le plus ancien nom latin pour Dieu. "En tant que mâle, c'est Ju- piter, ou Ju, le père, pitär étant le mot sanscrit pour père ; féminin c'est   Ju – non ou Ju la consolatrice – הוי étant le mot phénicien pour le repos, le réconfort 754." Le professeur Max Müller dit que, quoique Dyaus, le firmament, ne se trouve pas en langage sanscrit ordinaire, au masculin, on le trouve néanmoins dans le Véda, "ce qui est la preuve du culte primitif Aryen de Dyaus, le Zeus des Grecs" (The Veda). [335]

748 Nous désignation donnée par Anaxagore à la Divinité Suprême, était emprunté à l'Égypte où on la désignait par NOUT.

749 Par un petit nombre, toutefois, car les créateurs de l'univers matériel furent toujours considérés comme des divinités subordonnées au Dieu Suprême.

750 Lydus, De mensibus ; Ledrenus, Compendium historiarum.

751 [Fürst, A Heb. and Chald. Lexic, Londres, 1871.]

752 "Erân das Land zwischen dem Indus und Tigris". Berlin, 1863. Avesta.

753 Asi veut encore dire en sanscrit "Tu es", et aussi "épée", "Asi"sans l'accent sur la première voyelle.

 

Pour comprendre la signification primitive et véritable du terme IAΩ, et la raison pourquoi il est devenu la désignation pour la plus mystérieuse de toutes les divinités, il nous faut rechercher son origine dans la phraséologie figurative des peuples primitifs.

Il faut d'abord que nous ayons recours aux plus anciennes sources pour élucider la question. Dans un des Livres d'Hermès, par exemple, nous voyons qu'il est dit que le nombre DIX est la mère de l'âme et que la Vie et la Lumière s'y trouvent réunies. Car "le nombre 1 (Un) est né de l'esprit, et le nombre 10 (dix) de la matière 755 ;" "l'unité fait le DIX,  et  le  DIX l'unité" 756.

La Gématria cabalistique – méthode pour extraire le sens caché des lettres, des mots et des phrases – appartient à l'arithmétique. Elle consiste à appliquer aux lettres d'un mot, la signification qu'elles ont en nombres, sous leur forme extérieure aussi bien que leur signification individuelle. De plus, au moyen de la Themura (une autre méthode en usage chez les cabalistes), on peut faire que n'importe quel mot dévoile son mystère, au moyen de son anagramme. Nous voyons, par exemple, que l'auteur du Sepher-Jézirah nous dit un ou deux siècles avant notre ère 757 : "UN, l'esprit de l'Alahim des vies 758." Et voici encore que dans les plus anciens diagrammes cabalistiques, les Dix Séphiroth sont représentés comme des roues ou des cercles, et Adam Kadmon, l'homme primitif, comme un pilier dressé. "Roues et Séraphins et  les créatures saintes" (haygôth) dit Rabbi Akiba 759. Dans un des autres systèmes de la même branche de la Cabale symbolique, appelé Albath, qui dispose les lettres de l'alphabet par paires en trois rangs, tous les couples du premier rang ont la valeur numérique de dix ; et dans le système de Siméon Ben-Shetah 760 la paire supérieure, la plus sacrée de toutes, est précédée du nombre pythagoricien, un et zéro, 10.

754 Professeur A. Wilder.

755 Les anagrammes sacrés étaient appelés "Zeruph".

756 "Le Livre des Nombres, ou Livre des Clés".

757 Le Jésirah ou livre de la création, écrit par Rabbi Akiba ; il fut le maître et l'instructeur de Siméon Ben Jochai, qu'on appelait le prince des cabalistes et qui écrivit le Zohar. Franck affirme que Jésirah fut écrit un siècle avant J.-C. (Die Kabbala, 65) mais d'autres juges tout aussi compétents estiment qu'il est plus ancien encore. De toutes façons, il est aujourd'hui bien démontré que Siméon Ben Jochai, vécut avant la seconde destruction du temple.

758 Jésirah, p. 8.

 

Une fois que nous aurons reconnu le fait que, chez tous les peuples de la haute antiquité, la conception la plus naturelle de la Cause  Primordiale se manifestant dans ses créatures (qui ne pouvaient faire autrement que de lui attribuer la création tout entière), était celle d'une divinité androgyne ; que le principe mâle [336] étant considéré comme l'esprit vivifiant invisible, le principe féminin, étant la mère nature ; nous arriverons alors à comprendre comment cette cause mystérieuse en vint à être représentée (probablement dans l'écriture peinte) comme la combinaison de l'Alpha et de l'Oméga des nombres, puis d'un nombre décimal, et enfin par IAO, le nombre trilatéral, qui contenait, en lui-même, une profonde allégorie.

Dans ce cas IAO, étymologiquement parlant, signifierait le "Souffle de Vie", généré ou jaillissant entre un principe naturel mâle dressé et un principe féminin ovoïde ; car, as, en sanscrit, signifie "être", "vivre ou exister" ; sa signification originelle étant celle de "respirer". Max Müller nous dit que "c'est à la suite de cette acception originale de respirer, que les Hindous ont formé les mots "asu" le souffle, et "assura", le nom de Dieu, soit pour signifier celui qui respire ou celui qui donne le souffle 761" ; c'était certainement cette dernière. "Ah" et "Iah" en hébreu veulent dire, la vie. Cornélius Agrippa, dans son traité sur la Prééminence des Femmes, montre que "le mot Eve suggère une comparaison avec les symboles mystiques des cabalistes, le nom de la femme ayant une affinité avec le Tétragrammaton ineffable, le nom le plus sacré de la  divinité" 762. Les noms anciens étaient toujours conformes aux choses qu'ils représentaient. L'insinuation jusqu'ici inexpliquée des cabalistes, au sujet de l'efficacité de la lettre H, "qu'Abram retira du nom de sa femme Sarah" pour la mettre au milieu de son nom à lui devient parfaitement claire, en ce qui concerne le nom mystérieux de la Divinité en question.

759 Ibidem. Voyez la constance avec laquelle Ezéchiel s'en tient à sa vision des roues des "créatures vivantes" (ch. I, passim).

760 C'était un Néo-Platonicien d'Alexandrie sous le règne du Premier des Ptolémées.

761 Chips, vol. I.

762 Voyez Our Figures de Max Müller.

 

On pourrait arguer, comme objection, qu'on n'a pas encore fixé à quelle période de l'antiquité apparaît pour la première fois le zéro dans les inscriptions et les manuscrits hindous. Quoi qu'il en soit, ce cas présente des preuves par induction d'un trop grand poids, pour ne pas entraîner avec lui une sérieuse probabilité. Suivant Max Müller, "les deux mots "chiffre" et "zéro", qui, en réalité ne font qu'un,... suffisent pour prouver que nos chiffres ont été empruntés aux Arabes 763. Chiffre est le  "cifron"  des Arabes ; sa signification est le vide ; suivant lui, ce serait une traduction du nom sanscrit de zéro "sûnya". Les Arabes prirent leurs chiffres en Hindoustan et n'en revendiquèrent jamais la découverte 764. Quant aux Pythagoriciens, nous n'avons qu'à parcourir les anciens manuscrits de la Géométrie de Boëthius, qui datent du VIème siècle, pour trouver dans les nombres 765    de  Pythagore,  [337]le  I  et  le  zéro  comme  le  premier  et le dernier chiffre. Et Porphyre qui cite le Moderatus Pythagoricien 766 dit que les "nombres de Pythagore étaient des "symboles hiéroglyphiques" au moyen desquels il expliquait les idées concernant la nature des choses".

763 [De nobilitatae et praecellentia faeminæ sexus. Cologne, 1532.]

764 Ibidem.

765 King, The Gnostics.

766 Vita Pythagor.

 

Or, si les plus anciens manuscrits hindous, ne laissent jusqu'ici apercevoir aucune trace d'une notation décimale, Max Müller dit formellement que jusqu'à présent, il n'y a trouvé que neuf lettres (les initiales des nombres sanscrits), d'autre part nous avons des faits tout aussi anciens pour nous fournir la preuve demandée. Nous voulons parler des sculptures et de l'imagerie sacrée dans les anciens temples de l'Orient. Pythagore tira ses connaissances de l'Inde ; et nous voyons que  Max Müller corrobore cette affirmation, du moins jusqu'à reconnaître que les Néo-Pythagoriciens furent les premiers instructeurs de "chiffrage" parmi les Grecs et les Romains ; "qu'à Alexandrie ou en Syrie, ils firent connaissance avec les chiffres hindous, et ils les adaptèrent à "l'abacus" pythagoricien" (nos propres chiffres). Cette prudente reconnaissance implique que Pythagore lui-même ne connaissait que neuf chiffres. De sorte qu'on pourrait raisonnablement répondre, que bien que nous n'ayons aucune preuve certaine que Pythagore qui vécut à la fin de l'époque archaïque 767, connût la notation décimale nous possédons des preuves suffisantes pour montrer que les nombres pleins, donnés par Boëthius, étaient connus des Pythagoriciens même avant la  construction d'Alexandrie 768. Nous en avons la preuve dans Aristote qui dit que : "certains philosophes prétendent que les idées et les nombres sont  de même nature, et se montent à DIX en tout 769." Nous croyons que ceci suffira pour démontrer que la notation décimale était connue au moins quatre siècles avant J.-C., car Aristote ne paraît pas traiter la question comme une innovation des "Néo-Pythagoriciens".

En outre, ainsi que nous l'avons déjà dit, la représentation des divinités archaïques sur les murs des temples sont par elles-mêmes suffisamment suggestives. Ainsi, par exemple, Vichnou est représenté dans le Kûrmâvatâra (son second avatar) comme une tortue soutenant un pilier circulaire sur lequel se tient un double de lui-même (Mâyâ, ou illusion) avec tous ses attributs. Tandis qu'une main tient une fleur, une autre une massue, la troisième un coquillage, la quatrième, généralement la supérieure droite, tient sur son index relevé en forme du chiffre 1, le chakra, ou disque, qui [338] ressemble à un anneau, ou une roue, et qui pourrait aussi bien être un zéro. Dans son premier avatar, le Matsyavâtara, émergeant de la bouche du poisson, on le représente dans la  même position 770. Le Durgâ aux dix bras du Bengale ; le géant Ravana aux dix têtes ; Parvati – sous la forme de Durgâ, Indra et Indrâni sont dépeints avec cet attribut, qui est une représentation parfaite du mât de cocagne 771.

Les temples les plus sacrés chez les Hindous sont ceux de Jaggernath. Cette divinité est adorée également par toutes les sectes de l'Inde, et Jagan- nôtha est appelé "Le Seigneur du Monde". C'est le dieu des mystères, et ses temples, qui sont fort nombreux dans le Bengale, ont une forme pyramidale.

 767 608 avant J.-C.

768 Cette cité fut bâtie en 322 avant J.-C.

769 Metaph, XII, VIII ; XIII, VII. XIII, VIII.

770 Voyez les dessins dans le Temple de Rama, Mythology of the Hindus, par Coleman, New-York ; J.-W. Bouton, éditeur.

771 Voyez les Rosicrucians, par Hagrave Jennings, p. 252.

 

Aucune autre Divinité ne présente une aussi grande variété d'étymologies que Yaho ; aucun autre nom n'a fourni des prononciations aussi variées. Ce n'est qu'en l'associant aux points Masorétiques que les Rabbins des époques postérieures réussirent à transformer Jéhovah en "Adonaï", ou Seigneur. Philo Byblius l'écrit en lettres grecques ΙΕΥΩ- ΙΕVO. Théodoret dit que les Samaritains le prononçaient Iabé (Yahya) et les Juifs Yaho. Diodore dit que "les Juifs racontent que Moïse appelait le Dieu Iao", ce qui le ferait prononcer I-ah-O comme nous l'avons montré. Par conséquent, c'est sur l'autorité de la Bible elle-même, que nous affirmons qu'avant son initiation par Jethro, son beau-père, Moïse n'avait pas connaissance du nom de Yaho. La future Divinité des Enfants d'Israël parle dans le buisson ardent en donnant son nom comme "Je suis celui qui suis" et il spécifie soigneusement qu'Il est "le Seigneur-Dieu des Hébreux" (Exode III, 18), non pas celui des autres nations. En le jugeant d'après ses actes, relatés dans l'histoire des Juifs, nous doutons fort, si le Christ en personne était apparu au temps de l'Exode, qu'il eût été bien accueilli par l'irascible Divinité du Sinaï. Toutefois "le Seigneur-Dieu, qui suivant Sa propre confession, ne devient Jéhovah que dans le chapitre 6, verset 3, de l'Exode, voit sa véracité mise à l'épreuve au livre de la Genèse XXII, 9, 14, où dans ce passage révélé, Abraham élève un autel à Jéhovah-jireh. 772

Il semblerait, par conséquent, tout naturel de faire une différence entre le Dieu des Mystères Ιαω, adopté depuis la plus haute antiquité, par tous ceux qui participaient à la connaissance ésotérique des prêtres, et ses contreparties phonétiques, traitées avec si peu de révérence par les Ophites et les autres Gnostiques. S'étant, une fois, chargés, comme l'Azazel du désert, des péchés et des iniquités [339] de la nation juive, il est dur pour les Chrétiens d'avoir à reconnaître maintenant que ceux qu'ils croyaient dignes d'être le "peuple élu" de Dieu – leurs uniques prédécesseurs en monothéisme – étaient jusqu'à une époque fort rapprochée, aussi idolâtres et polythéistes que leurs voisins. Les Talmudistes plus avisés ont, pendant de longs siècles échappé à l'accusation en se retranchant derrière l'invention Masorétique. Mais, comme en toute autre chose, la vérité finit par se faire jour. Nous savons maintenant que Ihoh הוהי doit se lire Yahoh et Yah, et non pas Jéhovah. Le Iah des hébreux est tout simplement le Iacchos (Bacchus) des Mystères ; le Dieu "duquel on attendait la libération des âmes – Dionysios, Iacchos, Jahoh, Iah 773". Aristode [avait donc raison en disant que : "הוהי était Oromazd et Ahriman-Pluton, car le Dieu du Ciel, Ahura-Mazda monte un chariot que suit le Cheval du Soleil 774."

772 [Quæst. XV in Exodum.]

 

Et Dunlap cite le Psaume LXVIII, 4, qui dit : Chantez à Dieu, célébrez son nom Iach (                       ),

Frayez le chemin à celui qui chevauche les cieux, comme sur un cheval.

puis il prouve que "les Arabes représentaient Iauk (Iach) par un cheval. Le Cheval du Soleil (Dionysios)". Iah est un adoucissement de Iach, explique- t-il. ח ch et ה h sont interchangeables ; de même le s s'adoucit en h. Les hébreux exprimaient l'idée de la VIE, aussi bien par ch que par h ; ainsi chiach, être, hitzh, être ; Iach, le Dieu de la Vie, Iah, "Je suis" 775. Nous pouvons donc répéter ces quelques lignes d'Ausone :

"Ogugia m'appelle Bacchus ; l'Egypte pense que je suis Osiris ;

Les Musiens me nomment Phanax ; les  Indiens disent que je suis Dionysios ;

Les mystères romains m'appellent Liber ; la race des Arabes me nomme Adonis !

Les Lucaniens, le Dieu Universel 776."

Et, ajouterons-nous, le peuple élu, Adoni et Jéhovah.

Nous avons la preuve combien peu était comprise la philosophie de l'antique doctrine secrète, par l'atroce persécution des Templiers par l'Eglise, et dans l'accusation qu'on leur portait d'adorer le Diable sous la forme d'un bouc – Baphomet ! Sans vouloir approfondir les anciens Mystères Maçonniques, nous sommes certains qu'il n'y a pas de maçon – de ceux qui savent quelque chose bien entendu – qui ne soit au courant de la véritable [340] relation entre Baphomet et Azazel, le bouc émissaire du désert 777, dont le caractère et la signification ont été entièrement faussés dans les traductions chrétiennes. "Ce terrible et vénérable nom de Dieu", dit Lanci 778, bibliothécaire du Vatican, "par la plume des glossaires bibliques, a été un diable, une montagne, un désert, et un bouc." Dans la "Royal Masonic Cyclopedia" de Mackensie, l'auteur fait observer avec raison que "ce mot devrait être divisé en Azaz et El", car "il veut dire le Dieu de la Victoire, mais il est employé ici dans l'acception de l'auteur de la Mort, en contraste avec Jéhovah l'auteur de la Vie ; on offrait à ce dernier un bouc mort en sacrifice 779". La Trinité hindoue se compose de trois personnes, qui peuvent se convertir en une. La Trimurti est une, et indivisible dans son abstraction, et cependant nous constatons qu'une division métaphysique a lieu dès l'abord et tandis que Brahmâ, bien que représentant collectivement tous les trois, reste dans la coulisse, Vichnou est le dispensateur de Vie, le Créateur et le Préservateur, et Siva est le Destructeur et la Divinité qui donne la Mort. "Mort au Dispensateur de la Vie, Vie à celui qui donne la mort. L'antithèse symbolique est grandiose et belle" dit Gliddon 780. Le Deus est Dæmon inversus des cabalistes devient alors compréhensible. Ce n'est que le désir intense et cruel d'effacer le dernier vestige des anciennes philosophies en faussant leur signification, de peur que ses propres dogmes ne leur soient pas correctement attribués, qui a poussé l'Eglise catholique à exercer une telle persécution systématique envers tous les Gnostiques, les Cabalistes et même envers les comparativement innocents Franc-maçons.

773 K.O. Müller, History of Greek Litterature, p. 283. Movers, pp. 547, 553. Sod, the Mysteries of Adoni, p. 21, par Dunlap.

774 Voir : Universal History vol. V, pi, 301.

775 Sod, the Mysteries of Adoni, p. 21.

776 Épigrammes, XLVIII.

777 Voyez Lévitique, XVI, 8-10 et autres versets ayant trait au bouc biblique dans les textes originaux.

778 Sagra Scrittura et Paralipromeni, etc.

779 Article "bouc", p. 257.

780 Types of Mankind, p. 600 ; Royal Masonic Cyclopedia.

 

Hélas ! hélas ! Combien peu la divine semence semée à profusion par la main du doux philosophe de Judée, a-t-elle pris racine et porté son fruit ! Si celui qui flétrissait l'hypocrisie, qui prémunissait contre la prière publique, et en méprisait les exhibitions inutiles, pouvait jeter un regard attristé sur cette terre, depuis les régions de la béatitude éternelle, il verrait que cette semence n'est tombée ni sur un rocher stérile, ni sur le bord du chemin. Bien au contraire, elle a germé dans un terrain fertile ; un terrain engraissé jusqu'à la pléthore, par les mensonges et le sang des hommes !

"Car, si la vérité de Dieu a été rehaussée, à sa gloire, par mon mensonge, pourquoi, moi aussi, suis-je encore jugé comme pécheur ?" demande avec naïveté saint Paul, le meilleur et le plus sincère des apôtres. Puis il ajoute : "Ne ferons-nous pas le mal, pour qu'il en arrive du bien !" (Romains III, 7-8). Voilà une [341] confession qu'on veut nous faire passer comme ayant été directement inspirée de Dieu ! Si elle ne l'excuse pas, elle explique la maxime adoptée plus tard par l'Eglise, que "c'est un acte de vertu de tromper et de mentir, si par ce moyen les intérêts de l'Eglise sont promus 781". Cette maxime fut appliquée dans son sens le plus étendu par ce professeur accompli de faux, l'Arménien Eusèbe ; ou mieux encore par ce saint nitouche, Kaléidoscope biblique, Irénée. Ces hommes étaient suivis d'une armée de pieux assassins, qui, entre temps, avaient fait de sérieux progrès dans l'art de tromper, en proclamant qu'il était même légitime de tuer, si, par le meurtre, on arrivait à donner de la vigueur à la nouvelle religion. Théophile, "cet ennemi acharné de la paix et de  la vertu", comme on qualifiait ce célèbre évêque ; Cyrille, Athanase, le meurtrier d'Arius, et toute une armée d'autres "Saints" canonisés, n'étaient que les dignes successeurs de saint Constantin, qui noya sa femme dans de l'eau bouillante ; qui massacra son jeune neveu ; qui, de sa propre et pieuse main, assassina deux de ses beaux-frères ; qui tua son propre fils Crispus, qui saigna à mort plusieurs hommes et femmes, et noya dans un puits un vieux moine. Malgré tout cela, Eusèbe nous dit que cet Empereur chrétien fut récompensé par une vision du Christ, en personne, portant sa croix, qui lui ordonna de marcher vers de nouveaux triomphes, certain qu'il pouvait être de sa protection !

781 Ecclesiostical History, vol. I pp. 381-382. Il faut lire les citations tout entières pour pouvoir apprécier la doctrine dans son ensemble.

 

C'est à l'ombre de l'étendard Impérial et de sa célèbre devise In hoc signo vinces, que le Christianisme "visionnaire", qui n'avait progressé qu'avec peine depuis l'époque d'Irénée, proclama ses droits en pleine lumière du jour. Le Labarum avait probablement fourni le modèle de la vraie croix, qui fut découverte "miraculeusement" et conformément à la volonté impériale, quelques années plus tard. Il n'a fallu rien de moins qu'une telle vision remarquable, mise en doute de façon impie par certains critiques, dont le Dr  Lardner, et un nouveau miracle par-dessus le  marché, pour découvrir une croix là où il n'y en avait jamais eu. Toutefois nous devons, ou bien croire au phénomène ou alors le discuter, au risque de passer pour des infidèles ; et cela, malgré le fait que des calculs consciencieux constateraient que les fragments de la "vraie croix" se sont multipliés plus miraculeusement encore que les cinq pains de la boulangerie invisible et les deux poissons. Dans des cas analogues, les miracles qui viennent se placer si à propos, ne laissent pas de place pour les faits brutaux. L'histoire doit céder le pas afin que la fiction puisse entrer en jeu. [342]

Si la doctrine du prétendu fondateur de la religion chrétienne est aujourd'hui prêchée, dix-neuf siècles écoulés avec plus ou moins de succès dans tous les coins du globe, nous sommes autorisés à croire qu'il serait plus étonné et consterné que qui que ce soit de la doctrine qu'on  lui attribue. Dès le début, on a adopté un système de falsification délibérée. On jugera jusqu'à quel point Irénée était décidé à écraser la vérité pour édifier une Eglise à lui, sur les ruines des sept églises primitives mentionnées dans l'Apocalypse, par sa querelle avec Ptolémée. Et voilà encore un cas où la foi aveugle est incapable de l'emporter sur la preuve.

L'histoire ecclésiastique nous enseigne que la mission du Christ n'eut qu'une durée de trois années. Sur ce point il y a une contradiction flagrante entre les trois premiers synoptiques et le quatrième évangile ; mais c'est à Irénée qu'il échut de démontrer, déjà en l'an 180 de notre ère – époque probable où ce père écrivit ses ouvrages contre les hérésies – que même des piliers de l'Eglise comme lui, ou bien ne savaient rien de certain à cet égard, ou alors mentirent de propos délibéré et falsifièrent les dates afin de servir leurs besoins. Ce digne Père était si anxieux de répondre à toutes les objections contre ses plans, qu'il ne reculait devant aucun mensonge ou sophisme. Comment devons-nous comprendre la phase suivante, et quel est le falsificateur dans le cas ? Ptolémée soutenait que Jésus était trop jeune pour avoir enseigné quoi que ce soit d'important ; et il ajoute que "le Christ n'a prêché que pendant une seule année, et a souffert le douzième mois". En ceci la différence n'est pas grande entre Ptolémée et les Evangiles. Mais Irénée, emporté par son but loin des limites de la prudence, d'une simple différence entre un et trois ans, en fait dix et même vingt ans ! "Renversant toute son œuvre [celle du Christ], et le frustrant de cet âge, qui est nécessaire et plus honorable que tout autre ; je parle de cet âge avancé pendant lequel aussi, comme instructeur il surpassa tous les autres." Puis n'ayant aucune donnée certaine sur laquelle se baser, il se rejette sur la tradition, et prétend que le Christ prêcha pendant plus de DIX ans ! (livre II. c. 22, pp. 4-5). Autre part il donne à Jésus l'âge de cinquante ans.

Mais revenons à notre sujet qui est celui de faire connaître les diverses origines du Christianisme, ainsi que les sources où Jésus puisa ses propres notions de Dieu et de l'humanité.

Les Koïnobi habitaient l'Egypte, où Jésus passa se première enfance. On les confondait généralement avec les Thérapeutes, qui étaient une branche de cette société fort répandue. Telle est l'opinion de Godfrey Higgins et du Dr Rebold. Après la chute des principaux sanctuaires, chute qui commença déjà à l'époque de Platon, les nombreuses différentes sectes, comme celles des Gymnosophes et des Mages – desquels Cléarque fait, bien à tort, dériver les [343] premiers – les Pythagoriciens, les Soufis et les Rishis du Cachemire, instituèrent une espèce de Franc-maçonnerie internationale et universelle parmi leurs sociétés ésotériques. "Ces Rishis", nous dit Higgins, "sont les Soufis, les Esséniens, les Carmélites, ou les Nazarites du Temple 782." "Cette science occulte, connue des prêtres de l'antiquité sous le nom de feu régénérateur", dit le Père Rebold, "... science qui pendant plus de 3.000 ans fut la propriété exclusive des prêtres [hindous et égyptiens], à la connaissance de laquelle Moise fut initié à Héliopolis, où il reçut son éducation ; et Jésus parmi les prêtres Esséniens de [l'Egypte ou de] la Judée ; et au moyen de laquelle ces deux grands réformateurs, et tout particulièrement ce dernier exécutèrent beaucoup des miracles mentionnés dans les Ecritures 783.

Platon affirme que la religion mystique des Mages, connue sous le nom de Machagistia, est la forme de culte des choses divines, la moins corrompue. Plus tard, les Mystères des sanctuaires Chaldéens y furent incorporés par un des Zoroastres et par Darius Hystaspes 784. Ce dernier la compléta et la perfectionna beaucoup à l'aide de la  connaissance qu'il obtint chez les ascètes de l'Inde, dont les rites étaient identiques à ceux des Mages  initiés 785.  Ammien,  dans  son  histoire  de  l'expédition  perse de Julien, raconte qu'un jour, lorsque Histaspes pénétrait  courageusement dans les régions inconnues de l'Inde septentrionale, il arriva à un endroit boisé solitaire, dont les retraites tranquilles étaient "occupées par ces éminents sages, les Brachmanes (ou Shamans). Instruit par eux dans la science du mouvement des mondes et des corps célestes, et dans les purs rites religieux... il les incorpora à la doctrine des Mages. Ceux-ci rattachèrent cette doctrine à leur science particulière de prédire l'avenir, et ce furent leurs descendants qui transmirent le tout ensemble à la postérité 786". C'est de ces descendants, que les Soufis, composés principalement de Perses et de Syriens, ont acquis leurs connaissances en astrologie et en médecine, ainsi que la doctrine ésotérique de l'antiquité. "La doctrine [344] des Soufis", dit C.-W. King, "renfermait l'idée sublime d'une croyance universelle, qui pouvait être pratiquée secrètement en professant une religion extérieure quelconque ; et, de fait, cette doctrine adoptait le même point de vue au sujet des systèmes religieux, que celui des philosophes de l'antiquité par rapport à ces questions 787." Les mystérieux Druses du Mont Liban sont les descendants de tous ceux-ci. On voit quelquefois, bien qu'on ne les rencontre que rarement, des Coptes solitaires, étudiants sincères, dispersés, ici et là, à travers les déserts sablonneux de l'Egypte, de l'Arabie Pétrée, de la Palestine et des forêts impénétrables de l'Abyssinie. Les disciples de cette mystérieuse école appartiennent à diverses nationalités, et les rejetons du tronc primitif sont aussi fort, nombreux. Le secret gardé par ces sous-loges, ainsi que par la grande loge suprême a toujours été en proportion de l'activité de la persécution religieuse ; et aujourd'hui devant le  matérialisme croissant, leur existence même devient un mystère 788.

 

 

 

782 Adv. Hær., II, XXII, 4 5, 6.

783 Cité dans le Seers of the Ages, par J.-M. Peeble.

784 [Ammien Marcellin, Histoire Romaine, XXIIL]

785 Nous nous en tenons à la notion – qui devient évidente lorsqu'on considère l'imbroglio Zoroastrien – qu'il y avait, même à l'époque de Darius, deux castes sacerdotales distinctes de

 

Mages ; les initiés et ceux qu'on autorisait à officier dans les rites populaires seulement. Le même fait se produit dans les Mystères Eleusiniens. Attachés à chaque temple il y avait les "hiérophantes" du sanctuaire intérieur, et le clergé séculier qui n'était même pas instruit dans les mystères. Ce fut contre les absurdités et les superstitions de ces derniers que Darius s'éleva, et "les renversa" car l'inscription sur son tombeau prouve qu'il était, lui-même, un "hiérophante" et un Mage. Ce ne sont que les rites exotériques de cette classe de Mages qui passèrent à la postérité, car le secret dans lequel on tenait les "Mystères" des vrais Mages Chaldéens, n'a jamais été violé, quelles que soient les suppositions qu'on ait faites à leur sujet.

786 [Arum. Marcel., op. cit., XXIII, VI.]

787 The Gnostics and their Rernains, p. 185.

788 Ce sont là des vérités qui ne peuvent manquer de s'imposer à l'esprit de sincères penseurs. Tandis que les Ebionites, les Nazarites, les Hémerobaptistes les Lampséens, les Sabéens et bien d'autres sectes primitives qui hésitèrent, plus tard, entre les différents dogmatismes que leur suggéraient les paraboles ésotériques et mal interprétées de l'instructeur Nazaréen, qu'ils considéraient avec raison comme un prophète, il y eut des hommes, dont nous chercherions en vain les noms dans l'histoire, séjournaient jamais longtemps dans un pays, mais partaient sans se faire remarquer" 789.

789 Les lecteurs américains seront, peut-être, encore plus surpris d'apprendre qu'il existe aujourd'hui aux Etats-Unis une confrérie mystique qui se réclame d'une parenté intime avec la plus puissante des Fraternités de l'Orient. Elle est connue sous le nom de Fraternité de Luxor, et ses membres fidèles ont la garde d'importants secrets scientifiques. Ses ramifications s'étendent à travers toute la grande République Occidentale. Quoique cette fraternité ait été à l'œuvre depuis fort longtemps, le secret de son existence a été jalousement gardé. Mackenzie la décrit comme ayant "une base Rosicrucienne et comprenant de nombreux membres" (Royal Masonic Cyctopedia, p 461).

Mais l'auteur a tort en cela ; ils n'ont rien à faire avec les Rose-croix. Le nom de Luxor fut dérivé à l'origine de l'ancienne cité du Bélouchistan Loukhsur, située entre Bela et Kedje, qui donna également son nom à l'ancienne cité égyptienne.

790 [Jacolliot, Le spiritisme, p. 78.]

 

 

Mais ce n'est pas une raison pour croire que cette fraternité mystérieuse n'est qu'une fiction qui n'a même pas de nom, bien qu'elle soit encore ignorée jusqu'à ce jour. Il importe peu que ses affiliés portent un nom hindou, égyptien ou persan. Des personnes dignes de foi, et bien connues, outre l'auteur du présent ouvrage (qui relate quelques faits les concernant, par l'autorisation spéciale de celui qui a le droit de la donner) ont rencontré certains membres de ces sous-confréries. Dans un ouvrage récent et fort précieux sur les sociétés secrètes, la Royal Masonic Cyclopedia, de K. R. H. Mackenzie, nous voyons le savant auteur lui- même, membre honoraire de la Loge de Canongate Kilwinning N° 2 (Ecosse) et un maçon auquel on n'en fait pas accroître, donner la description suivante sous le titre, Hermetic Brothers of Egypt (p. 309)

"Une fraternité occulte qui date des temps les plus reculés, ayant une hiérarchie d'officiers, de signes secrets et de mots de [345] passe, ainsi qu'une curieuse méthode d'instruction dans les sciences, la religion et la philosophie... Si nous devons en croire ceux qui aujourd'hui, professent en faire partie, la pierre philosophale, l'élixir de vie, l'art de se rendre invisible, et le pouvoir de communiquer directement avec la vie au delà de la tombe, feraient partie de l'héritage en leur possession. L'auteur n'a rencontré que trois personnes qui affirment l'existence actuelle de ce groupe de philosophes religieux, et qui donnèrent à entendre  qu'ils faisaient réellement partie de ce corps. Il n'y a pas de raison pour douter de la bonne foi de ces personnes, inconnues les unes des autres, de situation modeste, de vies sans tache, de manières austères et de coutumes presque ascétiques. Tous avaient l'air d'avoir de quarante à quarante-cinq ans, et évidemment possédaient une érudition... considérable... leurs connaissances  des  langues  étrangères  ne  faisaient  aucun  doute...  Ils ne qui gardèrent les doctrines secrètes de Jésus, aussi pures et non adultérées qu'ils les avaient reçues. Et cependant, toutes les sectes ci-dessus mentionnées, en conflit les unes avec les autres, étaient bien plus orthodoxes dans leur Christianisme, ou plutôt leur Christisme, que les Eglises de Constantin et de Rome. "Etrange fut le sort de cet infortuné peuple" (les Ebionites), dit Lord Amburley, "lorsque, débordé par le flux du paganisme qui envahit l'église, on les condamna comme hérétiques. Cependant, il n'y a pas de preuve qu'ils se soient départis de l'enseignement de Jésus, ou de ses disciples qui le connurent de son vivant... Jésus, lui-même, était circoncis... il vénérait le temple de Jérusalem comme un lieu de prière pour toutes les nations... Mais le flot du progrès passa sur les Ebionites et les laissa abandonnés sur la grève." (An Analysis of Religious Beliefs, par le Vicomte Amberley, vol. I, p. 446.)

 Une autre de ces sous-fraternités, est la secte des Pitris dans l'Inde. Connue par son nom, maintenant que Jacolliot l'a mise en évidence, elle est encore plus secrète, peut-être, que la confrérie que Mackenzie nomme les "Frères Hermétiques". Ce que Jacolliot put savoir à son sujet, il le tira de fragments de manuscrits qui lui furent donnés par les Brahmanes, lesquels, sans doute, avaient leurs raisons pour cela. La Agrouchada Parikshai donne certains détails au sujet de cette association, telle qu'elle existait jadis, et tout en expliquant les rites mystiques et les incantations, elle ne révèle rien du tout, de sorte que le mystique L'Om, L'Rhum, Sh'hrum, et le Sho-rim Ramaya Namaha, demeurent pour l'auteur embarrassé une énigme aussi impénétrable que jamais. Toutefois il faut lui rendre justice, qu'il admet le fait, et n'entre pas dans de vaines spéculations à son sujet 790.

Que celui qui voudrait s'assurer qu'il existe aujourd'hui une religion qui, pendant des siècles, a déjoué l'impudente curiosité des missionnaires, et les persévérantes recherches de la science, viole, s'il le peut, la retraite des Druses de Syrie. Il trouvera qu'ils comptent environ 80.000 guerriers, répartis depuis les plaines à [346] l'est de Damas jusqu'à la côte occidentale. Ils ne cherchent pas à faire de prosélytes, ils fuient  la notoriété, demeurent en bons termes – tant que faire se peut – aussi bien avec les Chrétiens qu'avec les Musulmans ; ils respectent la religion de toute autre secte ou peuple, mais ne divulguent jamais leurs propres secrets. C'est en vain que les missionnaires les taxent d'infidèles, d'idolâtres, de brigands et de voleurs. Ni la menace, ni la subordination, ni une  considération  quelconque  ne  décidera  un  Druse  à  se  convertir  au Christianisme dogmatique ; nous avons oui dire de deux qui avaient été convertis au Christianisme dans l'espace de cinquante ans, et tous deux ont terminé leur carrière en prison pour ivrognerie et vol. Ils ont prouvé être de "vrais Druses" 791 dit un de leurs chefs en parlant d'eux. Le cas ne s'est jamais présenté, qu'un Druse initié se soit converti au Christianisme. Quant aux non-initiés, on ne leur permet même jamais de voir les écritures sacrées, et nul parmi eux n'a la moindre idée où on les garde. Certains missionnaires en Syrie se vantent d'en posséder quelques copies. Les ouvrages qui sont, disent-ils, l'exposition exacte de ces livres secrets (tels que la traduction par Pétis de la Croix, en 1701, d'ouvrages présentés par Nasr-Allah au roi de France) ne sont qu'une compilation de "secrets" plus ou moins connus de tous les habitants des chaînes méridionales du Liban et de l'Anti-Liban. C'est l'œuvre d'un Derviche apostat, qui fut chassé de la secte Hanafi pour conduite répréhensible – il s'était approprié l'argent de veuves et d'orphelins. L'Exposé de la Religion des Druses, en deux volumes, par Sylvestre de Sacy (1838) est encore un tissu d'hypothèses. Une copie de cet ouvrage était placée en 1870, dans l'embrasure de la fenêtre d'une de leurs principales Khalwehs, ou lieu de  réunions religieuses. A la question impertinente d'un voyageur anglais, au sujet de leurs rites, l'Okhal 792, un vénérable vieillard, qui parlait l'anglais aussi bien que le français, ouvrit le volume de De Sacy et le présentant à son interlocuteur il lui dit avec un bienveillant sourire : "Lisez ce livre instructif et véridique ; je ne pourrais vous expliquer mieux qu'il ne le fait ni plus correctement, les secrets de Dieu et de notre bienheureux Hamsa." Le voyageur se le tint pour dit. [347]

 Mackensie dit qu'ils s'établirent dans le Liban vers le Xème siècle, et "qu'ils semblent être un mélange de Kurdes, d'Arabes Marid et d'autres tribus à demi civilisées. Leur religion est un composé de Judaïsme, de Christianisme et de Mahométanisme. Ils ont un ordre régulier de prêtres et une espèce de hiérarchie... ils ont aussi un système régulier de mots de passe et de signes... Ils font un stage de probation de douze mois avant l'initiation, à laquelle les deux sexes sont admis." 793.

791 Ce peuple n'accepte pas le nom de Druses qu'on leur donne ; bien au contraire ils le considèrent comme une insulte. Ils se donnent le nom de "disciples de Kamsa" leur Messie, qui vint vers eux au XIIème siècle du "Pays de la Parole de Dieu", et avec son disciple Mochtana Bohæddin mit cette Parole par écrit, et la commit à la garde de quelques initiés, en leur enjoignant le plus profond secret. On leur donne généralement le nom d'Unitariens.

792 Les Okhal (de l'arabe akl, intelligence ou sagesse) sont les initiés, ou les sages de cette secte. Ils occupent, dans leurs mystères, la même place que les hiérophantes de l'antiquité, dans les Mystères Eleusiniens et autres.

793 [Royal Masonic Cyclop., p. 163.]

794 [Eccl. Hist.]

795 C'est la doctrine des Gnostiques qui maintenait que le Christos est l'esprit immortel de l'homme en personne.

796 Les dix Messies ou avatars rappellent encore les cinq Avatars Bouddhistes et les dix Brahmaniques du Bouddha et de Krishna.

 

Nous ne citons le passage ci-dessus que pour faire voir le peu que des personnes, même aussi dignes de foi que M. Mackensie, savent au sujet de ces mystiques.

Mosheim qui en sait autant, ou plutôt aussi peu, que tous les autres, a le mérite d'admettre avec candeur que "leur religion est particulière à eux seuls et qu'elle est entourée de quelque mystére 794" Nous n'en doutons pas !

Il est tout naturel que leur religion montre des traces de Magisme et de Gnosticisme, car c'est la philosophie ésotérique Ophite qui en constitue la base. Mais le dogme caractéristique des Druses est l'unité absolue de Dieu. Il est l'essence de la vie, et bien qu'incompréhensible et invisible, on  peut le connaître lorsqu'il se manifeste occasionnellement sous la forme humaine 795. De même que les Hindous, ils croient qu'il s'est incarné plus d'une fois sur cette terre. Hamsa fut le précurseur de la dernière manifestation (le dixième avatar) 796 et non l'héritier de Hakem, qui est encore à venir. Hamsa était la personnification de la  "Sagesse Universelle". Dans ses ouvrages Boha-eddin l'appelle le Messie.  Le nombre entier de ses disciples, ou ceux qui aux différentes époques mondiales ont enseigné la sagesse aux hommes, et que ceux-ci ont invariablement oubliée et rejetée au cours du temps, est de cent soixante quatre (164 le s, d, k cabalistique). Par conséquent leurs stages ou degrés de promotion après l'initiation, sont au nombre de cinq ; les trois premiers degrés sont représentés par "les trois pieds du candélabre du Sanctuaire intérieur, qui supporte la lumière des cinq éléments" ; les deux derniers les plus importants et terrifiants dans leur grandeur solennelle, appartiennent aux ordres les plus élevés ; et les cinq degrés, ensemble, représentent l'emblème des cinq Eléments mystiques déjà énumérés. Les "trois pieds sont  la  sainte  Application,  l'Ouverture  et  le  Fantôme",  dit  un  de leurs livres, l'âme interne et externe de l'homme, et son corps, un fantôme, une ombre transitoire. Le corps, ou la matière [348] est aussi appelé le "Rival", car "il est le ministre du péché, le Diable créant constamment des dissensions entre l'Intelligence Céleste [l'Esprit] et l'âme, qu'il tente sans cesse." Leurs notions sur la transmigration sont Pythagoriciennes et cabalistiques. L'esprit, ou Al-Tamîmi (l'âme divine) était en Elie et saint Jean-Baptiste ; et l'âme de Jésus était celle de Hamsa ; c'est-à-dire qu'elle était de la même pureté et sainteté. Jusqu'à leur résurrection, par laquelle ils comprennent le jour où les corps spirituels des hommes seront absorbés dans l'essence de Dieu et dans son être (le Nirvana des Hindous), les âmes des hommes conservent leur forme astrale, sauf quelques élus qui, dès le moment de la séparation de leur corps commencent leur existence comme esprits purs. Ils divisent la vie de l'homme en âme, corps et intelligence ou mental. C'est ce dernier qui transmet et communique à l'âme l'étincelle divine de son H'amsa (Christos).

Ils ont sept grands commandements qui sont enseignés également à tous les non-initiés ; et cependant, même ces articles de foi bien connus ont été si bien brouillés dans les ouvrages d'auteurs extérieurs que dans une des meilleures Encyclopédies américaines (celle de Appleton) ils ont été dénaturés ainsi qu'on peut voir dans le tableau ci-après ; nous mettons en regard l'une de l'autre la version véritable et la version dénaturée :

 

 

 

 

 

 

 

VERSION CORRECTE DES COMMANDEMENTS TELS QU'ILS SONT ENSEIGNES ORALEMENT PAR LES INSTRUCTEURS 797.

 

VERSION DENATUREE RAPPORTEE PAR LES MISSIONNAIRES CHRETIENS ET PUBLIEE DANS LES PRETENDUS EXPOSES 798.

 

 

 

 

 

 

 

I. L'Unité de Dieu, ou l'unité infinie de la Divinité.

 

I (II) "La Vérité en paroles" ce qui équivaut dans la pratique, à  la vérité seulement pour la religion et les initiés ; il est permis d'agir et de mentir aux hommes d'autres croyances 799.

 

 

II.    L'excellence    essentielle    de       la Vérité.

 

 

II (VII) "Aide mutuelle, vigilance et protection".

 

 

 

III. Tolérance ; le droit donné à tout homme ou femme d'exprimer librement son opinion sur les choses religieuses, et de les soumettre à la raison. [349]

 

III    (?)   "Renoncer    à   toute   autre religion" 800.

 

 

IV. Le respect pour tout homme ou femme d'après leur caractère et  leur conduite.

 

 

IV    (?)    "Se    tenir    à    l'écart    des infidéles  de  toute  espèce,  non pas conduite extérieurement,      mais     seulement dans le cœur" 801.

 

 

V. Soumission complète aux décrets de Dieu.

 

V  (I)  "Reconnaître  l'unité  éternelle de Dieu".

 

 

VI. Chasteté du corps, du mental et de l'âme.

 

 

VI (V) "Etre satisfaits des actes de Dieu".

 

 

 

VII.  Aide  mutuelle  dans  toutes  les conditions.

 

VII  (V)  "Résignation  à  la  volonté de Dieu".

 

 797 Voyez plus loin, la lettre d'un "Initié".

798 Dans cette colonne les premiers numéros correspondent à l'article sur les Druses dans la New American Cgclopœdia de Appleton, vol. VI, p. 631. Les numéros entre parenthèses font voir l'ordre dans lequel les commandements seraient lacés, s'ils avaient été correctement reproduits.

799 Cette doctrine néfaste appartient à l'ancienne politique de l'Eglise catholique, mais elle est absolument fausse en ce qui concerne les Druses. Ils maintiennent qu'il est permis de cacher la vérité au sujet de leur propre doctrine, car nul en dehors de leur secte n'a le droit de fouiller dans leur religion. Les Okhals n'autorisent en aucun cas un mensonge délibéré bien que les laiques se soient souvent débarrassés d'espions envoyés par les chrétiens pour découvrir leurs secrets, en les trompant par de fausses initiations. (Voir la lettre du prof. Rawson à l'auteur).

800 Ce commandement n'existe pas dans l'enseignement de l'école du Liban.

 801 Il n'existe pas de commandement de cette nature, mais la pratique existe par arrangement mutuel, comme à l'époque de la persécution des Gnostiques.

 

Ainsi qu'on peut le constater le seul exposé, ci-dessus, est celui d'une grande ignorance, sinon de malice de la part d'auteurs qui, comme Sylvestre de Sacy, ont entrepris de faire connaître au monde des choses dont ils ne connaissent pas le premier mot.

"La Chasteté, l'Honnêteté, l'Humilité et la Pitié", sont, par conséquent, les quatre vertus théologales de tous les Druses, outre plusieurs autres qu'on n'exige que des seuls initiés : "le meurtre, le vol, la cruauté, la cupidité et la médisance" sont les cinq péchés, auxquels viennent s'ajouter plusieurs autres dans les tablettes sacrées, mais que nous devons nous abstenir d'énumérer. La moralité des Druses est stricte et intraitable. Rien ne pourrait détourner un de ces Unitariens du Liban de ce qu'on lui a enseigné comme son devoir. Le rituel de leur culte étant inconnu des étrangers, leurs soi-disant historiens ont nié jusqu'à présent qu'ils en eussent un. Leurs "Réunions du Jeudi" sont ouvertes à tous, mais aucun intrus n'a jamais participé aux rites de l'initiation qui ont lieu de temps en temps les vendredis, dans le plus grand secret. On y admet les femmes aussi bien que les hommes, et elles jouent un rôle important à l'initiation des hommes. La probation est longue et sévère, à moins de quelque exception extraordinaire. Une fois, dans une certaine période de temps, a lieu une cérémonie solennelle, pendant laquelle tous les anciens et les initiés des deux degrés les plus élevés, partent en pèlerinage de plusieurs jours, pour un endroit dans la montagne. Ils se rencontrent dans l'abri d'un monastère  qu'on  dit  avoir  été  bâti  dans  les  premiers  temps  de l'ère chrétienne. On ne voit à l'extérieur que les anciennes ruines d'un édifice, jadis imposant, utilisé, suivant la légende, par les sectes Gnostiques comme un lieu de culte pendant les persécutions religieuses. Les ruines au- dessus de terre ne sont toutefois qu'un prétexte ; car la chapelle, les halles et les cellules couvrent une surface considérablement plus étendue que l'édifice supérieur ; la richesse de l'ornementation, la beauté des anciennes sculptures et les vases d'or et d'argent dans cette retraite sacrée, donnent l'illusion "d'un rêve [350] de gloire", suivant l'expression d'un initié. De même que les lamaseries de la Mongolie et du Tibet sont visitées aux grandes occasions par l'ombre sainte du "Seigneur Bouddha", de même ici, pendant la cérémonie apparaît la forme radieuse et éthérée de Hamsa, le Bienheureux, qui instruit les fidèles. Les exploits les plus extraordinaires de ce qu'on pourrait nommer magie ont lieu pendant les quelques nuits que dure la réunion ; et un des plus grands mystères – fidèle copie du passé – s'accomplit dans le sein discret de notre mère la terre ; pas un écho, pas un murmure, pas un rayon de lumière ne trahissent au dehors le grandiose secret des initiés.

De même que Jésus, Hamsa était un homme mortel, et néanmoins "Hamsa" et "Christos" sont synonymes dans leur signification intime et occulte. Tous deux symbolisent le Nous, l'âme divine et supérieure humaine, l'esprit. La doctrine enseignée par les Druses sur cette question particulière de la dualité de l'homme spirituel, consistant en une âme mortelle et une autre immortelle, est identique à celle des Gnostiques, les anciens philosophes grecs, et d'autres initiés.

En dehors de l'Orient, nous avons rencontré un initié, (un seul), qui, pour des raisons qui lui sont propres, ne fait pas un secret de son initiation dans la Confrérie du Liban. Cet homme est le savant artiste et voyageur, le professeur A.-L. Rawson de New-York. Ce Monsieur a séjourné pendant plusieurs années dans l'Orient, il a visité quatre fois la Palestine et a fait le voyage de la Mecque. On peut dire sans crainte qu'il possède des données inappréciables au sujet de l'origine de l'Eglise chrétienne, que seul celui qui a eu accès aux dépôts fermés aux touristes ordinaires, a pu réunir. Le Professeur Rawson, avec la véritable dévotion d'un homme de science, a noté toutes les découvertes importantes qu'il fit dans les bibliothèques de la Palestine, et tous les faits précieux que lui communiquèrent oralement les mystiques qu'il rencontra, et un jour il les publiera. Il nous a, fort aimablement, envoyé la communication suivante, laquelle corrobore pleinement, ainsi que le lecteur le verra, ce que nous avons avancé de nos expériences personnelles au sujet de l'étrange confrérie qu'on intitule à tort les Druses :

 34 Bond Str. New-York, le 6 juin 1877.

 

...Votre lettre me demandant de vous faire le récit de mon initiation dans un ordre secret chez le peuple connu généralement sous le nom de Druses, du mont Liban, me parvient ce matin. J'ai pris, ainsi que vous le savez, à ce moment, l'obligation de garder secrète dans ma mémoire la plus grande partie des "mystères", ainsi que la partie la plus intéressante des enseignements, de sorte que ce qui me reste à [351] vous révéler n'aura probablement pas beaucoup d'intérêt pour le public. Mais l'information que je puis vous donner en tout honneur, est à votre service, pour en faire l'usage qu'il vous conviendra.

La probation fut fixée, en ce qui me concerne, et par dispensation spéciale, à un mois, et pendant tout ce temps je fus accompagné par un prêtre, qui ne me quitta pas plus que mon ombre, me servant de cuisinier, de guide, d'interprète et de domestique, afin de pouvoir certifier du fait que je m'étais strictement conformé aux règles de diète, d'ablutions et autres choses. Il était aussi mon instructeur dans le texte du rituel, qu'il me récitait de temps en temps pour la pratique, en dialogue ou en chant, suivant le cas. Lorsque nous étions le jeudi à proximité d'un village de Druses, nous assistions aux "réunions ouvertes" où les hommes et les femmes se réunissaient pour s'instruire et adorer, et exposer au monde en général leurs pratiques religieuses. Je n'ai jamais assisté, avant mon initiation, à une réunion "fermée" du vendredi, et je ne crois pas qu'aucun homme ou femme y ait jamais assisté sauf par l'entremise d'un prêtre complaisant, et cela même est peu probable, car un prêtre parjure y risque la vie. Ceux qui se plaisent à mystifier un "Franc" trop crédule, le bernent avec une initiation simulée, surtout si on a raison de croire qu'il est en rapport avec les missionnaires de Beyrouth ou d'autre part.

Les initiés comprennent des hommes et des femmes, et la cérémonie est d'un ordre si particulier que les deux sexes sont requis pour assister au rituel et au "travail". L'ameublement de la maison de prière et de la "chambre des visions" est fort simple, et sauf en ce qui a rapport aux commodités pourrait se borner à un simple bout de tapis. Dans le "Hall Gris" (cet endroit n'est  jamais nommé ; il est souterrain et non loin de Bayt-ed-Deen) il y a de riches décors, et de précieuses pièces d'ameublement anciennes, l'œuvre d'orfèvres, arabes  d'il y a cinq ou six siècles, signées et datées. Le jour de l'initiation est un jour de jeûne absolu depuis le lever au coucher du soleil en hiver, ou à six heures en été, et du commencement à la fin la cérémonie est une série d'épreuves et de tentations calculées pour éprouver l'endurance du candidat soumis à un effort physique et mental continu. Sauf les jeunes candidats (hommes ou femmes) il est rare qu'on réunisse à gagner tous les prix, car la nature prend quelquefois le dessus, malgré la volonté la plus ferme, et les néophytes échouent en voulant subir quelques-unes des épreuves. Dans ce cas la probation est prolongée d'une année, au bout de laquelle on se présente de nouveau aux épreuves.

Parmi les épreuves pour le contrôle de soi-même du néophyte, il y a les suivantes : de belles pièces de viande rôtie, des soupes savoureuses, du pilaf et d'autres mets appétissants, des sorbets, du café, du vin et de l'eau, sont placés comme par hasard, sur son chemin, et on le laisse quelque temps seul en présence de ces friandises. Pour celui qui a faim et qui se sent défaillir, la tentation est grande. Mais une épreuve plus dure encore est lorsque les sept prêtresses se retirent, sauf une seule, la  plus jeune et la plus jolie, et que la porte est fermée et verrouillée du dehors, après avoir averti le candidat qu'on le laisserait à ses méditations pendant une demi-heure. Fatigué de la longue et interminable cérémonie, affaibli par la faim, torturé par la soif, la douce réaction venant à la suite d'un effort considérable pour dompter sa nature animale, cet instant de repos et de tentation constitue un péril immense. La charmante jeune vestale, s'approche de lui timidement, et avec des œillades qui prêtent  un double attrait magnétique à ses paroles, le supplie, à voix basse, de la "bénir". Malheur à lui s'il cède ! Cent paires d'yeux le contemplent par des trous invisibles et le moment [352] opportun et l'apparence  du secret n'existent que dans l'esprit du néophyte ignorant et confiant.

Leur doctrine n'a rien d'infidèle, ou d'idolâtre ; elle ne contient non plus aucun trait mauvais. Ils possèdent des reliques de ce qui fut, autrefois, la forme  sublime du culte de la nature, qui à la suite de despotisme s'est contracté en un ordre secret, caché à la lumière du jour et exposé seulement à la flamme fumeuse de quelques lampes, qui brûlent dans une caverne humide, ou une chapelle souterraine. Les principaux dogmes de leur religion se réduisent à sept articles, qui sont les suivants, condensés en termes généraux :

L'Unité de Dieu, ou l'unité infinie de la Divinité. L'excellence essentielle de la Vérité.

La loi de la tolérance pour les opinions de tous les hommes aussi bien que des femmes.

Le respect pour le caractère et la conduite de tous, hommes et femmes. La soumission absolue aux décrets de Dieu.

La chasteté du corps, de l'âme et de l'esprit. Aide mutuelle en toute occasion.

Ces dogmes ne sont ni imprimés ni écrits. Il en existe d'autres imprimés ou écrits pour égarer les importuns, mais nous n'avons rien à faire avec ceux-ci.

Le principal résultat de l'initiation paraît être une sorte d'illusion mentale ou de somnambulisme,  état dans lequel le néophyte voit, ou croit voir, les images de personnes qu'il sait être absentes et dans certains cas éloignées de milliers de milles. Je crus voir (ou  peut-être n'était-ce que l'effet de l'imagination) des amis et des parents que je savais être à ce moment dans l'Etat de New-York, tandis que j'étais sur le Mont Liban. Il m'est impossible de dire comment ces résultats furent obtenus. "Ils apparaissaient" dans une chambre obscure, tandis que le "guide" parlait, l'assistance chantant dans la "chambre" contiguë et à peu prés à la tombée de la nuit, lorsque j'étais exténué de jeûner, de marcher, de parler, de chanter, de me vêtir et de me déshabiller, ayant vu beaucoup de personnes dans diverses conditions de vêtements et de nudité ; la grande tension d'esprit pour résister à certaines manifestations physiques résultant d'appétits qui surmontent la volonté ; l'attention soutenue pour se rendre compte des visions qui passent, afin de les graver dans la mémoire ; il est donc fort possible que j'aie été incapable de juger un phénomène nouveau et merveilleux pour moi, et par-dessus tout ces apparitions magiques qui ont toujours éveillé chez moi le soupçon et la méfiance. Je connais l'usage des lanternes magiques et d'autres appareils, et je pris soin d'examiner la chambre où les visions m'apparurent le même soir, le jour après, et plusieurs fois par la suite, et je puis certifier qu'en ce qui me concerne, il n'a été fait usage d'aucun truc ou machinerie quelconque, à part la voix du "guide et instructeur". En plusieurs occasions, dans la suite, lorsque je me trouvai à une grande distance de la "chambre", les mêmes visions se reproduisirent, comme par exemple à l'Hôtel Hornstein à Jérusalem. La belle- file d'un négociant juif bien connu à Jérusalem, est une sœur initiée, et peut produire à volonté des visions pour ceux qui consentent à vivre selon des règles strictement en accord avec celles de l'Ordre pendant quelques semaines, plus ou moins suivant leur nature grossière ou raffinée. [353]

Je n'hésite pas à affirmer que l'initiation est si spéciale qu'on n'en pourrait pas donner la description dans les livres, pour instruire celui qui n'a pas passé par le travail de  la  "chambre".  Il  serait  encore  plus  difficile d'en donner un exposé que de celle des Franc-maçons. Leurs véritables secrets sont joués et non parlés, et demandent l'assistance de plusieurs personnes initiées pour parfaire le travail.

Je ne crois pas nécessaire de dire combien certaines notions de ce peuple perpétuent les  croyances des anciens Grecs, comme par exemple la notion qu'un homme a deux âmes, et beaucoup d'autres – car vous avez probablement été familiarisée avec elle dans votre passage à travers la chambre "supérieure" et la "chambre inférieure". Si je fais erreur en vous croyant une initiée veuillez m'excuser. Je sais que des amis intimes cachent les uns aux autres le "secret sacré" ; et que même le mari et la femme peuvent vivre – ainsi que j'ai été informé c'était le cas dans une famille à Dayr-el-Kamar – pendant vingt ans côte à côte, en ignorant cependant l'initiation l'un de l'autre. Vous avez, sans aucun doute, vos bonnes raisons pour garder le secret.

Votre dévoué,

 A.-L. RAWSON.

 

Avant de clore le sujet nous pourrions ajouter que si un étranger demande à être admis à une des réunions du jeudi, on ne le lui refuse jamais. Seulement si c'est un chrétien, l'Okhal ouvrira une Bible et en lira un passage ; si c'est un Musulman, il lira quelques chapitres du Koran et la cérémonie se terminera ainsi. Ils attendront que l'étranger se soit éloigné, puis, après avoir fermé les portes de leur couvent, ils accompliront leurs rites propres et leurs cérémonies, pour lesquelles ils descendent dans leurs sanctuaires souterrains 802. "Les Druses, encore plus que les Juifs, demeurent une nation particulière", dit le colonel Churchill, un des seuls auteurs de bonne foi et strictement impartial. "Ils se marient entre eux ; ils ne se convertissent que fort rarement ; ils tiennent fermement à leurs anciennes traditions, et ils déjouent tous les efforts pour approfondir leurs secrets...   Le   mauvais   renom   du   caliphe   qu'ils   prétendent être leur fondateur, est bien compensé par la pureté des vies de ceux qu'ils honorent comme des saints et par l'héroïsme de leurs chefs féodaux."

802 Lt-Col. C.H. Churchill, Mount Lebanon, vol. II, Londres, 1853.

 

Malgré cela on est autorisé à dire que de toutes les sociétés secrètes, celle des Druses est la moins ésotérique. Il y en a d'autres, beaucoup plus puissantes et plus savantes, dont, en Europe, on ne soupçonne même pas l'existence. Il y a beaucoup de Branches faisant partie de la "Loge Mère", qui mélangées à d'autres communautés, pourraient être classées comme des sectes dans d'autres sectes. Une de celles-ci est la secte connue généralement sous le nom des Langhana-Sastra. Elle compte plusieurs milliers d'adeptes, disséminés en petits groupements dans le sud du Dekkan, en [354] Inde. Suivant la superstition populaire, on craint cette secte à cause de sa grande réputation de magie et de sorcellerie. Les Brahmanes accusent ses membres d'athéisme et de sacrilège, car aucun d'eux ne consent à reconnaître l'autorité des Védas ou de Manou, sauf en ce qui concerne les versions en leur possession, auxquelles ils se conforment, et qu'ils prétendent être les seuls textes originaux ; les Langhana-Sastra n'ont ni temples ni prêtres, mais deux fois par mois, chaque membre de la communauté est tenu de s'absenter de chez lui pendant trois jours. La rumeur populaire, qui a pris naissance chez leurs femmes, veut que ces absences soient dues à un pèlerinage à leurs lieux de réunions bi- mensuelles. Ils se tiennent alors dans leurs bungalows qui ressemblent à des forteresses, entourés qu'ils sont de murailles hautes et épaisses, situés dans quelque endroit retiré dans les montagnes, ignoré et inaccessible pour les autres sectes, et cachés aux regards par la luxuriante végétation de l'Inde. Ces murailles, à leur tour, sont entourées d'arbres sacrés nommés ashvalha, et en Tamil arasha maram. Ce sont les "bosquets sacrés" origine de ceux de l'Egypte et la Grèce, dont les initiés bâtissaient leurs temples dans les "bosquets" analogues, "inaccessibles aux profanes 803."

803 Chaque temple en Inde est entouré d'une ceinture d'arbres sacrés. Et comme le Koum-Boum du Kansu (Mongolie) personne sauf un initié n'a le droit d'en approcher.

 

Il ne sera pas sans intérêt de lire ce que John Yarker Jr. a à dire au sujet de quelques sociétés secrètes modernes chez les Orientaux. "La ressemblance la plus proche des Mystères Brahmaniques, se voit probablement dans les forts anciens "Sentiers" des Derviches, qui sont généralement régis par douze officiers, la plus ancienne "Cour" dirigeant les autres par droit d'antériorité. Ici, le maître de la "Cour" est appelé Sheik et  il  a  sous  ses  ordres  ses  députés,  les "Caliphes",  ou  successeurs, qui peuvent être fort nombreux (comme, par exemple, dans le degré breveté du Maître Maçon). L'ordre est divisé en au moins quatre colonnes, piliers ou degrés. Le premier pas est celui de "l'Humanité", qui présuppose l'observation de la Loi écrite, et qui est "l'annihilation en le Sheik". Le second est celui du "Sentier", dans lequel le "Murid", ou disciple acquiert les pouvoirs spirituels et l' "auto-annihilation dans le Pir" ou fondateur du "Sentier". Le troisième degré est appelé "La Connaissance" et le "Murid" est supposé s'inspirer dans ce qu'on nomme "l'annihilation dans le Prophète". Le quatrième degré le conduit jusqu'à Dieu, et lorsqu'il devient une partie de la Divinité il La voit en toute chose. Le premier et le second degré ont été divisés en subdivisions modernes, qui sont "Intégrité" ; "Vertu" ; "Tempérance" ; "Bienveillance". Après [355] cela le Sheik lui confère le grade de "Caliphe" ou Maître Honoraire, car, dans leur langage mystique "l'homme doit mourir avant que le saint puisse naître." On voit que ce genre de mysticisme est applicable au Christ, comme fondateur d'un "Sentier".

A cela l'auteur ajoute ce qui suit, au sujet des Derviches Bektash, qui "souvent initièrent les Janissaires. Ils portent sur eux un petit cube de marbre tacheté de sang. La cérémonie se passe comme suit : Une année de probation est exigée avant d'être reçu, pendant laquelle de faux secrets sont donnés pour éprouver le candidat ; il a deux parrains, et on lui enlève tous métaux et même ses habillements ; une corde est alors faite avec de la laine de mouton pour lui mettre autour du cou, et lui ceindre les reins ; il est conduit au centre d'une chambre carrée, il est présenté comme esclave, et on l'assoit sur une grande pierre avec douze dentelures ; ses bras sont croisés sur la poitrine ; son corps est incliné en avant, ses orteils droits étendus par-dessus le pied gauche ; après diverses prières, on  le place d'une façon particulière, sa main placée d'une manière spéciale dans celle du Sheik, qui répète un verset du Koran : "Ceux qui en te donnant la main, te font un serment, le jurent à Dieu, car la main de Dieu est placée dans la leur ; quiconque violera ce serment, le fera à ses risques et périls, et celui qui demeure fidèle, recevra de Dieu une magnifique récompense." Leur signe consiste à placer la main sous le menton, peut-être en souvenir de leur vœu. Tous font usage du double triangle. Les Brahmanes inscrivent leur trinité dans leurs angles ; ils ont également le signe de détresse employée par les Maçons de France" 804.

Dès le moment où le premier mystique trouva le moyen de communiquer avec le monde des êtres invisibles, entre la sphère de la matière et celle de l'esprit pur, il conclut qu'abandonner cette science mystérieuse à la profanation des masses, serait la perdre. Son abus pourrait entraîner l'humanité à la destruction rapide ; ce serait laisser jouer des enfants avec des produits explosifs, et leur fournir des allumettes. Le premier adepte autogène n'initia que quelques élus, et garda le silence envers la multitude. Il reconnut son Dieu et sentit que l'Etre sublime était au-dedans de lui. L' "Atman", le "Soi" 805, le puissant Seigneur  et Protecteur, [356] du moment que l'homme l'eût connu comme le "Je suis", le "Ego Sum", le "Asmi", donne la preuve silencieuse de tout son pouvoir à celui qui était capable de reconnaître la voix petite silencieuse. Depuis l'époque  de  l'homme  primitif  décrit  par  le  premier  poète Védique, jusqu'aux temps modernes, il n'y a pas eu un seul philosophe digne de ce nom, qui n'ait porté dans le silencieux sanctuaire de son cœur, la sublime et mystérieuse vérité. S'il était initié, il l'apprit comme une science sacrée ; s'il ne l'était pas, alors, de même que Socrate se répétait à lui-même et à tous ses semblables, la noble injonction : "Homme, connais-toi toi-même", il réussit à reconnaître le Dieu en lui. "Vous êtes des dieux", s'écrie le Roi- Psalmiste, et nous voyons que Jésus rappelle aux Scribes que l'expression "Vous êtes des dieux", s'adressait à d'autres hommes mortels, et qu'il réclamait pour lui le même privilège sans blasphème 806. Et voici que Paul, écho fidèle, tout en affirmant que nous sommes tous "le temple du Dieu vivant 807", ajoute prudemment, qu'après tout ces choses n'intéressent que les "sages", et qu'il n'est pas "légitime" d'en parler.

804 John Yarker Jr., Notes on the Scientific and Religions Mysteries of Antiquity, etc., pp. 78, New- York.

805 Ce "Soi" que les philosophes grecs nommaient Augoeides, le "Brillant", est décrit d'une manière impressionnante et vraiment belle dans le Véda de Max Müller. Démontrant que ce Véda est le premier livre des nations aryennes, le professeur ajoute que "nous y reconnaissons... une période de la vie intellectuelle de l'homme qui n'a pas son pareil dans aucun autre pays du monde entier. Dans les hymnes du Véda nous voyons l'homme abandonné à lui-même pour résoudre l'énigme de ce monde... Il invoque [les dieux autour de lui], il les loue et les adore. Et cependant avec tous ces dieux... au-dessus et au-dessous de lui le poète primitif parait être inquiet en son for intérieur. Là aussi, dans le fond de sa poitrine, il découvre une puissance... qui n'est jamais muette lorsqu'il prie, qui n'est jamais absente lorsqu'il craint et tremble. Elle paraît inspirer ses prières, et cependant les écouter ; elle semble vivre au-dedans de lui et, pourtant, le supporter et tout ce qui l'entoure. Le seul nom qu'il puisse trouver pour cette force mystérieuse est "Brâhman" ; car brâhman voulait dire originellement, force, volonté, désir et le pouvoir propulsif de la création. Mais ce Brâhman impersonnel, aussitôt qu'il est nommé devient quelque chose de grand et de divin. Il finit par devenir un des nombreux dieux, un dieu de la grande triade, qu'on adore jusqu'à ce jour. Et, malgré cela, la pensée au-dedans de lui n'a pas de nom véritable ; ce pouvoir qui n'est rien d'autre que lui- même, qui supporte les dieux, les cieux et chaque chose vivante, flotte devant lui, conçu mais non exprimé. Enfin il lui donne le nom "d'Atman", car Atman qui voulait dire à l'origine le souffle ou l'esprit en vient à signifier le Soi et le Soi seulement ; Le Soi, Divin ou humain ; le Soi, qu'il crée ou qu'il souffre ; le Soi, le un ou le tout ; mais toujours le Soi indépendant et libre. "Qui a vu le premier né, demande le poète, lorsque celui qui n'avait pas d'os (c'est-à-dire de forme) donne naissance à celui qui a des os ? Où était la vie, le sang, le Soi du monde ? Qui le demanda à celui qui le savait" (Rig-Veda, I, 164, 4). Cette notion du Soi divin, une fois exprimée, tout doit reconnaître sa suprématie ; le Soi est le seigneur de toutes choses, le Soi est le Roi de tout. Ainsi que tous les rayons d'une roue sont contenus dans le moyeu et la circonférence, toute chose est contenue dans ce Soi ; tous les sois sont contenus dans ce Soi" (Brihad âranyaka, IV, 5-15, éd. Rœr, p. 487). Brahma lui-même n'est autre chose que le Soi (Ibid., p. 478 ; Chândogya-upanishad, VIII, 3, 3-4) ; Chips from a German Workshop, vol. I, p. 69.

806 Jean, X, 34-35.

807 2ème Epître aux Corinthiens, VI, 16.

 

Acceptons, par conséquent, l'invite, et notons simplement que même à travers toute la phraséologie barbare et tourmentée du Codex Nazaraeus, on retrouve la même idée. Comme une lame de fond, rapide et claire, elle coule sans mélanger sa pureté cristalline avec la vase des lourdes vagues du dogmatisme. Nous le constatons dans le Codex, de même que dans les Védas, dans l'Avesta ; aussi bien dans l'Abhidarma, les Sânkhya Sûtras de Kapila que dans le Quatrième Evangile. Nous ne pouvons atteindre le "Royaume des [357] Cieux" que si nous nous unissons indissolublement avec notre Rex Lucis, le Seigneur de Splendeur et de Lumière, notre Dieu Immortel. Il faut premièrement conquérir l'immortalité et "prendre le Royaume des Cieux par la force", qui est offert à notre être matériel. "Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre ; le second homme est le Seigneur venant du ciel... Voici, je vous dis un mystère", dit Paul (I Corinthiens, XV, 47). Dans la religion de Sakya-Muni, que les savants commentateurs se sont plu, dernièrement à représenter comme purement nihiliste, la doctrine de l'immortalité est clairement définie, malgré toutes les notions Européennes ou plutôt Chrétiennes au sujet du Nirvâna. Dans les livres sacrés des Jaïns, de Pattana, Gautama Bouddha mourant est interpellé comme suit : "Monte dans le Nirvi (Nirvâna) de ce corps en décrépitude dans lequel tu as été envoyé. Monte dans ton séjour antérieur, O bienheureux Avatar !" Il nous semble que c'est tout l'opposé du Nihilisme. Si Gautama est invité à réintégrer son "séjour antérieur" et que ce  séjour  est  le  Nirvâna,  il  est  donc  incontestable  que  la  philosophie Bouddhique n'enseigne nullement l'annihilation finale. De même qu'on prétend que Jésus apparut à ses disciples après sa mort, de même on croit, à ce jour, que Gautama redescend du Nirvana. Et s'il existe là-haut, cet état, n'est donc pas synonyme d'annihilation.

De même que tous les autres grands réformateurs, Gautama eût une doctrine pour ses "élus" et une autre pour la multitude, bien que son but spécial de réforme était d'initier tout le monde, autant qu'il était possible et prudent de le faire, sans distinction de caste ou de fortune, aux grandes vérités, qui, jusqu'alors, avaient été tenues secrètes par la classe égoïste des Brahmanes. Ce fut Gautama qui, le premier dans l'histoire du monde, mû par ce sentiment généreux qui réunit l'humanité tout entière dans une seule étreinte, invita les "humbles", les "boiteux" et les "aveugles" à la table du festin du Roi, dont il exclut ceux qui, jusqu'alors s'y étaient assis dans leur éloignement hautain. Ce fut lui, qui d'une main énergique, ouvrit  le premier la porte du sanctuaire au paria dédaigné et à tous ceux "affligés par les hommes vêtus de pourpre et d'or", mais qui étaient souvent moins dignes que les proscrits qu'ils montraient dédaigneusement du doigt. Tout cela Siddhârtha le fit six siècles avant l'autre réformateur, tout aussi noble et aimant, quoique moins favorisé que lui par le sort, dans une autre contrée. Si tous deux, connaissant le grand danger de laisser  entre les mains du peuple ignorant l'épée à double tranchant de la connaissance qui confère le pouvoir, laissèrent dans l'ombre le recoin le plus reculé du sanctuaire, où est celui qui connaît la nature humaine, qui saurait les en blâmer. Mais tandis que l'un d'eux agit par prudence, l'autre fut forcé d'adopter ce moyen. Gautama laissa [358] de côté la partie ésotérique et dangereuse de la "connaissance secrète", et vécut jusqu'à l'âge avancé de quatre-vingts ans, certain d'avoir enseigné les vertus essentielles, et d'y avoir converti un tiers du monde ; Jésus promit à ses disciples la connaissance qui confère à l'homme le pouvoir de produire de plus grands miracles que ceux qu'il fit lui-même, et il mourut, ne laissant derrière lui que quelques fidèles, à mi-chemin de la connaissance, pour lutter contre le monde auquel ils ne pouvaient enseigner que ce qu'ils ne savaient eux- mêmes qu'à moitié. Par la suite leurs successeurs défigurèrent encore plus la vérité qu'ils ne l'avaient fait eux-mêmes.

Il n'est pas exact que Gautama n'ait jamais enseigné quoi que ce soit concernant une vie future, ou qu'il ait nié l'immortalité de l'âme. Demandez à un Bouddhiste intelligent ce qu'il pense du Nirvâna, et il répondra incontestablement  comme  le  fit  Wong-Chin-Eou,  l'orateur  chinois bien connu voyageant aujourd'hui en Amérique 808, dans une conversation qu'il eut avec nous sur le sujet de Niepang (Nirvâna). "Cet état", nous dit-il "nous le comprenons tous comme la réunion avec Dieu, coïncidant avec la perfection de l'esprit humain, par son dégagement ultime de la matière. C'est tout l'opposé de l'annihilation personnelle."

Le Nirvâna signifie la certitude de l'immortalité personnelle dans l'Esprit, et non pas dans l'Ame, laquelle en tant qu'émanation finie, doit certainement désintégrer ses particules, composées de  sensations humaines, de passions et du désir d'une existence objective quelconque, avant que l'esprit immortel de l'Ego soit complètement libéré  et, désormais, certain de ne plus avoir besoin de recourir à une autre transfiguration sous quelque forme que ce soit. Et comment l'homme atteindrait-il cet état tant que l'Upâdâna, ce désir de vivre, de vivre toujours, n'a pas été effacé de l'être sensible, de l'Ahamkara tout revêtu qu'il est d'un corps sublimé ? C'est "l'Upâdâna", ou le désir intense qui produit la VOLONTE, et c'est la volonté qui développe la force, et celle-ci donne naissance à la matière, ou l'objet ayant une forme. C'est ainsi que l'Ego désincarné, mû par ce désir immortel en lui, fournit inconsciemment les conditions de ses procréations successives dans des formes variées qui dépendront de son état mental et de son Karma, les bonnes et mauvaises actions de son existence antérieure, nommées généralement "mérites et démérites". Voilà pourquoi le "Maître" recommandait à ses mendiants de cultiver les quatre degrés de Dhyâna, le noble "Sentier des Quatre Vérités", c'est-à-dire l'acquisition graduelle de l'indifférence stoïque soit pour la vie soit pour la mort ; cet état d'auto-contemplation spirituelle pendant lequel l'homme perd complètement de vue sa double individualité  [359] physique, composée d'âme et de corps ; et par l'union avec son troisième soi supérieur et immortel, l'homme réel et céleste, se confond, pour ainsi dire, avec l'Essence Divine, d'où son propre esprit procède comme une étincelle du foyer commun. De cette manière l'Arhat, le saint mendiant peut atteindre le Nirvâna pendant qu'il est encore sur terre ; et son esprit, complètement libéré des entraves de la "sagesse psychique terrestre et diabolique", ainsi que le nomme saint Jacques, et étant de par sa propre nature omniscient et omnipotent, il peut sur cette terre, par la seule puissance de sa pensée produire les plus grands phénomènes.

 808 [Ceci fut écrit en 1875. NA.T.]

 

"Ce furent les missionnaires en Chine et aux Indes, qui, les premiers lancèrent ce mensonge au sujet du Niepang ou Niepana (Nirvâna)", nous dit Wong-Chin-Eou. Qui niera l'exactitude de cette accusation après la lecture des ouvrages de l'Abbé Dubois, par exemple ? Un missionnaire qui passe quarante ans de sa vie en Inde et qui écrit, après cela, que les "Bouddhistes ne reconnaissent pas d'autre Dieu que le corps de  l'homme, et qu'ils n'ont pas d'autre but que la satisfaction de leurs passions", profère un mensonge qui peut être prouvé sur le témoignage des lois des Talapoins du Siam et de Birmanie ; ces lois qui ont cours jusqu'à ce jour, condamnent à la mort par décapitation tout sahân, ou punghi (un savant ; du sanscrit pundit) aussi bien qu'un simple Talapoin, convaincu d'impudicité. Aucun étranger n'est admis dans leurs Kyums, ou Vihâras (monastères) ; néanmoins, certains écrivains français, par ailleurs loyaux et sans parti pris, qui en parlant de l'excessive sévérité de la règle à laquelle sont soumis les moines bouddhistes dans ces communautés, et sans aucune preuve à l'appui pour corroborer leur scepticisme, déclarent que "nonobstant les louanges que leur adresse [aux Talapoins] certains voyageurs, simplement en vertu des apparences, je ne crois pas le moins du  monde  à  leur chasteté 809".

809 Jacolliot, Voltage au Pays des Éléphants.

810 Grands prêtres Bouddhistes à Ceylan.

811 Le Samenaïra est celui qui étudie pour obtenir l'emploi suprême d'un  Upasampadâ.  Il est disciple et le grand prêtre le considère comme son fils. Nous soupçonnons que le séminariste catholique doit envier aux Bouddhistes la parenté de ce titre.

 

Heureusement pour les talapoins, les lamas, les sahâns, les upasampadâs 810 et même les sâmenaïras 811 Bouddhistes ils ont des preuves et des faits à leur actif, qui pèsent plus dans la balance que l'opinion personnelle d'un Français, né en pays catholique, que nous nous garderions bien de blâmer pour avoir perdu toute confiance dans la vertu du clergé. Lorsqu'un moine Bouddhiste est convaincu de rapports criminels (ce qui n'a probablement pas lieu une fois dans un siècle), il n'a pas à sa disposition une congrégation de fidèles au cœur tendre, auxquels il arrachera des larmes [360] par la confession de son péché, ni un Jésus sur le sein accablé duquel se déversent toutes les impuretés de la race, comme dans une poubelle chrétienne ordinaire. Aucun pécheur Bouddhiste ne sera consolé par une vision du Vatican, dans l'enceinte duquel le noir devient blanc, les assassins deviennent des saints impeccables, et où le pénitent tardif peut acheter à prix d'or ou d'argent dans les confessionnaux, la remise des offenses plus ou moins grandes envers Dieu et l'homme.

Exception faite de quelques archéologues impartiaux, qui reconnaissent un élément Bouddhique dans le Gnosticisme et toutes ces sectes éphémères, nous n'avons connaissance que de rares auteurs, traitant du christianisme primitif qui aient accordé à cette question l'importance qu'elle mérite. N'avons-nous pas assez de faits pour suggérer au moins quelque intérêt à cet égard ? N'avons-nous pas appris, que déjà du temps de Platon, il y avait des "Brahmanes" – traduisez-le par missionnaires Bouddhistes, Samanéens, Samans ou Shamans – en Grèce, qui, à un moment donné avaient submergé le pays tout entier ? Pline ne nous fait-il pas voir comment ils s'établirent sur les bords de la Mer Morte, "depuis des milliers de siècles" ? Après avoir fait la part de l'exagération, il reste encore toute la marge de quelques siècles avant J.-C. Est-il donc possible que leur influence n'ait pas laissé de plus profondes traces dans toutes ces sectes, qu'on ne se l'imagine généralement ? Nous savons que la secte des Jaïns prétend que le Bouddhisme est un dérivé de leurs doctrines, et qu'il existait déjà avant Siddhârtha, mieux connu sous le nom de Gautama- Bouddha. Les Brahmanes hindous, auxquels les orientalistes européens nient le droit de connaître quoi que ce soit au sujet de leur propre pays, ou de comprendre leur propre langage et leurs archives mieux que tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans l'Inde, sur le même principe que les théologiens Chrétiens interdisent aux Juifs d'interpréter leurs propres Ecritures, les Brahmanes, disons-nous, possèdent des archives authentiques. Et celles-ci nous font voir que l'incarnation du premier Bouddha – la lumière divine – de la Vierge Avany, eut lieu plusieurs milliers d'années avant J.-C. dans l'île de Ceylan. Les Brahmanes rejettent l'idée qu'il était un des avatars de Vichnou, mais par contre, ils admettent l'apparition d'un réformateur du Brahmanisme à cette époque. La légende de la Vierge Avany et de son divin fils Sâkyamuni, est signalée dans un des livres sacrés des Bouddhistes cingalais – le Culla-Nid-desa ; et la chronologie Brahmanique fixe la date de la grande révolution Bouddhique, de la guerre religieuse, et de l'expansion subséquente des doctrines de Sâkya-muni au Tibet, en Chine, au Japon, et autres pays, à 4.620 ans avant J.-C. 812. [361]

 812 Jacolliot déclare dans Les Fils de Dieu qu'il a copié ces dates dans le Livre du Zodiaque historique conservé dans la padoge de Vilianur.

 

Il est évident que Gautama-Bouddha, le fils du Roi de Kapilavastu, et le descendant du premier Sakya, par son père, qui appartenait à la caste des Kshatriyas ou guerriers, ne fut pas l'inventeur de sa philosophie. Philanthrope de sa nature, ses idées se développèrent et mûrirent à l'enseignement de Tir-thamkara, le célèbre gourou de la secte des Jaïns. Ceux-ci prétendent que le Bouddhisme actuel est une branche divergente de leur propre philosophie, et qu'eux-mêmes sont les seuls fidèles du premier Bouddha, auxquels on permit de demeurer dans l'Inde, après l'expulsion de tous les autres Bouddhistes, et cela  probablement parce qu'ils firent un compromis en admettant quelques-unes des notions Brahmaniques. C'est pour le moins, assez curieux que trois religions dissidentes et antagonistes comme le Brahmanisme, le Bouddhisme et le Jaïnisme, soient aussi parfaitement d'accord dans leurs traditions et leur chronologie, au sujet du Bouddhisme, et que nos savants n'écoutent que leurs propres spéculations et leurs hypothèses injustifiées. Si la naissance de Gautama doit, avec raison, être placée à environ 600 avant J.-C., alors les Bouddhas antérieurs doivent aussi avoir une place dans la chronologie. Les Bouddhas ne sont pas des dieux, mais simplement des êtres adombrés par l'esprit de Bouddha – le rayon divin. Ou bien, est-ce parce qu'ils sont incapables de tourner la difficulté au moyen de leurs propres recherches seulement, que nos orientalistes préfèrent effacer et nier le tout, plutôt que d'accorder aux Hindous le droit de savoir quelque chose au sujet de leur religion et de leur histoire ? Voilà certes, une étrange manière de découvrir la vérité.

L'argument général mis en avant contre la prétention des Jaïns d'avoir été la source de la restauration de l'ancien Bouddhisme, que le  dogme principal de celle-ci est en opposition avec celui des Jaïns, n'a aucune valeur. Les Bouddhistes, disent nos orientalistes, nient l'existence d'un Etre suprême ; les Jaïns en admettent un, tout en protestant contre l'idée qu'Il "puisse jamais intervenir dans le gouvernement de l'univers. Nous avons démontré dans le chapitre précédent, que les Bouddhistes ne nient rien de la sorte. Mais si un savant désintéressé voulait étudier avec soin la littérature des Jaïns, dans les milliers de livres, conservés, ou plutôt, cachés dans le Rajpoutana, à Jaisalmer, à Pattan et dans d'autres lieux 813 ; et surtout s'il pouvait avoir accès aux plus anciens de leurs volumes sacrés, il reconnaîtrait l'identité parfaite de la pensée philosophique, sinon des rites populaires, entre les Jaïns et les Bouddhistes. L'Adi-Bouddha et l'Adinâtha (ou Adiswara) sont identiques quant à l'essence et le but. Or, si nous suivons en arrière la trace des Jaïns, avec leur prétention de posséder les temples-cavernes les plus anciens [362] (magnifiques specimens de l'architecture et de la sculpture indienne) et leurs annales d'une antiquité presque incroyable, nous ne pourrons refuser de les considérer ainsi qu'ils prétendent le faire eux-mêmes. Nous serons forcés d'admettre, que selon toute probabilité, ils sont les seuls véritables descendants des habitants primitifs de l'Inde, dépossédés par les hordes conquérantes et mystérieuses des Brahmanes à peau blanche, que nous voyons, à l'aurore de l'histoire, errer tout d'abord dans les vallées de la Jumna et du Gange. Les livres des Shravakas – les seuls descendants des Arhâts, ou Jaïns primitifs, les hermites nus de la forêt de l'antiquité, jetteraient probablement un flot de lumière sur plus d'une énigme embarrassante. Mais tant que nos savants européens, poursuivront leur propre politique, auront-ils jamais accès aux volumes qui seraient nécessaires ? Nous nous permettons d'en douter. Demandez à n'importe quel Hindou digne de foi, comment les missionnaires ont traité les manuscrits qui malheureusement leur sont tombés sous la main, et jugez alors, si l'on doit blâmer les indigènes d'essayer de sauver de la profanation les "dieux de leurs ancêtres ?"

813 On nous dit qu'il existait environ 20.000 de ces ouvrages.

814 Lepsius, Künigsbuch b. 11, tal i. dyn. 5 h. p. Dans 1 saint Pierre II, 3, Jésus est appelé "le Seigneur Chrestos".

 

Irénée et son école eurent une dure lutte à soutenir contre les Gnostiques afin de garder le terrain conquis. Tel fut aussi le sort d'Eusèbe qui se vit fort embarrassé pour se défaire des Esséniens. Les usages et les coutumes de Jésus et ses apôtres ressemblaient par trop à ceux de cette secte pour que cela passât sans explication. Eusèbe fit son possible pour qu'on crût que les Esséniens étaient les premiers Chrétiens. Ses efforts furent contrecarrés par Philon le Juif, qui écrivit une relation historique des Esséniens, les décrivant avec le plus grand soin, longtemps avant l'apparition du premier Chrétien en Palestine. Mais s'il n'y avait pas de Chrétiens, il y eut des Chrestiens longtemps avant l'ère chrétienne ; et les Esséniens faisaient partie de ceux-ci ainsi que de toutes les autres confréries d'initiés, sans même faire allusion aux Krishnaïtes de l'Inde. Lepsuis dit que le mot Nofer signifie Chrestos, "bon" et qu'un des titres d'Osiris, "Onnofre" [Un-nufer] doit se traduire par "la bonté de Dieu manifestée 814". "Le culte du Christ n'était pas universellement répandu à cette époque primitive", dit Mackenzie, "et par cela j'entends qu'on n'avait pas encore la Christolâtrie ; mais le culte de Chrestos – le Principe du Bien – l'avait précédé depuis plusieurs siècles, et survécut même à l'adoption générale du Christianisme, ainsi qu'on le constate par les monuments qui existent encore aujourd'hui... De plus, nous trouvons une inscription pré- chrétienne sur la tablette d'une épitaphe (Spon. Misc. Erud., Ant., X.- XVIII, 2) Υαχινθε Λαρισαιων ∆ηµοσιε Ηρως Χρηστε Χαιρε, et, de Rossi (Roma Solteranea, tome 1, tav. XXI) nous [363] en fournit un autre exemple pris dans les catacombes – "Ælia Chreste, in Pace" 815. Jacolliot de son côté nous fait voir que Kris en sanscrit signifie "sacré" 816.

Les stratagèmes méritoires du digne Eusèbe 817 ne  servirent  donc à rien. Ses artifices furent triomphalement déjoués par Basnage 818, lequel ainsi que nous le dit Gibbons, "examina avec une exactitude critique le curieux traité de Philon le Juif 819, décrivant les Thérapeutes", et  il découvrit que "en prouvant qu'il avait été écrit déjà du temps d'Auguste, il en déduit, malgré les assertions d'Eusèbe et d'une foule de catholiques modernes, que les Thérapeutes n'étaient ni des chrétiens ni des moines" 820.

En somme, les Gnostiques chrétiens vinrent à l'existence vers le commencement du IIème siècle, et justement à l'époque où les Esséniens disparurent mystérieusement, ce qui prouve qu'ils étaient identiquement les mêmes Esséniens et de purs Christistes, par-dessus le marché ; c'est-à-dire, qu'ils  avaient  foi  en  ce  qu'un  de  leurs  frères  avait  prêché,  et  qu'ils le

comprenaient mieux que tous les autres. Soutenir que la lettre Iota, mentionnée par Jésus dans Matthieu (V. 18) avait trait à la doctrine secrète par rapport aux dix æons, suffit pour démontrer à un cabaliste, que Jésus faisait partie de la Franc-maçonnerie de cette époque ; car le 1, qui est le Iota grec, a d'autres noms dans d'autres langues ; et il constitue, ainsi que c'était le cas chez les Gnostiques de ce temps, un mot de passe, signifiant le SCEPTRE du PÈRE, dans les confréries de l'Orient qui existent encore aujourd'hui.

 815 Mackenzie, Royal Masonic Cyclopcedia, p. 207.

816 [Christna, etc., p. 357.]

817 [Eccl. Hist., II, XVII.]

818 [Hist. des Juifs, II, ch. 20-25.]

819 [De vita contemplativa.]

820 [Hist. of the Decline, etc., ch. XV, note 163.]

 

Mais dans les premiers siècles ces faits, si même ils avaient  été connus, étaient ignorés à dessein et, non seulement on les cachait autant que possible au public, mais on les niait péremptoirement si par hasard la question venait à être discutée. L'amertume de la dénonciation des Pères était en proportion de la vérité du sujet qu'ils cherchaient à réfuter.

"Ca en arrive à cela", écrit Irénée, lorsqu'il se plaint des Gnostiques, "qu'ils n'acceptent ni les Ecritures ni la tradition 821." Devons-nous nous en étonner, lorsque même les commentateurs du XIXème siècle, n'ayant que quelques fragments de manuscrits Gnostiques à leur disposition, en comparaison  des  volumineux  ouvrages  de  leurs  calomniateurs,  ont  pu reconnaître la fraude à chaque page ? Combien les Gnostiques, raffinés et érudits, aidés de tous les avantages de l'observation personnelle et de la connaissance [364] des faits, n'étaient-ils pas à même de mieux juger la fraude prodigieuse qui se consommait devant leurs yeux ! Pourquoi auraient-ils accusé Celse de soutenir que leur religion était fondée sur les enseignements de Platon, avec la différence que les doctrines de celui-ci étaient bien plus pures et plus rationnelles que les leurs, lorsque nous voyons Sprengel, dix-sept siècles plus tard, écrire que : "Non seulement croyaient-ils [les Chrétiens] reconnaître les dogmes de Platon dans les livres de Moise, mais ils s'imaginaient qu'en introduisant le Platonisme dans le Christianisme, ils relèveraient la dignité de cette religion et la rendraient plus populaire parmi les païens 822."

Ils l'ont si bien introduit, que non seulement la Philosophie Platonicienne fut choisie comme base de la trinité, mais que même les légendes et les récits mythiques qui avaient cours parmi les admirateurs du célèbre philosophe – hommage traditionnel à tout héros digne d'être déifié – furent restaurés par les Chrétiens et utilisés par eux. Sans aller le chercher en Inde, n'ont-ils pas eu un excellent modèle pour la "conception miraculeuse" dans la légende de Périktioné, la mère de Platon 823. La légende populaire prétend qu'elle conçut sans péché, et que le père était le dieu Apollon. Même en ce qui concerne l'Annonciation faite par l'ange à Joseph, "en songe", elle a été copiée par les Chrétiens dans le message d'Apollon à Ariston, l'époux de Périktioné, indiquant que l'enfant auquel elle allait donner le jour était la progéniture de ce dieu. De même Romulus était, disait-on, le fils de Mars et de la vierge Reha Sylvia.

821 Adv. Hœr., III, 2, g 2.

822 Sprengel, Histoire de la Médecine.

823 [Diog. Rært, Vies, etc., "Platon", § 1 ; Plutarque, Sympos., VIII, 1-2.]

 

Presque tous les écrivains symboliques ont soutenu que les Ophites étaient accusés de pratiquer les rites les plus licencieux dans leurs réunions religieuses. La même accusation fut portée contre les Manichéens, les Carpocrates, les Pauliciens, les Albigeois, en somme contre chaque secte Gnostique qui se permettait d'avoir une opinion propre. De nos jours, les 160 sectes américaines et les 125 sectes anglaises ne sont pas harcelées à ce point par de pareilles imputations ; les temps ont changé, et même le clergé, jadis tout puissant, se voit aujourd'hui contraint de mettre un frein à sa langue, ou alors d'apporter la preuve de ses accusations calomnieuses.

Nous avons soigneusement parcouru les ouvrages d'auteurs tels que Payne Knight, C.-W. King et Oldhausen qui traitent du sujet en question ; nous avons consulté les volumineux ouvrages d'Irénée, de Tertullien, de Sozomen, de Théodoret, et seulement dans ceux d'Epiphane avons-nous rencontré une accusation basée sur la foi directe d'un témoin oculaire. "On dit" ; "Quelques-uns [365] disent" ; "Nous avons entendu dire" – voilà les termes généraux et indéfinis employés par les  accusateurs patristiques. Seul Epiphane, dont les ouvrages sont cités dans chacun de ces cas, semble se faire des gorges chaudes chaque fois qu'il rompt une lance.  Nous n'avons nulle intention de prendre la défense des sectes qui inondèrent l'Europe au IIème  siècle, et qui mirent en lumière les croyances les plus étonnantes ; nous nous bornerons à défendre ces sectes chrétiennes dont les théories se groupaient autour du nom générique du Gnosticisme. Ce sont celles qui apparurent immédiatement après la prétendue crucifixion, et qui vécurent jusqu'à leur extermination presque totale sous l'application rigoureuse de la loi de Constantin. Le grand grief qu'on avait contre elles, était leurs notions syncrétiques, car à aucune autre époque de l'histoire du monde, la vérité n'a eu une plus pauvre chance de triompher, que pendant cette époque de faux, de mensonges, et de falsification délibérée des faits.

Mais avant de croire aux accusations, ne pourrions-nous pas faire une enquête au sujet du caractère historique de leurs accusateurs ? Commençons par demander sur quel terrain l'Eglise de Rome élève-t-elle ses prétentions à la suprématie de ses doctrines sur celles des Gnostiques ? En vertu de la Succession Apostolique sans doute, succession instituée traditionnellement par l'apôtre Pierre en personne. Et si cette tradition n'est qu'une pure fiction ? Il est évident alors, que tout l'édifice soutenu par ce pilier imaginaire, s'effondrera avec fracas. Et lorsque nous nous informons avec soin, nous trouvons que nous devons nous contenter de l'affirmation d'Irénée tout seul, d'Irénée qui ne fournit pas une seule preuve probante pour les prétentions qu'il avait l'audace de mettre en avant, et qui pour le faire eut recours à des faux sans nombre. Il ne fournit la preuve ni de sa chronologie, ni de ses affirmations. Ce digne Smyrniote n'a même pas la sincérité brutale de la foi de Tertullien, car il se contredit à chaque instant, et n'étaye ses prétentions qu'à l'aide de subtils sophismes. Tout en possédant une intelligence fort aiguë et une grande érudition, il ne craint pas, dans quelques-uns de ses arguments et de ses affirmations,  de se laisser passer pour un idiot aux yeux de la postérité, aussi longtemps que cela lui permet de dominer la situation." Attaqué et mis au pied du mur à chaque pas par ses adversaires non moins subtils et savants,  les Gnostiques, il se retranche carrément derrière la foi aveugle, et en réponse à leur logique sans pitié il a recours à une tradition imaginaire de sa propre invention 824. Reber remarque fort à propos : "En lisant sa manière de mal interpréter les paroles et les phrases, on pourrait supposer qu'il était un fou, [366] si nous n'avions pas raison de savoir qu'il était tout autre chose 825."

Ce "saint Père" ment si effrontément à plusieurs reprises, qu'il est même contredit par Eusèbe, plus circonspect sinon plus véridique que lui. II est poussé à cette nécessité par les témoignages irréfutables. Ainsi, par exemple, Irénée affirme que Papias, évêque de Hiérapolis fut un auditeur direct de saint Jean 826 ; et Eusèbe se voit obligé de montrer que Papias ne prétendait rien de la sorte, mais dit seulement avoir reçu sa doctrine de ceux qui avaient connu Jean 827.

Sur un point les Gnostiques l'emportèrent sur Irénée. Ils le forcèrent, par pure crainte d'être accusé de se contredire, à reconnaître leur doctrine cabalistique de l'expiation ; incapable de comprendre sa signification allégorique, Irénée présenta, avec le dogme chrétien du "péché originel contre Adam" tel que nous le retrouvons aujourd'hui, une doctrine qui aurait fait frémir Pierre de sainte horreur s'il avait vécu pour l'entendre.

 824 [Irénée, Adv. Hær., III, 3.]

825 Christ of Paul, p. 188, New-York, 1876.

826 Adv. Haer., V, 33, § 4.

827 Eusèbe, Hist. Eccles., III, p. 39.

 

Le champion suivant pour la propagation de la Succession Apostolique est Eusèbe en personne. La parole de ce Père arménien vaut- elle mieux que celle d'Irénée ? Ecoutons ce que les critiques les plus compétents ont à dire à son sujet. Et avant de consulter les critiques modernes, nous pourrions rappeler au lecteur les termes injurieux qu'adresse   à   Eusèbe,   Georges   Syncellus,   le   Vice   Patriarche de Constantinople (VIIIème siècle) pour son audacieuse falsification de la Chronologie égyptienne. L'opinion de Socrate, historien du Vème  siècle, n'est pas plus flatteuse. Il accuse Eusèbe de pervertir délibérément les dates historiques, afin de plaire à l'Empereur Constantin 828. Dans son ouvrage chronographique, avant de fausser lui-même les tableaux synchroniques, pour donner à la Chronologie des Ecritures une apparence plus plausible, Syncellus déverse sur Eusèbe tout un choix d'épithètes monacales les plus grossières. Le Baron Bunsen a reconnu la justesse, sinon la courtoisie d'une pareille réprimande. Ses patientes recherches pour rectifier la Liste Egyptienne de la Chronologie, de Manetho, l'amena à reconnaître, qu'à travers tout cet ouvrage, l'Evêque de Césarée "avait entrepris de mutiler l'histoire dans un esprit arbitraire et dénué de scrupules." "Eusèbe, dit-il, est le créateur de cette théorie systématique de synchronismes qui a si souvent tronqué et mutilé l'histoire dans son lit de Procuste 829." A cela, l'auteur du Développement Intellectuel de l'Europe ajoute : "Parmi ceux [367] qui ont été le plus coupables de cette offense il faut mentionner le nom du célèbre Eusèbe, Evêque de Césarée ! 830"

II n'est pas superflu de rappeler au lecteur que c'est le même Eusèbe qu'on accuse d'avoir interpolé le fameux paragraphe concernant Jésus 831, qu'on trouva si miraculeusement, à ce moment-là, dans les ouvrages de Josèphe, la phrase en question ayant été parfaitement ignorée jusqu'à cette époque. Renan, dans sa Vie de Jésus, exprime une opinion tout à fait contraire. "J'estime", dit-il, "que le passage concernant Jésus est authentique. II est tout à fait dans le style de Josèphe ; et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est ainsi qu'il a dû en parler." [Avant-Propos].

 828 [Socrates Scholasticus, Eccles. Hist., I, I.]

829 Bunsen, Egyp., vol. I, p. 200.

830 Développement Intellectuel de l'Europe, p. 147.

831 Antiquités, liv. XVIII, chap. 3.

 

Nous faisons toutes nos excuses à l'éminent savant de le contredire à nouveau.  Laissant  de  côté  le  "si"  qu'il  ajoute  prudemment,  nous  voulons simplement   démontrer   que   quoique   le   court   paragraphe   puisse   être authentique, et tout à fait dans le style de Josèphe, ses diverses parenthèses sont, sans contredit, des falsifications postérieures ; et si Josèphe avait fait une mention quelconque du Christ, ce n'est pas ainsi qu'il "en aurait parlé". Le  paragraphe  tout  entier  ne  comprend que  quelques  lignes,  qui  sont  les suivantes :   "A   ce   temps-là   vivait   Jésous,   un   HOMME   SAGE 832     si, toutefois,  il  est  juste  de  (appeler  un  homme !  (ά̀νὸρα),  car  il  faisait  des choses surprenantes et il était (instructeur des hommes qui prennent plaisir à recevoir la vérité... Celui-ci était (OINT [!!]. Et, accusé par les hommes les plus notoires parmi nous, après avoir été condamné par Pilate à périr sur la croix, ils ne cessèrent d'aimer, celui qui les avait aimés. Car il leur apparut  en  vie  le  troisième  jour,  et  les  divins  prophètes  ont  dit  cela  et beaucoup d'autres choses merveilleuses à son sujet."

Ce paragraphe (de seize lignes dans l'original) contient deux affirmations non équivoques, et un qualificatif. Celui-ci est exprimé  dans la phrase suivante : "Si toutefois il est juste de l'appeler un homme." Les affirmations non équivoques sont contenues dans "Celui-ci était l'OINT", et dans celle que Jésus "leur apparut en vie le troisième jour". L'histoire nous montre Josèphe comme un Juif orthodoxe, obstiné et peu accommodant, quoique écrivant "pour les Païens". Observons la fausse position dans laquelle ces phrases auraient placé un Juif pur sang, si réellement il les avait écrites. Les Juifs attendaient leur "Messie" à ce moment-là et ils l'attendent encore. Le Messie est l'Oint et vice-versa. Et on fait admettre à Josèphe que les hommes "les plus notoires" parmi eux [368] accusèrent et crucifièrent leur Messie et leur Oint !! Nul n'est besoin d'autres commentaires au sujet d'une telle incongruité 833, même si elle est appuyée de l'autorité d'un savant comme Renan.

832 Un homme sage, chez les anciens, était toujours un cabaliste. Cela signifie un astrologue et un magicien. (Un Israélite en vérité, vol. III, p. 206.) Hakim est un médecin.

833 Le Dr Lardner la rejette comme fausse et il donne neuf raisons pour la rejeter.  [Cf. The credibility of Gorpel History.]

 

Quant au boute-feu patristique Tertullien, dont des Mousseaux fait l'apothéose en compagnie de ses autres demi-dieux, Reuss, Baur et Schweigler le voient d'un œil bien différent. L'incorrection des  assertions et l'inexactitude de Tertullien, dit l'auteur de Supernatural Religion sont souvent notoires. Reuss qualifie son christianisme d' "âpre, insolent, brutal, ferrailleur. Il est sans onction, sans charité, et même quelquefois sans loyauté, lorsqu'il se trouve aux prises avec l'opposition. Si, au IIème siècle, tous les partis, à l'exception de quelques Gnostiques, étaient intolérants, Tertullien était le plus intolérant de tous !" 834.

L'œuvre commencée par les premiers Pères, fut achevée par le sophomore 835 saint Augustin. Ses spéculations super-transcendantales sur la Trinité ; ses dialogues imaginaires avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit et les révélations et allusions voilées relatives à ses ex-frères, les Manichéens, ont amené le monde à couvrir les Gnostiques d'opprobre, et jeté un sombre voile sur la majesté du Dieu unique adoré en silence révérencieux, par tous les "païens".

Et voilà pourquoi tout l'édifice des dogmes du Catholicisme Romain repose, non pas sur des preuves, mais sur des  suppositions. Les Gnostiques avaient fort adroitement acculé les Pères au pied du mur, de sorte que leur seule chance de salut fut de recourir aux falsifications. Pendant près de quatre siècles les grands historiens presque contemporains de Jésus, ne s'étaient inquiétés ni de sa vie ni de sa mort. Les Chrétiens s'étonnaient d'une omission aussi incompréhensible au sujet de ce que l'Eglise considérait comme l'événement le plus marquant dans l'histoire du monde. Ce fut Eusèbe qui sortit victorieux de cette bataille. Voilà les hommes qui ont calomnié les Gnostiques.

La première et la moins importantes des sectes dont nous entendons parler fut celle des Nicolaïtes, dont Jean, dans l'Apocalypse fait dire par la voix dans sa vision, qu'il haïssait leurs œuvres 836. Cependant ces Nicolaïtes étaient les partisans de Nicolas d'Antioche, un des "sept" élus par les "douze" pour distribuer les fonds communs aux prosélytes de Jérusalem (Actes, II, 44, 45. VI, 1-5) quelques semaines à peine, ou  peut-être quelques mois [369] après la crucifixion 837 ; et un "homme de bon renom plein d'esprit et de sagesse" (verset 3). Il apparaîtrait ainsi, que "le Saint- Esprit et la Sagesse" venus d'en haut, ne garantissaient pas mieux contre les accusations "d'hérésie", que si "les élus" des apôtres n'avaient jamais été adombrés par eux.

 834 [Revue de Théologie, XX, 1857.]

835 Un Sophomore est un élève de seconde classe en Amérique. Note du Trad.

836 Apocalypse, I et II, 6.

837 Philippe, le premier martyr, était un des sept, et il fut lapidé vers l'an 34 de notre ère.

 

Point n'est besoin de rechercher quelle était l'hérésie, cause de l'offense, même si nous n'avions pas pour cela d'autres et de plus authentiques sources d'information dans les ouvrages cabalistiques. L'accusation et la nature précise de "l'abomination"sont formulées dans le second chapitre de l'Apocalypse, versets 14 et 15. Ce péché était tout simplement – le mariage. Saint Jean était vierge, plusieurs pères l'affirment sur l'autorité de la tradition. Il n'est pas jusqu'à saint Paul, lui-même, le plus libéral et le plus noble de tous, qui n'estime qu'il est difficile de concilier la position d'un homme marié avec celle d'un serviteur de Dieu. "L'épouse et la vierge ont aussi des intérêts différents 838." Celle-ci se "soucie des affaires du Seigneur" tandis que celle-là ne  "cherche qu'à plaire à son mari." "Si quelqu'un estime qu'il manquerait aux convenances envers sa fille... qu'il la marie. Mais celui qui sans y être forcé étant maître de faire ce qu'il veut prend en son cœur la ferme résolution de garder sa fille... celui-là fait bien". "Ainsi celui qui marie sa fille fait bien... mais celui qui ne la marie pas fait mieux." "Es-tu dégagé d'une femme ?" demande-t-il, "ne cherche point une femme (27)." Il fait la remarque qu'à son avis tous deux seront plus heureux s'ils ne se marient point et il ajoute en manière de conclusion : "C'est mon avis, et je crois avoir, moi aussi, l'Esprit de Dieu (40)." Saint Jean est loin d'avoir cet esprit de tolérance. D'après sa vision il n'y a "que les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre", et "ceux-ci ne se sont point  souillés  avec  des femmes ; car ils sont vierges 839."C'est concluant ; car, à  l'exception de saint Paul, aucun de ces primitifs Nazars, "mis à part" et voués à Dieu, n'a l'air de faire une grande différence entre "le péché" dans les relations du mariage légal et "l'abomination" de l'adultère.

Avec de telles opinions et une pareille étroitesse d'esprit, il était tout naturel que ces fanatiques aient débuté par lancer cette "iniquité" comme une flétrissure à la face de leurs frères, et d'aller, alors, en progressant dans leurs accusations. Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce n'est qu'Epiphane qui s'attarde à fournir des détails au sujet des attouchements maçonniques, et autres  signes  de  reconnaissance  parmi  les  Gnostiques.  Il  avait,  à un moment donné, [370] fait partie de leur groupe, et il pouvait, par conséquent, fournir tous les renseignements utiles à leur sujet. Seulement jusqu'à quel point pouvons-nous ajouter foi aux affirmations de ce digne Evêque ; ceci est une autre question. Point n'est besoin d'approfondir la nature humaine pour reconnaître que rares sont les traîtres et les renégats, qui, ayant dénoncé leurs complices, au moment du danger ne mentent aussi effrontément qu'ils ont trahi. Les hommes ne pardonnent pas à ceux auxquels ils ont fait tort ni ne se laissent fléchir par eux. Nous haïssons nos victimes en proportion du mal que nous leur avons fait. Cette vérité est vieille comme le monde. D'autre part il est absurde de croire que des personnes comme les Gnostiques qui, suivant Gibbon 840, étaient les hommes les plus riches, les plus orgueilleux, les plus courtois, ainsi que les plus érudits parmi ceux qui "se nommaient Chrétiens" aient pu être coupables des actes repoussants et libidineux dont se plaît à les accuser Epiphane. Même s'ils avaient été comme "cette bande de gueux, à moitié nus et de mauvaise mine" que Lucien décrit comme les partisans de saint Paul 841, nous nous refuserions à croire à une pareille infamie. Il est certes improbable que des hommes qui étaient non seulement des Platoniciens, mais aussi des Chrétiens, aient jamais été coupables de rites aussi contre nature.

838 1er Corinthiens, VIII, 34.

839 Apocalypse, XIV, 3, 4.

840 [Hist. of the Decline.]

841 Philopatris dans le Diegesis de Taylor, p. 376, Boston 1832.

842 [A Discourse on the Worship of Priapus.]

843 Gnostics and their Remains de King.

 

Payne Knight ne paraît pas soupçonner le témoignage d'Epiphane. Il prétend que "si nous tenons compte des exagérations de la haine religieuse et du parti pris populaire qui en est la conséquence, la conviction générale que ces sectaires pratiquaient des rites d'une nature licencieuse, paraît trop bien fondée pour être écartée" 842. Nous n'avons rien à dire s'il établit une différence entre les Gnostiques des trois premiers siècles et les sectes du Moyen Age dont les doctrines "se rapprochent de celles des communards modernes". Seulement nous prions les critiques de ne pas oublier que si les Templiers ont été accusés du "crime abominable" de "mettre saint baiser" sur la racine de la queue de Baphomet 843, saint Augustin est aussi soupçonné, et à bon escient, d'avoir permis à sa communauté de s'écarter de la manière primitive d'administrer le "saint baiser" au cours du sacrement de l'Eucharistie. Le saint évêque est par trop préoccupé des détails de la toilette des dames, pour que son "baiser" soit strictement orthodoxe 844. Il n'y a pas de place pour les détails mondains dans un sentiment religieux sincère et véritable. [371]

Considérant l'extraordinaire répulsion dont firent preuve les Chrétiens, dès le début, pour toute notion de propreté, nous ne saurions trop nous étonner de l'étrange sollicitude du saint évêque, pour ses paroissiennes, à moins cependant que son excuse ne soit mise sur le compte d'une réminiscence des rites Manichéens.

Il serait injuste de blâmer les auteurs de nourrir de tels soupçons d'immoralité comme ceux que nous venons de citer, lorsque nous avons les récits de nombreux historiens pour nous permettre de faire des recherches sans esprit de parti. On a accusé les "Hérétiques" de crimes, commis plus ou moins ouvertement par l'Eglise elle-même, jusqu'au début de notre siècle. En 1233 le Pape Grégoire IV promulgua deux bulles contre les Stedingers "pour diverses pratiques païennes et magiques 845", et ceux-ci, comme de juste, furent exterminés au nom du Christ et de sa Sainte Mère. En 1282 un prêtre de la paroisse de Inverkeithing, nommé Jean, exécuta le jour de Pâques des rites pires que "magiques". Réunissant une troupe de jeunes filles, il les obligea à entrer en "extase divine" et en une Bacchanale furieuse, dansant l'ancienne danse des Amazones autour d'une représentation païenne du "dieu des jardins". Quoique, sur la plainte de quelques-uns de ses paroissiens, il fut traduit devant son évêque, il  réussit à conserver sa prébende ayant pu prouver que c'était un usage constant dans le pays 846. Les Vaudois, les "premiers Protestants", furent accusés des crimes les plus épouvantables ; ils furent brûlés, massacrés et exterminés à la suite des calomnies de leurs accusateurs. Pendant ce temps, ceux-ci paradaient dans leurs processions païennes du "Corpus Christi" les emblèmes modelés sur ceux du Baal-Peor, et d'Osiris ; et dans toutes les villes du sud de la France on portait, jusqu'en 1825, dans la procession du Jour de Pâques, des pains et des gâteaux façonnés suivant les emblèmes si décriés des adeptes hindous de Siva et de Vichnou ! 847.

 844 Aug Serm. CLIL Voir Mystic Theology of the Ancients de Payne Knight, p. 107.

845 Baronius, Annales Ecclesiastici, t. XXI, p. 89.

846 Chron. de Lanercost. Ed. Stevenson, p. 9.

847 Dulaure, Histoire abrégée des différents cultes, II, p. 285 ; Martezzi, Pagani e cristiani, p. 78.

 

Ne pouvant plus aujourd'hui suivre leur ancienne tactique de calomnier les sectes Chrétiennes dont la religion diffère de la leur, c'est maintenant le tour aux "païens" hindous, chinois et japonais, de partager l'honneur avec les anciennes religions, et de se voir jeter au nez la dénonciation de leurs "religions libidineuses". Sans chercher plus loin la preuve d'une immoralité égale sinon bien supérieure, nous rappellerons aux écrivains catholiques certains bas-reliefs sur les portes de  la Cathédrale de Saint-Pierre. Ils sont aussi impudiques que la porte elle- même ; mais ils ne le sont pas plus que les auteurs qui, le sachant, feignent d'ignorer [372] les faits historiques. Toute une succession de papes ont laissé reposer leurs regards pontificaux sur ces figures de bronze d'une obscénité grossière, à travers tant de siècles sans jamais avoir songé à les faire enlever. Bien au contraire ; nous pourrions nommer maints Papes et Cardinaux qui ont cherché toute leur vie à copier les suggestions païennes de ces "dieux de la nature", en pratique aussi bien qu'en théorie.

Il y avait, il y a quelques années, dans la Podolie Polonaise, une statue du Christ en marbre noir dans une Eglise Catholique romaine. Elle avait la réputation de faire des miracles, certains jours, comme par exemple de faire pousser ses cheveux et sa barbe, en vue du public, et encore de se permettre d'autres merveilles moins innocentes. Cette exhibition fut finalement interdite par le Gouvernement Russe. Lorsqu'en 1585 les Protestants prirent Embrun (Département des Hautes-Alpes), ils trouvèrent dans les églises de la ville les reliques d'une nature telle, que comme le dit la Chronique, "de vieux soldats huguenots rougissaient, des  semaines après, à la seule mention de la découverte". Dans un recoin de l'église de Saint-Fiacre, près de Monceaux, en France, il y avait – et il y a encore, si nous ne faisons erreur – un siège qu'on nommait "la chaise de Saint- Fiacre", qui avait la réputation de rendre fécondes les femmes stériles. Un rocher dans les environs d'Athènes, non loin de ce qu'on appelle "Le Tombeau de Socrate", passe pour posséder la même vertu. Lorsque, il y a quelque vingt ans, la Reine Amélie [de Grèce], dit-on, peut-être dans un moment de facétie, tenta l'expérience, un prêtre catholique, traversant Syra pour rejoindre sa mission, se permit de lui adresser les insultes les plus grossières. II déclara que la reine était une "hérétique superstitieuse", une "abominable sorcière" : une "Jézabel pratiquant les arts magiques" ! Le zélé missionnaire en aurait probablement dit plus long encore, si au cours de ses reproches, il n'avait été lancé par la fenêtre dans une flaque de boue. C'était  le  bras  puissant  d'un  officier  grec  qui  venait  d'entrer  dans la chambre au bon moment et qui avait fait sortir le vertueux orateur, par cette voie inaccoutumée.

Toutes les grandes réformes religieuses ont été pures au début. Les premiers partisans du Bouddha, de même que les disciples de Jésus étaient tous des hommes de la plus haute moralité. Nous avons la preuve de la répugnance des réformateurs de toutes les époques pour le vice sous n'importe quelle forme, dans les cas de Sâkya-muni, de Pythagore, de Platon, de Jésus, de saint Paul, d'Ammonius Saccas. Les grands chef Gnostiques, s'ils eurent moins de succès, n'étaient pas moins vertueux en pratique, ni moins moralement purs. Marcion, Basilide, Valentin 848, étaient [373] célèbres pour l'ascétisme de leurs vies. Les Nicolaïtes, qui, s'ils ne faisaient pas partie du grand corps des Ophites, étaient classés parmi les petites sectes qui furent absorbées par eux au début du IIème  siècle, doivent leur origine, ainsi que nous l'avons dit, à Nicolas d'Antioche, "un homme de bon renom plein du Saint Esprit et de sagesse". N'est-ce pas absurde de supposer que de pareils hommes aient institué des "rites libidineux". Autant accuser Jésus d'avoir encouragé des rites analogues à ceux que nous voyons pratiqués en grand par les chrétiens orthodoxes du Moyen Age, sous l'abri sûr des murs monastiques ?

Si, cependant, nous devons faire crédit d'une pareille accusation contre les Gnostiques, accusation reportée quelques siècles plus tard avec dix fois plus d'acrimonie contre les malheureux Templiers, pourquoi ne le croirions-nous pas des Chrétiens orthodoxes ? Minucius Felix dit "qu'on accusait les premiers Chrétiens de pousser chaque néophyte admis [pendant la cérémonie de la "Pâque Parfaite"], à plonger un couteau dans le corps d'un enfant caché sous un tas de farine ; le corps était préparé ensuite pour le banquet et servi à toute la corporation. Lorsque [les Chrétiens] eurent le pouvoir, ils transférèrent cette accusation à leurs propres adversaires 849".

Le véritable crime d'hétérodoxie est clairement indiqué par Jean dans ses Epîtres et son Evangile. "Celui qui ne confesse pas que Jésus-Christ est venu en chair... c'est un séducteur et l'Anté-Christ." (2ème Jean 7). Dans son Epître antérieure, il enseigne qu'il existe deux trinités (7. 8), en somme la doctrine des Nazaréens.

 848 Tertullien dit de Basilide qu'il était un Platonicien. [De præsc. hær., VII.]

849 C.-W. King, The Gnostics and their Remains, p. 197, note 1.

 

Nous concluons, de tout ceci, que le Christianisme dogmatique et fabriqué de toutes pièces de la période des Constantin, n'est que la progéniture des nombreuses sectes antagonistes, elles-mêmes des demi- castes, nées de parents païens. Chacune de celles-ci revendiquait ses représentants convertis au prétendu corps des Chrétiens orthodoxes. Et comme il fallait que chaque nouveau dogme soit accepté à la majorité des votes, chaque secte contribuait à colorer la matière générale avec sa propre nuance jusqu'au moment où l'empereur imposait au monde comme la religion du Christ cette macédoine révélée, dont évidemment il ne comprenait lui-même pas le premier mot. Fatigué de ses vains efforts pour approfondir le marécage insondable des spéculations internationales ; incapable d'apprécier une religion basée sur la spiritualité pure d'une conception idéale, le Christianisme s'abandonna à l'adoration de la force brutale représentée par l'Eglise soutenue par Constantin. Depuis  lors, parmi les rites sans nombre, les dogmes et les cérémonies copiés du paganisme, l'Eglise ne peut revendiquer qu'une [374] seule invention, absolument originale, c'est-à-dire la doctrine de la damnation éternelle, et une seule coutume, celle de l'anathème. Les païens avaient horreur des deux. "Une malédiction est une grave et terrible chose", disait Plutarque. "La Prêtresse d'Athènes fut blâmée pour avoir refusé de maudire Alcibiade [pour avoir profané les Mystères] lorsque le peuple lui ordonna de le faire ; car, dit-elle, elle était une prêtresse de  prières,  mais  non  de malédiction." 850.

850 Plutarque, Alcibiade, § 22 ; Questions Romaines, § 44.

 

"Toutes les recherches tendent à prouver", dit Renan, "que le Christianisme presque tout entier, n'est que l'attirail rapporté des Mystères païens. Le culte chrétien primitif n'est autre chose qu'un mystère. Toute la politique intérieure de l'Eglise, les degrés d'initiation, le commandement du silence, et une foule de phrases du langage ecclésiastique, n'ont pas d'autre origine. La révolution qui renversa le paganisme, paraît, à première vue... une rupture complète avec le passé... mais la croyance populaire sauva   du   naufrage   ses   symboles   les   plus   familiers.   Au   début, le Christianisme introduisit si peu de changements dans les habitudes privées et la vie sociale, que pour beaucoup, dans les IVème et Vème siècles, il est douteux qu'ils aient été païens ou chrétiens ; il y en avait même beaucoup qui n'auraient pu décider entre les deux espèces de cultes."En parlant de l'Art, qui était une partie essentielle de l'ancienne religion, il dit "qu'à peine eût-on à rompre avec une seule des anciennes traditions. L'art chrétien primitif n'est que de l'art païen en décadence, ou de nature inférieure. Le Bon Berger des catacombes de Rome est copié sur l'Aristée, ou sur l'Apollon Nornius, représentés dans la même position sur les sarcophages païens, où il joue de la flûte de Pan au milieu des quatre  saisons légèrement vêtues. Sur les tombeaux chrétiens du Cimetière de Saint- Calixte, Orphée charme les animaux. Ailleurs, le Christ, comme Jupiter- Pluton, et Marie, comme Proserpine, accueillent les âmes que Mercure, coiffé d'un chapeau à larges bords et tenant dans la main la baguette du guide des âmes (psychopompos), leur amène en présence des trois Parques. Pégase symbolise l'apothéose ; Psyché est le symbole de l'âme immortelle ; le Ciel est personnifié par un vieillard, le fleuve Jourdain ; et la Victoire est représentée sur une foule de monuments chrétiens." 851.

Ainsi que nous l'avons fait voir autre part, la communauté chrétienne primitive était composée de petits groupes disséminés par-ci, par-là, et organisée en sociétés secrètes, ayant ses mots de passe, ses attouchements et ses signes. Ils étaient obligés, pour [375] échapper aux persécutions incessantes de leurs ennemis, de se réfugier et de se réunir dans des catacombes abandonnées, dans les endroits inaccessibles des montagnes et autres retraites sûres. Chaque réforme religieuse a souffert, au début, des mêmes désavantages. Dès leur première apparition, nous voyons Jésus et ses douze disciples se retirant dans de sûres cachettes du désert, chez des amis à Béthanie et ailleurs. Si le Christianisme n'avait pas été composé dés le début de "communautés secrètes", l'histoire aurait plus de faits à révéler qu'elle n'en a au sujet de son fondateur et de ses disciples.

Il est vraiment surprenant de constater le peu d'importance que la personnalité de Jésus a exercée sur son siècle. Renan nous montre que Philon le Juif, qui mourut vers l'an 50, et qui était né plusieurs années avant Jésus, habitant la Palestine, où la "bonne nouvelle" était prêchée par tout le pays, si l'on en croit les Evangiles, n'avait jamais entendu parler de lui ! Josèphe, l'historien, qui naquit trois ou quatre ans agrès la mort de Jésus, le mentionne par une simple phrase, et même ces quelques mots ont été modifiés "par une main chrétienne", nous dit l'auteur de la Vie de Jésus 852.   Ecrivant   à   la   fin   du   Ier     siècle,   lorsque   Paul,   le   savant propagandiste, avait fondé de nombreuses Eglises, et que Pierre dit-on, établit la succession apostolique que la chronologie Irénéo-Eusébienne prétend avoir déjà compté trois évêques de Rome 853, Josèphe, disons-nous, le laborieux énumérateur et l'historien consciencieux des actes les moins importants, ignore complètement l'existence d'une secte chrétienne – Suétone, le secrétaire d'Adrien, qui écrivit dans le premier quart du second siècle, sait si peu de chose de Jésus ou de son histoire, qu'il dit que l'Empereur Claude "bannit tous les Juifs qui causaient continuellement des troubles à l'instigation d'un nommé Crêsthos", voulant probablement  dire le Christ 854. L'Empereur Adrien, lui-même, écrivant encore plus tard, est si peu impressionné par les doctrines ou l'importance de la nouvelle secte, que dans une lettre adressée à Servianus, il montre qu'il croyait les Chrétiens adorateurs de Sérapis 855.

851 [Renan, "Des religions de l'antiquité", dans Revue des Deux Mondes, 15 mai 1853.]

852 [Introduct. et ch. XXVIII.]

853 Linus, Anaclète et Clément.

854 Vie des Césars, "Claude'", g 25.

855 Vespicus, Vita Saturnini, dans Seriptores historia Augustæ, VIII.p. 68.

856 The Gnostics and their Remains, p. 68.

857 Dans le Ancient Art and Mythology de Payne Knight, Sérapis est représenté avec les cheveux longs "relevés en arrière avec des boucles tombant sur sa poitrine et les épaules comme ceux des femmes. Toute sa personne est aussi toujours enveloppée dans une draperie qui descend jusqu'aux pieds (§ CXLV). C'est là le portrait conventionnel du Christ.

 

"Au IIème siècle", dit C.-W. King, "les sectes syncrétistes qui avaient surgi à Alexandrie, la pépinière du Gnosticisme, découvrirent dans Sérapis un type prophétique du Christ, comme le Seigneur et le Créateur de toutes choses, et le Juge des vivants et des morts 856." Ainsi, tandis que les philosophes "païens" n'avaient jamais considéré Sérapis, ou plutôt l'idée abstraite incorporée en [376] lui, autrement que comme la représentation de l'Anima Mundi, les Chrétiens anthropomorphisaient le "Fils de Dieu" et son "Père", ne trouvant pas de meilleur modèle pour lui que l'idole d'un mythe païen ! "Nul doute", remarque le même auteur, "que la tête de Sérapis, marquée comme elle l'est, d'une majesté grave et pensive, ait suggéré la première idée des portraits conventionnels du Sauveur 857."

858 Vie de Jésus, p. 405.

 

Dans les notes recueillies par un voyageur – dont nous avons mentionné ailleurs l'épisode avec les moines du Mont Athos – nous voyons que, pendant sa jeunesse, Jésus eût de fréquentes relations avec les Esséniens appartenant à l'école Pythagoricienne, et connus sous le nom de Koïnobi.  Nous  estimons  que  Renan  s'avance  trop  en  affirmant aussi dogmatiquement qu'il le fait, que Jésus ignorait jusqu'aux noms de Bouddha, de Zoroastre et de Platon ; "qu'il n'avait jamais lu un livre grec ou bouddhique", bien qu'il eût, en lui, plus d'un élément, qui, à son insu, procédait de la sagesse Bouddhiste, des Parsis et des Grecs 858". En cela, il ne fait que concéder un demi-miracle, et laisse autant à la chance et aux coïncidences. C'est un abus de privilège, lorsqu'un auteur, qui prétend donner des faits historiques, tire des déductions appropriées de prémisses hypothétiques, et l'intitule ensuite une biographie – une Vie de Jésus. Renan, pas plus qu'aucun autre compilateur de légendes relatives à l'histoire problématique du prophète Nazaréen, n'a de terrain ferme sur lequel se baser ; on ne peut pas non plus affirmer le contraire, sauf par voie de déduction. Néanmoins, bien que Renan n'ait pas un seul fait à avancer pour prouver que Jésus n'avait jamais étudié les doctrines métaphysiques du Bouddhisme et du Parsisme, ou qu'il ait entendu parler de la philosophie de Platon, ses contradicteurs ont les meilleures raisons pour supposer tout le contraire. Lorsque nous croyons que :

  1. toutes ses maximes portent le cachet pythagoricien, quand elles ne sont pas des citations ;
  2. que son code d'éthique est du pur Bouddhisme ;
  3. que son mode de vie et ses actes sont ceux des Esséniens ; et
  4. que sa manière mystique de s'exprimer, ses paraboles, et ses habitudes sont celles d'un initié, soit grec, chaldéen ou mage (car les "Parfaits" qui discouraient de la sagesse occulte appartenaient tous à la même école archaïque, dans le monde entier) il est difficile de se soustraire à la conclusion logique, qu'il faisait partie du même groupe d'initiés. C'est un pauvre compliment à [377] faire à l'Etre Suprême, que de Lui imposer quatre Evangiles, dans lesquels, contradictoires comme ils le sont souvent, il n'y ait pas une seule phrase, un seul récit, une seule expression particulière qui ne se retrouve dans une doctrine ou une philosophie plus ancienne. Certes, le Tout Puissant – n'était-ce que pour épargner aux générations futures les embarras actuels – aurait pu apporter avec Lui, en sa première et unique incarnation sur la terre, quelque chose d'original, quelque chose qui aurait tracé une ligne de démarcation entre Lui et les nombreux autres dieux païens incarnés, qui, tous, sont nés de vierges, tous ont été des sauveurs, tous ont été tués ou qui se sont sacrifiés pour le bien de l'humanité.

Trop de concessions ont déjà été faites aux côtés émotionnels de l'histoire. Ce dont le monde a besoin est un portrait moins exalté et plus fidèle du personnage, en faveur duquel presque la moitié de la Chrétienté a détrôné le Tout Puissant. Ce n'est pas le savant érudit et célèbre, que nous critiquons au sujet de ce que nous trouvons dans la Vie de Jésus ; nous n'en voulons pas non plus à ses affirmations historiques. Nous ne contestons que quelques affirmations injustifiables et insoutenables que le narrateur émotionnel a laissé échapper dans les pages, autrement fort belles de son ouvrage – une vie échafaudée sur de simples probabilités, de celui, qui accepté comme un personnage historique, a de bien plus grands droits à notre amour et à notre vénération, faillible comme il l'est, malgré toute sa grandeur, que si nous nous le représentons comme un Dieu tout puissant. Ce n'est qu'à ce dernier point de vue que tout esprit révérencieux taxera Jésus d'insuccès.

Malgré le nombre restreint des ouvrages philosophiques encore en existence aujourd'hui, nous n'en finirons pas de présenter de nombreux exemples d'identité entre les maximes pythagoriciennes, hindoues, et les dires du Nouveau Testament. Les preuves ne font pas défaut à cet égard. Ce qu'on voudrait, c'est un public Chrétien qui veuille bien examiner les preuves offertes, et qui serait sans parti pris dans son verdict. Le fanatisme a eu son heure, et a fait le pis qu'il pouvait faire. "Il ne faut pas nous effrayer", dit le professeur Müller, "si nous découvrons des traces  de vérité, voire même de vérité Chrétienne, parmi les sages et les législateurs d'autres nations." 859.

 859 [Chips, etc., vol. I, p. 55.]

 

Après lecture des aphorismes philosophiques suivants, quel est celui qui croira que Jésus et saint Paul n'avaient pas lu les philosophes Grecs et Hindous ? [378]

 

 

 

 

 

MAXIMES DE SEXTUS, LE PYTHAGORICIEN ET AUTRES PAIENS.

VERSETS DU NOUVEAU TESTAMENT 860.

 

 

 

 

 

1.

 

"Ne possédez pas de trésors sinon ces choses que nul ne peut vous ravir" 861.

 

1.

 

"Ne vous amassez pas des trésors sur la terre,  où la gerse et tout ce qui ronge détruit, et où les voleurs font effraction et dérobent" (Matthieu, VI, 19).

 

 

2.

 

 

"Il vaut mieux qu'une partie du corps qui contient de la matière purulente et menace d'infecter le tout, soit brûlée, que de continuer ainsi dans un autre état et il vaut aussi mieux qu'un homme dépravé meurt au lieu de vivre" 862.

 

 

2.

 

 

"Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la ; il te vaut mieux entrer manchot dans la vie, que d'avoir deux mains et d'aller dans la Géhenne", etc. (Marc IX, 43).

 

 

 

3.

 

"Vous avez en vous quelque chose de semblable à Dieu ; par conséquent               considérez-vous comme le Temple de Dieu" 863.

 

3.

 

"Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu,  et que l'Esprit de Dieu  habite en vous ?" (I.  Corinthiens III, 16).

 

 

 4.

 

"Le plus grand honneur que vous puissiez    faire    à   Dieu,   c'est    de connaître et d'imiter sa perfection" 864.

 

 

 4.

 

"Afin que vous soyez le fils de votre Père qui est dans les cieux, Soyer, donc parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Matthieu V, 45-48).

 

 

 

5.

 

"Ce que je ne voudrais pas que les hommes  me  fassent,  je  ne  désire pas   le   leur   faire"   (Analects   of Confucius,  p  76 ;  Voir  The  Chips, par Max Müller).

 

5.

 

Faites   aux   autres   ce   que voudriez qu'on vous fît".

 

 

 6.

 

"La    lune   brille    même    dans    la maison du méchant" (Manou).

 

 

 6.

 

"Car  il  fait  lever  son  soleil sur  les  méchants  et  sur  les bons, et il répand sa pluie sur les justes et sur les injustes" (Matthieu V, 45).

 

 

 

7.

 

 

8.

 

"On donne à ceux qui donnent ; et il est retenu à ceux qui retiennent" (Ibidem).

 

 

 Les purs d'esprit seul, contemple dieu (Ibidem)  –  est encore     aujourd'hui     un     dicton populaire aux Indes.

 

7.

 

 

8.

 

 

"Car  on  donnera  à  celui  qui a ; quant à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a" (Matthieu XIII, 12).

 

"Heureux   ceux   qui   ont   le cœur   pur,   car   ils   verront Dieu" (Matthieu V, 8). 

 

 860 Voir Pirke Aboth, collection de Proverbes et de Sentences des anciens instructeurs juifs, dans lesquels on retrouve nombre de maximes du Nouveau Testament.

861 Taylor, Vie de Pythagore par Jamblique.

862 Ibid., Jamblique, Protreptique.

863 Ibid., Sextus.

864 Ibid.

 

Platon ne cachait pas le fait qu'il dérivait de Pythagore le meilleur de ses doctrines philosophiques, et qu'il n'avait été que le premier à les mettre en ordre systématique, en leur ajoutant, de temps en temps une doctrine métaphysique de son propre crû. Mais Pythagore, lui-même, reçut ses doctrines occultes, premièrement de Mocchus, et ensuite des Brahmanes de l'Inde. Il avait aussi été initié dans les Mystères chez les hiérophantes de Thèbes, chez les Mages Persans et Chaldéens. C'est ainsi que, pas à pas, nous retraçons l'origine de presque toutes nos doctrines Chrétiennes à l'Asie Centrale. Enlevez au christianisme la personnalité de Jésus, [379] si sublime de par sa simplicité incomparable, que reste-t-il ? L'histoire et la théologie comparée nous donnent la réponse mélancolique suivante : "Un squelette vermoulu composé des plus anciens mythes païens" !

Tandis que la naissance mythique et la vie de Jésus sont copiés fidèlement sur ceux du Krishna Brahmanique, son caractère historique en tant que le réformateur religieux de la Palestine, est le véritable type du Bouddha dans l'Inde. La ressemblance de leurs aspirations spirituelles et philanthropiques ainsi que les conditions extérieures sont frappantes sous plus d'un aspect. Bien que fils d'un roi, tandis que Jésus l'est d'un charpentier, le Bouddha n'appartenait pas par la naissance à la haute caste des Brahmanes. De même que Jésus, il était mécontent de l'esprit dogmatique de la religion de son pays, de l'intolérance et de l'hypocrisie des prêtres, de leur étalage extérieur de dévotion, et de leurs  inutiles prières et cérémonies. De même que le Bouddha renversa violemment les règles et les lois traditionnelles des Brahmanes, de même aussi Jésus déclara la guerre aux Pharisiens et aux orgueilleux Sadducéens. Ce que fit le Nazaréen en conséquence de l'humilité de sa naissance et de sa position, le Bouddha le fit par pénitence volontaire. Il voyageait comme un mendiant ; et encore, comme Jésus, au cours de sa vie il rechercha de préférence la société des publicains et des pécheurs. Chacun d'eux avait en vue la réforme sociale autant que la réforme religieuse ; et en donnant le coup de grâce aux religions de leurs pays respectifs, chacun d'eux en fonda une nouvelle.

"La réforme du Bouddha, dit Max Müller, avait à l'origine bien plus un caractère social que religieux... L'élément le plus important de la réforme bouddhiste a toujours été son code moral et social, et non ses théories métaphysiques. Son code moral... est un des plus parfaits que le monde ait jamais connu... et celui dont les méditations cherchaient à délivrer l'âme humaine de la misère et de la crainte de la mort, délivra le peuple hindou de la servitude dégradante et de la tyrannie sacerdotale". Il ajoute, en outre, que s'il en avait été autrement, "le Bouddha aurait pu enseigner n'importe quelle autre philosophie, nous n'en aurions probablement jamais entendu parler. Le peuple n'en aurait fait aucun  cas, et sa doctrine serait tombée dans l'océan des spéculations philosophiques, qui inondèrent l'Inde en tous les temps 865".

 865 Buddhism, p. 219-20.

 

Il en fut de même pour Jésus. Tandis que Philon le Juif, que Renan appelle le frère aîné de Jésus, Hillel, Shammai, et Gamaliel [380] sont à peine mentionnés, Jésus est devenu un Dieu ! Et pourtant, pour pur et divin qu'ait été le code moral enseigné par le Christ, il ne soutiendrait pas de comparaison avec celui du Bouddha, si la tragédie du Calvaire n'était pas intervenue. Ce qui aida la déification de Jésus, ce fut sa mort dramatique, le sacrifice volontaire de sa vie, qu'on prétend avoir été fait pour l'amour de l'humanité, et le commode dogme ultérieur de l'expiation, inventé par les chrétiens. En Inde, où la vie n'a pas la valeur qu'elle a chez nous, la crucifixion n'aurait fait que peu d'effet, si même elle en avait produit. Dans un pays où – ainsi que le savent tous les orientalistes – les fanatiques religieux se laissent mourir petit à petit, au cours de pénitences qui durent des années ; où les fakirs s'infligent volontairement les plus cruelles macérations ; où de jeunes et délicates veuves, dans un esprit de bravade contre le gouvernement, autant que par fanatisme religieux, montent le sourire aux lèvres sur le bûcher funéraire ; où, pour citer les paroles du grand conférencier : "des hommes dans la force de l'âge se jettent sous le char de Jaghernath et se font écraser par l'idole qu'ils adorent ; ou le plaignant qui ne réussit pas à se faire rendre justice, se  laisse mourir de faim à la porte de son juge ; où le philosophe qui croit avoir tout appris de ce que le monde peut lui enseigner et qui soupire après l'absorption dans la divinité, se jette tranquillement dans le Gange, afin de se transporter sur l'autre rive de l'existence 866", dans un pays comme celui-là, une crucifixion volontaire, aurait passé complètement inaperçue. Dans la Judée, et même chez d'autres peuples plus braves que les Juifs – les Romains et les Grecs – où chacun était plus ou moins attaché à la vie, et où la plupart auraient lutté désespérément pour la conserver, la fin tragique du  grand Réformateur était bien calculée pour produire une profonde impression. Les noms de héros de moins d'envergure tels que Mutius  Scævala, Horatius Coclès, la mère des Gracques, et d'autres, ont été légués à la postérité ; et pendant notre temps de classes et même plus tard dans la vie, leurs récits ont éveillé notre sympathie et commandé notre admiration. Mais nous n'oublierons jamais le sourire méprisant d'un certain hindou à Bénarès, lorsqu'une dame anglaise, femme d'un clergyman, essaya de lui faire comprendre l'immense sacrifice de Jésus, en donnant sa vie pour nous. C'est alors que pour la première fois nous fûmes frappés du rôle que le  drame  pathétique  du  Calvaire  eut  à  jouer  dans  les  événements subséquents pour la fondation du Christianisme. Il n'est pas jusqu'à l'imaginatif Renan, qui n'ait été influencé par ce [381] sentiment lorsqu'il écrivit dans le dernier chapitre de sa Vie de Jésus, quelques pages d'une singulière et délicate beauté 867.

866 Max Muller, Christ and other Masters ; Chips, vol. 1.

 

Apollonius, un contemporain de Jésus de Nazareth, fut, comme lui, le fondateur enthousiaste d'une nouvelle école spirituelle. Peut-être était-il moins métaphysique et plus pratique que Jésus, d'une nature moins tendre et moins parfaite, il enseigna néanmoins la même quintessence de spiritualité et les mêmes sublimes vérités morales. Son grand tort fut de les réserver aux classes supérieures de la société. Tandis que Jésus prêchait aux pauvres et aux déshérités "Paix sur la terre et bonne volonté envers les hommes", Apollonius était l'ami des rois et frayait avec l'aristocratie. Il y était né et il était lui-même fort riche, tandis que le "Fils de l'Homme", représentant le peuple "n'avait pas un lieu où reposer la tête" ; néanmoins les deux "faiseurs de miracles" firent preuve d'une grande analogie d'intention. Déjà avant Apollonius était apparu Simon le Magicien, surnommé le "Grand pouvoir de Dieu". Ses "miracles" sont plus étonnants, plus variés et ont été mieux attestés que ceux des apôtres, ou du philosophe Galiléen lui-même. Les matérialistes nient le fait dans les deux cas, mais l'histoire est affirmative. Apollonius vint à la suite des deux ; et ses actes miraculeux eurent un si grand renom, comparés à ceux du prétendu fondateur du Christianisme, ainsi que le disent les cabalistes, que la chose est encore corroborée par l'histoire et par saint Justin, martyr 868

 867 La Vie de Jésus par Strauss, que Renan qualifie d'un "livre commode, exact, spirituel et consciencieux", tout violent et iconoclaste qu'il soit est néanmoins, sous plusieurs  aspects, préférable à la Vie de Jésus de l'auteur français. Laissant de côté la valeur intrinsèque et historique des deux ouvrages – avec laquelle nous n'avons que faire – nous ferons simplement remarquer l'esquisse dénaturée du portrait de Jésus par Renan. Nous ne pouvons comprendre ce qui a pu amener Renan à donner une description si erronée de ce caractère. Il en est peu, parmi ceux qui tout en niant la divinité du prophète Nazaréen, croient cependant qu'il n'est pas un mythe, qui liront cet ouvrage sans un sentiment d'inquiétude et même de colère, envers une pareille mutilation psychologique. Il fait de Jésus une sorte d'hurluberlu sentimental, un niais théâtral, amoureux de ses propres harangues et divagations poétiques, qui s'attend à ce que tout le monde l'adore, et qui se laisse finalement prendre dans les pièges de ses ennemis. Tel n'était pas Jésus, le philanthrope Juif, l'adepte et le mystique d'une école depuis longtemps oubliée par les Chrétiens et par l'Eglise, si jamais celle-ci l'a connue ; le éros qui préféra risquer la mort plutôt que de cacher les vérités qu'il croyait devoir être utiles à l'humanité. Nous préférons le livre de Strauss qui le traite ouvertement d'imposteur et de prétentieux, et, qui à de certains moments doute même de son existence ; mais qui, au moins, lui épargne cette teinte ridicule de sentimentalisme dont l'affuble Renan.

868 Voyez Chap. II du présent volume.

 

Comme le Bouddha et Jésus, Apollonius fut l'ennemi acharné de toute forme extérieure de piété, de toute hypocrisie et de toute démonstration de cérémonies religieuses inutiles. Si, comme le sauveur chrétien, le sage de Tyane avait préféré la société des pauvres et des humbles ; et si, au lieu de mourir tranquillement à [382] l'âge de cent et quelques années, il avait été un martyr volontaire, proclamant la Vérité divine du haut de la croix 869 son sang aurait probablement été aussi efficace que celui du Messie Chrétien pour répandre ensuite ses doctrines spirituelles.

869 Dans un récent ouvrage intitulé The World's Sixteen Crucified Saviours (par Kernsey Graves) dont le titre attira notre attention, nous avons été aussi étonnés en lisant sur la préface que nous y trouverions des preuves historiques qu'on ne rencontre ni dans l'histoire ni dans la tradition. Apollonius qu'on nous y représente comme un de ces seize "sauveurs", y est montré par l'auteur comme ayant été finalement crucifié... être ressuscité des morts... apparaissant à ses disciples après sa résurrection, "et" – encore comme le Christ – "convainquant un Thommy [?] Didymus" en lui faisant toucher la marque des clous sur ses mains et ses pieds. D'abord, ni Philostrate, le biographe d'Apollonius, ni l'histoire ne nous racontent rien de pareil. Bien que la date exacte de sa mort ne soit pas connue, aucun disciple d'Apollonius n'a jamais prétendu qu'il eût été crucifié ou qu'il leur soit apparu. Voilà en ce qui concerne un des "Sauveurs". Après cela on nous dit que Gautama-Bouddha, dont la vie et la mort ont été minutieusement décrites par diverses autorités, y compris Barthélemy Saint-Hiolaire – fut aussi "crucifié par ses ennemis au pied des montagnes du Népal" ; tandis que les livres Bouddhistes, l'histoire et les recherches scientifiques nous informent, par l'organe de Max Müller et d'une foule d'autres orientalistes, que "Gautama-Bouddha (Sâkyamuni) mourut près du Gange... "Il avait presque atteint la ville de Kusinagara, lorsque ses forces vitales le trahirent. Il s'arrêta dans une forêt, et pendant qu'il était assis sous un arbre sâl il rendit l'âme" (Max Müller, Chips front a Germait Workshop, vol. 1, p. 213). Les références de Graves à Higgins et Sir W. Jones, dont quelques-unes de ses théories spéculatives ne prouvent rien du tout. Max Müller nous dit que quelques autorités surannées s'efforcent... "de prouver que le Bouddha était en réalité le Thoth des Egyptiens ; qu'il était Mercure, ou Wotan, ou Zoroastre ou Pythagore... Même Sir W.Jones identifia d'abord le Bouddha avec Odin, puis ensuite avec Shichak". Nous  sommes maintenant au XIXème siècle et non pas au XVIIIème" ; et bien qu'écrire des livres sur l'autorité des premiers orientalistes puisse, dans un sens, passer pour du respect pour la vieillesse, il n'est pas toujours prudent d'essayer l'expérience aujourd'hui. Par conséquent, ce volume éminemment instructif manque d'un trait important qui l'aurait rendu encore plus intéressant. L'auteur aurait dû ajouter à la liste après Prométhée le dieu "Romain" et Alcide le dieu Égyptien (p. 266), un dix- septième "Sauveur crucifié", "Vénus le dieu de la guerre" présenté au monde étonné, par M. Artemus Ward, le maître des spectacles forains !

[Artemus Nard était un auteur satirique américain. Note du Trad.]

 

Les calomnies mises en avant contre Apollonius, étaient aussi nombreuses qu'elles étaient fausses. Même dix-huit siècles après sa mort il fut diffamé par l'Evêque Douglas dans son ouvrage contre les miracles. En ceci le Très Révérend Evêque s'est heurté contre les faits historiques. Si nous étudions la question sans parti pris, nous reconnaîtrons aisément que l'éthique de Gautama-Bouddha, de Platon, d'Apollonius, de Jésus, d'Ammonius   Saccas   et   de   ses   disciples, était basée sur la même philosophie mystique. Tous adoraient un seul Dieu, qu'ils L'aient considéré comme le "Père" de l'humanité, qui vit dans l'homme comme l'homme en Lui, ou comme le Principe Créateur Incompréhensible ; tous vécurent des vies saintes. Ammonius, parlant de sa philosophie, enseignait que leur école datait du temps d'Hermès, qui tenait sa sagesse de l'Inde. C'était, en tout, la même contemplation mystique que celle du Yogi ; la communion du Brahmane avec son Soi lumineux – [383] "l'Atman". Et ce  terme hindou est cabalistique par excellence. Qu'est-ce que le "Soi" ? demande le Rig Véda ; "Le Soi est le Seigneur de toute chose... toute chose est contenue en ce Soi ; tous les Soi sont contenus dans ce Soi. Brahmân, lui- même, n'est autre chose que le Soi" 870, est la réponse. Idrah Rabbah nous dit : "Toutes choses sont Lui-même, est-il est Lui-même caché de tous côtés 871." "L'Adam Kadmon des cabalistes contient en lui-même toutes les âmes des Israélites et il est lui-même dans chaque âme", dit le Zohar 872. Les principes fondamentaux de l'Ecole Eclectique étaient par conséquent identiques aux doctrines des Yogis, les mystiques hindous, et du Bouddhisme primitif des disciples de Gautama. Et lorsque Jésus affirme à ses disciples que "l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir parce qu'il ne Le voit point et ne Le connaît point", demeure avec eux et en eux, qui "sont en Lui et Lui en eux" 873, il ne fait qu'enseigner la même doctrine que nous reconnaissons dans toute philosophie qui mérite ce nom.

Laboulaye, ce savant français, érudit et sceptique, ne croit pas un mot de la partie miraculeuse de la vie du Bouddha ; néanmoins il a la candeur de dire de Gautama, qu'il vient immédiatement après le Christ pour la pureté de son éthique et sa morale personnelle. Pour ces deux opinions il est vertement pris à partie par des Mousseaux. Vexé de voir ses accusations de démonolâtrie contre Gautama-Bouddha, scientifiquement contredites, il informe ses lecteurs que "ce savant distingué n'a point étudié cette question" 874.

"Je n'hésite pas à dire" remarque à son tour Barthélemy Saint Hilaire, "qu'à l'exception du Christ, il n'y a pas parmi les fondateurs de religions, une seule figure plus pure et plus touchante que celle du Bouddha. Sa vie est sans tache. Son héroïsme constant égale ses convictions... Il est le parfait modèle de toutes les vertus qu'il prêche ; son abnégation, sa charité, la douceur inaltérable de son caractère, ne lui font pas défaut un seul instant. A l'âge de vingt-neuf ans, il quitte la cour de son père pour se faire moine et devenir un mendiant... et lorsqu'il meurt dans les bras de ses disciples, c'est avec la sérénité d'un sage qui a pratiqué la vertu toute sa vie et qui meurt avec la conviction d'avoir trouvé la vérité 875." Ce panégyrique n'est pas plus vigoureux que celui prononcé par Laboulaye et qui attira les foudres de des Mousseaux. [384] "On se rend difficilement compte comment des hommes qui n'ont pas été aidés par la révélation aient pu s'élever si haut et soient parvenus si prés de la vérité 876." Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il y ait tant d'âmes élevées "qui n'aient pas été aidées par la révélation" !

870 Chandogya-Upanishad, VIII, 3, 4 ; Max Müller, Veda.

871 Idrah Rabbah, § 171.

872 Introd. Zohar, pp. 305-312.

873 Jean XIV, 17.

874 Les Hauts Phénomènes de la Magie, p 74.

 

Et pourquoi nous étonner que Gautama soit mort avec une sérénité philosophique ? Ainsi que le disent fort justement les cabalistes : "La Mort n'existe pas, et l'homme ne passe jamais au dehors de la vie universelle. Ceux que nous croyons morts vivent encore au dedans de nous, comme nous vivons en eux... Plus on vit pour ses semblables, moins on doit craindre la mort 877." Et nous pourrions ajouter, que celui qui vit pour l'humanité, fait plus pour elle que celui qui meurt pour elle.

Le Nom Ineffable, à la recherche duquel tant de cabalistes – qui ne connaissent aucun adepte oriental, ni même européen – gaspillent vainement leurs connaissances et leur existence, demeure à l'état latent dans le cœur de chaque homme. Ce nom mirifique qui, d'après les plus anciens oracles "s'élance dans  les  mondes  infinis  άχοιµήτω στροφάλιγγι" 878, peut s'obtenir de deux manières différentes : dans l'initiation régulière, et par la "petite voix"qu'Elie entendit dans la grotte d'Horeb, la montagne de Dieu. Et "lorsqu'Elie l'entendit il cacha sa face dans son manteau et demeura à l'entrée de la grotte. Et voici, une voix vint".

 875 Barthélemy Saint-Hilaire, Le Bouddha et sa religion, Paris, 1860.

876 Journal des Débats, avril 1853.

877 Dogme et rituel de la Haute Magie, II, XIII.

878 [Proclus, Sur le Cratyle de Platon.]

 

Lorsque Apollonius de Tyane voulait entendre la "petite voix", il s'enveloppait entièrement dans un manteau de fine laine, sur lequel il mettait ses deux pieds, après avoir fait certaines passes magnétiques en prononçant non pas le "nom", mais une invocation bien connue de tous les adeptes. Puis il se couvrait la tête et la face avec son manteau et son esprit translucide ou astral se trouvait libéré. A l'ordinaire, il ne portait pas de laine, plus que ne le faisaient les prêtres des temples. La possession de la combinaison secrète du "nom" donnait à l'hiérophante le pouvoir suprême sur tout être, humain ou autre, inférieur à lui en force d'âme. Par conséquent, lorsque Max Müller nous parle de la "Majesté Cachée "des Quichés", qui ne devait jamais être ouverte par des mains humaines", les cabalistes comprennent parfaitement ce que l'expression voulait dire, et ils ne sont pas le moins du monde surpris d'entendre cet érudit philologue s'écrier : "Nous ignorons ce que c'était !"

Nous ne pouvons assez répéter que ce n'est que par les doctrines des anciens philosophes qu'on arrive à comprendre la religion prêchée par Jésus. C'est par Pythagore, Confucius et Platon, que [385] nous pouvons comprendre l'idée qui est à la base du terme "Père"dans le Nouveau Testament. L'idéal de Platon pour sa Divinité, qu'il nomme le Dieu unique, invisible et éternel, le Créateur et le Père de toutes choses 879, est plutôt le "Père" de Jésus. C'est cet Etre Divin duquel le sage grec disait qu'Il ne peut être ni envieux ni l'originateur du mal, car Il ne peut produire que ce qui est bon et juste 880 ; ce n'est, certes, pas le Jéhovah Mosaïque, le "Dieu jaloux", mais bien le Dieu de Jésus, qui "seul est bon". Il vante Sa puissance divine, qui embrasse tout 881, et Son omnipotence, mais il intime en même temps, qu'Il est immuable. Il ne peut jamais désirer changer ses lois, c'est-à-dire, extirper le mal du monde, au moyen d'un miracle 882. Il est omniscient, et rien n'échappe à Son œil vigilant 883. Sa justice, que nous voyons incorporée dans la loi de la compensation et de la rétribution, ne laisse aucun crime impuni, aucune vertu sans récompense 884 ; il déclare, par  conséquent,  que  la  seule  manière d'honorer  Dieu  est  de  cultiver la pureté morale. Non seulement n'admet-il pas la notion anthropomorphe que Dieu puisse avoir un corps matériel 885, mais "il rejette avec horreur les fables qui attribuent aux dieux mineurs les passions, les querelles et les crimes de toutes sortes 886. Il nie avec indignation que Dieu se laisse propitier, ou plutôt acheter par des prières et des sacrifices 887."

879 Timée ; Polit., 269, E.

880 Timée, 29 ; Phèdre, 182, 247 ; Repub., II, 379, B.

881 Lois, IV, 715, E ; X, 901, C.

882 Repub., II, 381 ; Thæt., 176, A.

883 Lois, X, 901, D.

884 Lois, IV, 716, A ; Repub., X, 613, A.

 

Le Phèdre de Platon expose tout ce que l'homme fut une fois et ce qu'il peut encore devenir. "Avant que l'esprit de l'homme soit tombé dans la sensualité et qu'il se soit incorporé en elle par la perte de ses ailes, il vivait parmi les dieux dans le monde aérien [spirituel] où tout est vrai et pur." Dans le Timée il dit que "il fut un temps où l'humanité ne se reproduisait pas, mais où elle vivait comme des esprits purs". Dans le monde à venir, dit Jésus, "ils ne se marient ni ne sont donnés en mariage", mais, "ils vivent comme les Anges de Dieu dans le Ciel".

Les recherches de Laboulaye, d'Anquetil Duperron, de Colebrooke, de Barthélemy Saint-Hilaire, de Max Müller, de Spiegel, de Burnouf, de Wilson et de bien d'autres linguistes ont mis la vérité en lumière. Et aujourd'hui que les difficultés du Sanscrit, du Cingalais, du Zend, du Pahlavi, du Chinois et même du Birman ont été en partie résolues, et que les Védas, le Zend Avesta, les textes [386] Bouddhiques et même les Soutras de Kapila ont été traduits, la porte est ouverte, laquelle, une fois passée laissera derrière elle les calomniateurs spéculatifs ou calomniateurs ignorants des anciennes religions. Jusqu'à l'époque actuelle, le clergé, pour se servir de l'expression de Max Müller – "avait l'habitude d'accuser le culte païen de diableries et d'orgies,... mais il a rarement, si même il l'a jamais fait, cherché à découvrir le caractère véritable et original des étranges formes de culte qu'il attribue à l'œuvre du diable 888". Lorsque nous lisons le récit authentique du Bouddha et du Bouddhisme, par Müller, et l'opinion enthousiaste de tous les deux exprimée par Barthélemy Saint- Hilaire et Laboulaye ; lorsque enfin, un missionnaire catholique, témoin oculaire, et qu'on peut moins que tous, accuser de partialité envers les Bouddhistes – nous voulons parler de l'abbé Hue – n'a que de l'admiration pour  le  caractère  individuel  élevé  de  ces  "adorateurs  du  diable", nous sommes obligés de considérer la philosophie de Sakyamuni comme quelque chose de plus qu'une religion de fétichisme et d'athéisme comme les catholiques voudraient nous le faire croire. Hue était un missionnaire et son premier devoir était de considérer le Bouddhisme comme un rejeton du culte de Satan. Le pauvre abbé Hue fut rayé à Rome de la liste des missionnaires 889, après la publication de ses récits de voyage. Ceci nous montre le peu de vérité que nous pouvons apprendre des missionnaires au sujet de la religion des autres peuples, lorsque leurs récits doivent, avant tout, être revus et corrigés par les autorités ecclésiastiques supérieures, et qu'on les punit sévèrement pour avoir dit la vérité.

885 Phèdre, 246, C.

886 E. Zeller, Plato and the Old Academy.

887 Lois, X, 905, D.

888 Max Müller, Bouddhisme, avril 1862.

 

Lorsque Marco Polo demanda à des hommes qu'on a appelés et qu'on appelle encore des "ascètes obscènes", en un mot, les fidèles de certaines sectes de l'Inde, généralement connus sous le nom de "Yogins", "s'ils n'avaient pas honte d'aller tout nus comme ils le faisaient ? ils répondirent au demandeur du XIIIème siècle ainsi qu'ils le firent à un missionnaire du XIXème : "Nous allons tout nus, parce que nous sommes venus au monde tout nus, et que nous ne voulons rien posséder de ce qui est de ce monde. De   plus,   [387] nous n'avons pas de péché de la chair commis consciemment, et par conséquent nous n'avons pas honte de notre nudité, plus que vous n'en n'avez de montrer votre visage ou votre main. Vous qui connaissez les péchés de la chair, vous avez raison d'en avoir honte, et de couvrir votre nudité 890."

889 Max Müller dit ce qui suit, au sujet de l'abbé Hue, dans son Chips from a German Workshop, vol. I, p. 187 : "Feu l'abbé Hue exposa avec une si grande naïveté les ressemblances entre les cérémonies du culte Bouddhique et Catholique Romain, qu'il fut fort surpris de voir que son ravissant ouvrage Voyages au Tibet avait été mis à l'Index. On ne peut s'empêcher d'être frappé, écrit-il, de sa grande ressemblance avec le Catholicisme. La crosse des évêques, la mitre, la dalmatique, le chapeau rond, porté par les lamas en voyage... la messe, le double chœur, les psalmodies, les exorcismes, l'encensoir supporté par cinq chaînes, s'ouvrant et se fermant à volonté, les bénédictions des lamas, qui étendent leurs mains droites au-dessus des fidèles, le rosaire, le célibat des prêtres, les pénitences et les retraites, le culte des Saints, les jeûnes, les processions, les litanies, l'eau bénite ; voilà les ressemblances qui existent entre nous et les Bouddhistes. Il aurait pu y ajouter, la tonsure, les reliques et le confessionnal."

890 Mission au Siam de Crawford, p. 182.

 

La liste serait curieuse à établir des excuses et des explications fournies par le clergé pour expliquer les ressemblances journellement trouvées entre la catholicisme et les religions païennes. Et cependant l'ensemble se réduirait à une seule et unique conclusion : Les doctrines du christianisme auraient été plagiées par celles des païens du monde entier ! Platon et son  ancienne académie ont pris leurs idées dans la révélation chrétienne – prétendent les anciens Pères d'Alexandrie !!! Les Brahmanes et le Manou firent des emprunts aux missionnaires Jésuites, et la Bhagavad-Gîtâ est l'œuvre du Père Calmet qui transforma le Christ et Saint-Jean en Krishna et Arjouna afin de l'adapter à l'esprit hindou !!! Le fait insignifiant que le Bouddhisme et le Platonisme aient précédé le Christianisme, et que les Védas avaient déjà dégénéré en Brahmanisme avant l'époque de Moïse, ne paraît avoir aucune importance. Il en est de même d'Apollonius de Tyane. Quoique ses pouvoirs thaumaturgiques ne puissent être niés d'après le témoignage des empereurs, de leur cour et des populations de plusieurs cités ; quoique un nombre fort restreint de celles-ci aient jamais entendu parler du prophète Nazaréen, dont les "miracles" ne furent exécutés que devant quelques-uns de ses apôtres, l'identité desquels demeure encore aujourd'hui problématique, malgré tout cela il ne faut accepter Apollonius que comme "le singe du Christ".

S'il existe des hommes véritablement pieux, bons et honnêtes parmi les prêtres Catholiques, Grecs et Protestants, dont la foi sincère l'emporte sur leur raisonnement et qui n'ayant jamais vécu parmi les populations païennes ne sont injustes que par ignorance, il n'en est pas de même en ce qui concerne les missionnaires. Le subterfuge invariable de ceux-ci est d'attribuer à la démonolâtrie, la vie réellement christique des ascètes hindous et Bouddhistes et de beaucoup de lamas. Des années de résidence chez les païens en Tartarie, au Tibet et en Hindoustan leur ont fourni les preuves de la façon injuste avec laquelle on a calomnié les prétendus idolâtres. Les missionnaires n'ont même pas l'excuse de leur bonne foi, pour tromper le monde ; et à de rares exceptions près, on pourrait paraphraser à leur égard l'observation de Garibaldi en disant : "Un prêtre sait qu'il est un imposteur, s'il n'est pas un imbécile ou s'il n'a pas appris à mentir dès son bas âge."

 

FIN DE LA PREMIERE PARTIE DU TOME II

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