MAITRE M

Les Enseignements du Maitre MORYA

ISIS DEVOILEE

CHAPITRE X - LE MYTHE DU DIABLE

CHAPITRE X

LE MYTHE DU DIABLE

 

"Arrière de moi SATAN" (dit Jésus à Pierre).

Mathieu, XVI, 23. "Que d'extravagantes sottises, capables de m'écarter de ma foi, Écoutez-moi bien. Il m'a tenu, hier soir, pendant au moins neuf heures, à m'énumérer tous les noms du Diable."

 Shakespeare, Henri IV, 1ère Partie ; Acte III.

"La force terrible et juste qui tue éternellement les avortons a été nomme par les Égyptiens Typhon, par les Hébreux Samaël, par les orientaux Satan, et par les latine Lucifer. Le Lucifer de la Cabale n'est pas un ange maudit et foudroyé ; c'est l'ange qui éclaire et qui régénère en tombant."

 Eliphas Lévi : Dogme et Rituel.

"Si méchant qu'il soit, le Diable peut être maltraité, accusé k tore Inculpé sans motif, quand les Hommes, ne voulant pas porter seuls le blême, lui imputent des crimes qui sont les leurs."

 Defœ, 1726.

 Un auteur célèbre en même temps qu'un cabaliste  longtemps persécuté, suggéra, il y a plusieurs années, un credo pour les cultes Protestant et Catholique Romain, qui pourrait s'énoncer comme suit.

 Protevangelium

 

"Je crois au Diable, le Père Tout-Puissant du Mal, le Destructeur de toutes choses, le Perturbateur du Ciel et de la Terre ;

Et à l'Anté-Christ, son Fils unique, notre Persécuteur, Qui a été conçu de l'Esprit du Mal ;

Qui est né d'une Vierge folle et sacrilège ;

Qui fut glorifié par l'humanité, qui régna sur elle, Et qui monta jusqu'au trône du Dieu Tout-Puissant,

D'où il Le met de côté, et depuis lequel il insulte les vivants et les morts.

Je crois à l'esprit du Mal ; A la Synagogue de Satan ;

A la coalition des méchants ; A la perdition du corps ;

Et à la Mort et à l'Enfer éternel. Amen". [142]

Cela est-il pour vous choquer ? Cela vous parait-il extravagant, cruel, blasphématoire ? Ecoutez. Dans la cité de New-York, le neuf avril 1877, c'est-à-dire dans le dernier quart de ce qu'on se plaît à nommer le siècle des découvertes et des lumières, les notions scandaleuses suivantes furent ouvertement proclamées. Nous citons un rapport publié le lendemain dans The Sun : "Les prédicateurs baptistes se réunirent hier dans la chapelle des Marins de Oliver Street. Plusieurs missionnaires étrangers étaient présents. Le Rév. John W. Sarles, de Brooklyn, lut un discours, dans lequel il soutint la proposition que tous les païens adultes, morts sans avoir eu connaissance de l'Evangile étaient éternellement damnés. Le révérend conférencier soutint que s'il en était autrement l'Evangile serait une malédiction, au lieu d'être une bénédiction, ceux qui avaient crucifié le Christ n'auraient fait que ce qu'il méritait et que tout l'édifice de la religion révélée s'effondrerait.

 "Le frère Stoddard, missionnaire de l'Inde, appuyait les vues du pasteur de Brooklyn. Les Hindous étaient de grands pécheurs. Un jour, après qu'il avait prêché sur la place du marché, un Brahmane se leva et lui dit : Nous autres Hindous, nous sommes les plus forts du monde, en fait de mensonges, mais cet homme-ci nous rend des points. Comment peut-il prétendre que Dieu nous aime ? Voyez les serpents, les tigres, les lions et toutes les bêtes dangereuses autour de nous. Si Dieu nous aime, pourquoi ne nous en débarrasse-t-il pas ?

"Le Rév. M. Pixley, de Hamilton, N.Y. se déclara en accord avec le discours du frère Sarles, et demanda $ 5000, pour préparer des jeunes gens au ministère".

Et ce sont ces hommes – nous ne disons pas qui enseignent la doctrine de Jésus, car ce serait une insulte gratuite à sa mémoire, mais – qui sont payés pour l'enseigner ! Devons-nous nous étonner si des personnes intelligentes préfèrent l'annihilation à une croyance qui enseigne une doctrine aussi monstrueuse ? Nous doutons fort qu'un Brahmane, tant soit peu respectable, ait avoué avoir été coupable de mensonge ; cet art n'est cultivé que dans les régions de l'Inde anglaise, où l'on rencontre le plus grand nombre de chrétiens 176. Mais nous défions tout honnête homme,  

 

176 La réputation de haute morale des Brahmanes et des Bouddhistes est si bien établie depuis des temps immémoriaux, que nous voyons le colonel Henry Yule, le reconnaître dans son admirable édition de "Marco polo" en ces termes : "Les grandes vertus attribuées aux Brahmanes et aux négociants indiens, étaient, peut-être, le fait de la tradition... mais les éloges sont si constants parmi les voyageurs du moyen âge, qu'ils doivent avoir eu une base solide. De fait, il serait facile de suivre la trace de témoignages de cette nature depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. Arrien assure qu aucun Indien n'a jamais été accusé de mensonge. Hwen T sang attribue au peuple hindou les plus grands désintéressement, honnêteté et droiture. Le Frère Jordanès (vers l'an 1330) dit que les habitants de l'Inde inférieure (le Sindh et l'Inde Occidentale) étaient véridiques dans leur langage et pratiquaient la justice ; nous pouvons également citer le caractère de haute probité attribué aux hindous par Abul Fazl. Mais après 250 ans de commerce avec les Européens, on constate, en vérité, un triste changement... Cependant Pallas, au siècle dernier, en parlant de la colonie Bamyan à Astrakhan, nous dit que ses membres étaient renommés pour leur droiture, qui les faisait préférer aux Arméniens. Et ce sage et dévoué fonctionnaire public, feu Sir William Sleeman, dit encore à notre époque, qu'il ne connaissait pas dans le monde entier d'hommes plus foncièrement honnêtes que ceux de la classe mercantile des Indes. m (Livre de Ser Marco Polo, le Vénitien, Traduction du Colonel Henry Yule, vol. I, p. 354.)

Le triste exemple de la démoralisation rapide des Indiens sauvages de l'Amérique, aussitôt qu'ils sont mis en contact avec les fonctionnaires chrétiens, n'est un secret pour personne, dans nos temps modernes.

177 M. O'Grady, réacteur en chef de American Builder, de New-York, est bien connu à la suite de ses intéressants articles Indian Sketches-Life in the East publiés sous le pseudonyme Hadji Nicka Bauker Khan, dans Commercial Bulletin de Boston.

 

dans le [143] monde entier, de nous dire s'il croit que le Brahmane en question s'écartait beaucoup de la vérité en disant du missionnaire Stoddard, "que cet homme-ci nous rend des points", en matière de mensonges. Que pouvait-il dire de plus, si celui-ci leur prêchait la doctrine de la damnation éternelle, parce qu'ils avaient vécu jusque là sans avoir lu un livre juif, dont ils n'avaient jamais entendu parler, ou la rédemption d'un Christ dont ils ne soupçonnaient pas même l'existence ! Mais les pasteurs baptistes, en quête de quelques milliers de dollars, sont capables d'inventer de terribles situations pour enflammer les cœurs congréganistes.

En règle générale, nous nous abstenons de relater nos propres expériences lorsque nous pouvons présenter celles de témoins, dignes de foi, c'est pourquoi, en lisant les injurieuses remarques du missionnaire Stoddard, nous avons prié dans nos relations, M. William L. E. O'Grady 177, de nous donner son opinion impartiale au sujet des missionnaires aux Indes. Son père et son grand-père étaient officiers dans l'armée anglaise ; il est, lui-même, né aux Indes, et par conséquent, a eu de nombreuses occasions de connaître l'opinion des Anglais sur ces propagandistes religieux. Voici la communication qu'il nous a faite en réponse à notre lettre :

 "Vous me demandez mon opinion au sujet des missionnaires chrétiens aux Indes. Pendant toutes les années que j'y ai résidé, je n'ai jamais parlé à un seul missionnaire. Ils ne fréquentaient pas la société, et en  ce qui concerne leurs procédés, dont j'ai pu me rendre compte par moi-même, je n'en suis pas surpris. Leur influence sur les indigènes est néfaste. Les convertis qu'ils font sont sans valeur, et appartiennent, en règle générale, aux plus basses classes de la population ; ils ne s'améliorent pas du tout par la conversion. Aucune famille qui se respecte n'emploierait des domestiques chrétiens. Ils sont menteurs, voleurs, malpropres – et la saleté n'est certes pas un vice hindou ; ils se mettent à boire, tandis qu'aucun indigène respectable d'une autre croyance, ne touche jamais aux liqueurs enivrantes ; ils sont le rebut du peuple et tout à fait méprisables. Leurs nouveaux instructeurs leur donnent de pauvres exemples d'harmonie. Tout en prêchant aux parias que Dieu ne fait aucune distinction entre les personnes, ils se vantent [144] des rares Brahmanes, qui à de longs intervalles se laissent prendre dans les filets de ces hypocrites.

Les missionnaires sont fort peu payés, ainsi qu'il est publiquement annoncé dans les rapports des sociétés qui les emploient, mais, chose inconcevable, ils s'arrangent pour vivre aussi bien que les fonctionnaires dix fois plus rétribués qu'eux. Lorsqu'ils rentrent en Europe pour refaire leur santé délabrée, disent-ils, par le surmenage – ce qu'ils ont le moyen de faire assez souvent, lorsque d'autres personnes supposées à leur aise, ne peuvent se le permettre – ils racontent des histoires puériles, ils exhibent des idoles qu'ils se sont, soit-disant, procurées aux prix de grands efforts ; ce qui est parfaitement absurde, et font le récit de leurs difficultés imaginaires, qui sont tout à fait touchantes, mais fausses d'un bout à l'autre. J'ai vécu quelques années aux Indes et presque tous mes plus proches parents y ont passé et continuent à y passer leurs meilleures années. Je connais des centaines de fonctionnaires anglais, et je n'ai pas entendu un seul se louer des missionnaires. Les indigènes qui occupent une position quelconque les voient avec le plus grand mépris, tout en souffrant d'exaspération chronique par suite de leurs attaques arrogantes ; et le Gouvernement anglais, qui continue les subventions aux pagodes, consenties par la Compagnie des Indes et qui soutient l'éducation non- sectaire, ne leur prête aucun appui. Protégés contre la violence personnelle, ils hurlent et aboient aussi bien contre les indigènes, que contre les Européens, comme le ferait une bande de chiens mal élevés. Recrutés la plupart du temps parmi les plus misérables spécimens du fanatisme théologique, ils sont considérés de toutes parts comme nuisibles. Ce fut leur propagande enragée, indiscrète, vulgaire et outrageante qui causa la grande révolte de 1857.

Ce sont de malfaisants menteurs.

 "Wm. L.D. O'GRADY".

New-York, le 12 juin 1877.

 

Par conséquent la nouvelle croyance, par laquelle débute ce chapitre, si grossière qu'elle puisse paraître, représente l'essence même de la foi de l'Eglise, telle qu'elle est enseignée par ses missionnaires. On considère comme moins impie, moins infidèle, de douter de l'existence personnelle du Saint-Esprit, ou de la Divinité de Jésus, que de mettre en doute la personnalité du Diable. Mais on a presque complètement oublié la conclusion du Koheleth 178. Qui se rappelle aujourd'hui la parole d'or du prophète Michée 179, ou l'explication de la Loi telle que la donna Jésus 180 ? Dans la cible du Christianisme moderne le "mille" peut se résumer dans la phrase : "crains le Diable".

178 Ecclesiaste, XIII, 13. "Ecoutons la fin du discours : Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là ce que doit tout homme."

179 Voyez Michée, VI, 6-8.

180 Mathieu, XVII, 37-40.

 

Le clergé catholique et quelques champions laïques de l'Eglise de Rome luttent encore plus vigoureusement pour l'existence de Satan et de ses suppôts. Si des Mousseaux affirme la réalité objective [145] des phénomènes spirites, avec une ardeur qui ne se dément pas, c'est parce que, selon lui, ceux-ci sont les preuves le plus visibles du Diable à l'œuvre. Le Chevalier est encore plus catholique que le Pape ; sa logique et ses déductions de prémisses impossibles à établir, sont uniques en leur genre, et prouvent, une fois de plus, que la croyance que nous avons présentée est celle qui exprime de la manière la plus éloquente la croyance catholique.

"Si la magie et le spiritisme, écrit-il, n'étaient tous deux, que des chimères, nous pourrions dire adieu  éternel à tous les anges rebelles qui troublent, aujourd'hui, le monde ; car nous n'aurions, dans ce cas, plus de démons ici-bas... Et si nous perdons nos démons, NOUS PERDONS ÉGALEMENT NOTRE SAUVEUR ? Il   n'y aurait plus de Rédempteur ; car de qui ou de quoi ce Rédempteur nous délivrerait-il ? Par conséquent il n'y aurait plus de Christianisme 181 !!!

181 Les hauts phénomènes de la magie ; p. 12. Préface.

182 History of Magic, Witchcraft, and Animal Magnetism.

183 Voyez Conflict between Religion and Science de Draper.

 

Oh, Saint Père du Mal ; Saint Satan ! Nous te supplions de ne pas abandonner des chrétiens aussi pieux que le Chevalier  des  Mousseaug  et  certains  Pasteurs Baptistes !"

Quant à nous, nous préférons nous en tenir sua sages paroles de J.-C. Colquhoun 182, qui disait que "ceux qui, à notre époque, adoptent  la doctrine du Diable dans son sens strictement littéral et dans son application personnelle, ne se rendent pas compte qu'ils sont, en réalité, des polythéistes, des païens et des idolâtres".

Voulant obtenir, en tout, la suprématie sur les anciens credos, les Chrétiens se targuent d'avoir inventé le Diable, officiellement reconnu par l'Eglise. Jésus fut le premier à se servir du mot "légion" en parlant d'eux ; et c'est pour cette raison que des Mousseaux défend sa position, dans un de ses ouvrages de démonologie. "Par la suite, dit-il, lorsque la synagogue expira, laissant son héritage aux mains du Christ, naquirent et brillèrent dans le monde, les Pères de l'Eglise, que certaines personnes d'une rare et précieuse ignorance, accusèrent d'avoir emprunté, aux théurgistes leurs idées au sujet des esprits des ténèbres".

Trois erreurs délibérées, palpables et aisément réfutées – pour ne pas employer un terme plus sévère – sont à relever dans ces quelques lignes. En   premier   lieu,   loin   d'avoir   expiré,   la   synagogue   est  florissante aujourd'hui dans presque chaque ville d'Europe, d'Amérique et d'Asie ; et de toutes les églises dans les villes chrétiennes, elle est le plus fermement établie, c'est elle également qui se comporte le mieux. De plus, tandis que nul ne niera que beaucoup de Pères chrétiens sont nés en ce monde (exception faite des douze Evêques de Rome imaginaires, qui ne [146] sont jamais nés du tout), tous ceux qui veulent bien se donner la peine de lire les ouvrages des Platoniciens de l'ancienne Académie, qui étaient des théurgistes bien avant Jamblique, y reconnaîtront l'origine de la Démonologie chrétienne, ainsi que de l'Angélologie, dont les Pères ont complètement faussé la signification allégorique. Puis, il est à peine admissible de dire que les Pères aient jamais brillé, sauf, peut-être, de l'éclat de leur extrême ignorance. Le Révérend Dr  Shuckford, qui passa  la plus grande partie de sa vie à essayer de concilier leurs contradictions et leurs absurdités, fut finalement obligé d'abandonner le tout en désespoir de cause. L'ignorance des champions de Platon doit paraître rare et précieuse, comparée à la profondeur insondable de saint Augustin, "le géant de la connaissance et de l'érudition", qui niait la sphéricité de la terre, laquelle, si elle était véritable, empêcherait les habitants des antipodes de voir le Seigneur Jésus-Christ, lorsqu'il descendrait du ciel à sa seconde venue sur la terre ; ou à celle de Lactance, qui rejette avec une pieuse horreur la théorie identique de Pline, sous le prétexte fallacieux que cela ferait pousser les arbres et marcher les hommes, de l'autre côté de la terre, avec leurs têtes en bas ; ou, encore, celle de Cosmas-Indicopleuste, dont le système orthodoxe de géographie est condensé dans sa Christian topography ; ou enfin, celle de Bède, qui affirmait que le ciel est "tempéré par des eaux glaciales, de peur qu'il ne soit incendié 183", salutaire dispensation de la Providence, probablement instituée afin d'empêcher que le rayonnement de leur science ne mette le feu au ciel !

Quoi qu'il en soit, ces Pères resplendissants ont certainement emprunté leurs notions sur les "esprits des ténèbres", aux cabalistes juifs et aux théurgistes païens, avec la seule différence, toutefois, qu'ils défigurèrent et surpassèrent en absurdité tout ce que la pensée la plus échevelée de la plèbe des hindous, des grecs et des romains avait jamais inventé. Dans tout le Pandaïmonium de Perse, il n'existe pas un dev d'une conception aussi absurde que l'Incubus de des Mousseaux, réédité de saint Augustin. Typhon, sous le symbole d'un âne, paraît être un philosophe, comparé au diable attrapé dans un trou de serrure par le paysan normand ; et ce n'est certes pas Ahriman, ni le Vritra hindou qui se sauverait la rage et l'effroi dans l'âme, parce qu'un Luther indigène l'aurait interpellé du nom de saint Satan.

Le Diable est le génie patronal de la chrétienté théologique. Dans la conception moderne son nom est "trop saint et trop vénéré" pour être prononcé devant un public élégant, sauf de temps à autre en chaire. De même, il n'était pas licite dans les [147] temps anciens, de prononcer les noms sacrés, ou de répéter le jargon des Mystères, excepté sous les voûtes sacrées. Nous connaissons à peine les noms des dieux de la Samothrace, et nova ne pouvons dire, avec précision, le nombre des Kabeiri. Les Egyptiens considéraient comme impie de mentionner les titres des dieux ou leurs rites secrets. Même de nos jours, le Brahmane ne prononce la syllabe Om qu'en pensée, et le Rabbin le Nom Ineffable הוהי. Par conséquent nous, qui ne pratiquons pas une vénération semblable, nous nous sommes laissés entraîner à, mal interpréter les noms de HISIRIS et de YAVA, à la suite de leur mauvaise prononciation de Osiris et de Jéhovah. Un charme analogue permet, comme on verra, de retrouver les traits du ténébreux personnage en question ; et il est fort probable qu'en traitant le sujet familièrement, nous heurterions les susceptibilités particulières de ceux qui considèrent que mentionner librement le nom du Diable équivaut à un blasphème – le péché  des  péchés,  qui  "n'obtiendra  jamais  de pardon 184".

184 Evangile selon saint Marc, III, 29. "Mais celui qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, n'obtiendra jamais de pardon ; il est coupable d'un péché éternel" (αµαρτηµατος erreur).

 

Un ami de l'auteur écrivit, il y a quelques années, un article de journal pour prouver que le diabolos, ou Satan du Nouveau Testament était la personnification d'une idée abstraite et qu'il n'était pas un être personnel. Un clergyman lui répondit, en terminant sa réponse par les paroles déprécatives suivantes : "J'ai bien peur qu'il n'ait nié son Sauveur", à  quoi il répliqua : "Oh non, nous ne nions que le Diable". Mais le clergyman ne parut pas comprendre la différence. Dans sa façon d'envisager la chose, la négation de l'existence objective et personnelle du Diable était elle-même "le péché contre le Saint-Esprit".

Ce Mal nécessaire, ennobli par l'épithète de "Père  du Mensonge", était, de l'avis du clergé, le fondateur de toutes les religions de l'antiquité, et des hérésies, ou plutôt des hétérodoxies des époques postérieures, ainsi que le Deus ex Machina du Spiritisme moderne. En faisant les exceptions que nous admettons à cet égard, nous déclarons que nous n'attaquons pas la véritable religion ou la piété sincères Nous ne poursuivons une controverse que contre les dogmes humains. Peut-être  ressemblons-nous en cela à Don Quichotte, car ils ne sont, après tout, que des moulins à vent. Rappelons-nous, néanmoins qu'ils ont servi d'occasion et de prétexte pour massacrer plus de cinquante millions d'âmes, depuis que furent prononcées ces paroles : "AIMEZ VOS ENNEMIS 185". [148]

185 Evangile selon saint Matthieu, V. 44.

 

Il est tard maintenant pour qu'on puisse s'attendre à ce que le clergé chrétien défasse ou amende ce qu'il a fait. Il y a trop en jeu pour cela. Si l'Eglise Chrétienne abandonnait le dogme d'un diable anthropomorphe, ou même le modifiait, ce serait retirer la carte du dessous d'un château de cartes. Tout l'édifice s'écroulerait. Les clergymen auxquels nous faisions allusion, reconnaissaient qu'en abandonnant Satan, comme un diable personnel, le dogme de Jésus-Christ comme la seconde personne de leur trinité devait sombrer dans la même catastrophe. Si incroyable ou si épouvantable que cela puisse paraître, l'Eglise de Rome fonde entièrement la doctrine de la divinité du Christ, sur le satanisme de l'archange déchu. Nous avons pour cela le témoignage du Père Ventura, qui proclame l'importance vitale que ce dogme a pour les catholiques.

Le Révérend Père Ventura, l'illustre ex-général des Théatins, certifie que le Chevalier des Mousseaux, dans son traité, Mœurs et Pratiques des Démons, a bien mérité de l'humanité entière, et plus encore de la Très Sainte Eglise Catholique et Apostolique. Appuyé de cette façon,  on conçoit que le noble Chevalier parle comme "faisant autorité en la matière". Il affirme d'une manière explicite que c'est au Diable et h ses anges que nous sommes redevables de notre Sauveur ; et que si ce n'était pas leur fait, nous n'aurions pas de Rédempteur ni de Christianisme.

Combien d'âmes ardentes et sincères se sont révoltées contre le dogme monstrueux de Jean Calvin, le petit pape de Genève, que le péché est nécessairement la cause du plus grand bien. Il était, néanmoins, étayé par la même logique que celle de des Mousseaux, et expliqué au moyen des mêmes dogmes. Le supplice de Jésus, l'homme-dieu, sur la croix, était le plus grand crime qui ait jamais été commis dans le monde entier, mais il était nécessaire afin que l'humanité, c'est-à-dire ceux qui  étaient prédestinés à la vie éternelle, fussent sauvés. D'Aubigné rappelle la citation du Canon, par Luther, lorsqu'il s'écrie en extase : "O beata culpa, qui talem meruisti redemptorem !" O Bienheureuse faute, qui mérita un tel Rédempteur. Nous nous apercevons maintenant que le dogme qui nous paraissait si monstrueux dès l'abord, est, après tout, la doctrine du Pape, de Calvin, de Luther – et que les trois ne font qu'un.

Mahomet et ses disciples, qui avaient un grand respect pour Jésus, comme prophète, dit Eliphas Lévi, en parlant des chrétiens disaient  : "Jésus de Nazareth était, certes, un véritable prophète d'Allah, et un saint homme ; mais hélas ! ses disciples furent tous, un jour, atteints de folie, en faisant de lui un dieu". [149]

Max Muller ajoute avec bienveillance : "Ce fut une erreur  des premiers Pères que de traiter les dieux païens de démons ou de mauvais esprits, et nous devons nous garder de commettre la même erreur en ce qui concerne les dieux hindous 186".

Mais voici qu'on nous présente Satan comme le plus ferme soutien du clergé, tel Atlas soutenant sur ses épaules le ciel et le cosmos chrétiens tout entiers. S'il s'écroule, alors, à leur point de vue, tout est perdu, et nous retombons dans le chaos.

Il semble que ce dogme du Diable et de la rédemption soit fondé sur deux passages du Nouveau Testament : "C'est pour détruire les œuvres du Diable que le Fils de Dieu a paru 187". "Alors il y eut un combat dans le ciel : Michel et ses anges s'avancèrent pour combattre le Dragon ; et le Dragon et ses anges combattirent, mais ils ne purent vaincre ; et la place même qu'ils occupaient ne se retrouva plus dans le ciel. Il fut précipité le grand Dragon, le serpent ancien, celui qui est appelé le Diable et Satan, le séducteur de toute la terre 188". Recherchons, donc, dans les anciennes Théogonies, afin de nous rendre compte de la signification de ces remarquables expressions.

 186 Comparative Mythology, avril 1866.

187 1er Epître de saint Jean, III, 8.

188 Apocalypse, XII, 7-9.

 

La première question qui s'impose est celle de savoir si le terme Diable, dont on se sert ici, représente vraiment la Divinité malfaisante des chrétiens, ou s'il n'est qu'une force aveugle et antagoniste – le côté ténébreux de la nature. Il ne faut pas y voir la manifestation d'un principe du mal, quelconque, qui serait malum per se, mais simplement, pour ainsi dire, l'ombre de la Lumière. Les théories des cabalistes l'envisagent comme une force opposée, mais en même temps essentielle à la vitalité, l'évolution et la vigueur du principe bienfaisant. Les plantes périraient dans le premier degré de leur existence, si on les tenait constamment exposées au soleil ; la nuit alternant avec le jour, est nécessaire pour leur saine croissance et leur développement. De même, la Bonté cesserait bientôt d'exister, si elle n'alternait pas avec le principe opposé. Dans la nature humaine, le mal exprime l'antagonisme de la matière pour l'esprit, et chacun d'eux  se purifie en conséquence. L'équilibre doit être gardé dans le cosmos ; l'opération des deux opposés donne naissance à l'harmonie, comme le font les forces centripètes et centrifuges, et elles sont mutuellement nécessaires. Si l'on en arrête une, l'action de l'autre deviendra aussitôt destructrice.

Il faut envisager la personnification qu'on nomme Satan sous trois points de vue différents ; sous celui de l'Ancien Testament, celui des Pères chrétiens, et sous celui des anciens Gentils. On [150] prétend qu'il est représenté par le Serpent de l'Eden ; néanmoins, l'épithète de Satan n'est appliquée nulle part dans les Ecritures sacrées des Hébreux à une variété quelconque d'ophidiens. Le Serpent d'Airain de Moïse était adoré comme un Dieu par les Israélites 189 ; étant le symbole de Esmun-Asclepius, le Iao phénicien. En effet, le personnage de Satan lui-même, figure pour la première fois au premier livre des Chroniques pour persuader le Roi David à faire le dénombrement du peuple d'Israël, acte, qu'autre part on déclare péremptoirement avoir été provoqué par Jéhovah lui-même 190. On en déduit incontestablement que Satan et Jéhovah étaient tous  deux considérés comme identiques.

 189 II Livre des Rois, XVIII, 4. Il est probable que les serpents de feu, ou Séraphim, mentionnés dans le chapitre XXI du Livre des Nombres, étaient les mêmes que les Lévites, ou tribu des Ophites. Comparez l'Exode XXXII, 26-29 avec les Nombre, XXI, 5-9. Les noms de Heva הוח, de Hivi, ou Hivite, יוח, et celui de Lévi יול, ont tous la signification d'un serpent ; et c'est un fait curieux que les Hivites, ou tribu-serpent de Palestine, de même que les Lévites ou Ophites d'Israël étaient les prêtres des temples. Les Gibonites auxquels Josué confia la garde du Sanctuaire étaient des Hivites.

190 Chroniques, XXI, 1. "Satan se leva contre Israël et il excita David à faire le dénombrement d'Israël.". Deuxième Livre de Samuel, XXIV, 1 : "La colère de – l'Eternel s'enflamma de nouveau contre Israël, et il excita David contre eux, en disant : Va, fais le dénombrement d'Israël et de Juda."

 

On trouve une autre mention de Satan dans les prophéties  de Zacharie. Ce livre fut écrit à une époque postérieure à la colonisation juive de la Palestine et, par conséquent, il est fort probable que les Asidiens y aient amené d'Orient ce personnage. Il est bien connu que ce corps de sectaires était profondément imbu des notions mazdéennes et qu'il représentait Ahriman ou Anramanyas par les noms des dieux de la Syrie. Set ou Sat-an, le dieu des Hittites et des Hyksos, et Beel-Zebud le dieu oracle, devint, par la suite, l'Apollon grec. Le prophète commença son œuvre en Judée dans la seconde année du règne de Darius-Hystaspes, le restaurateur du culte mazdéen. Il raconte, en ces termes, sa rencontre avec Satan : "Il me fit voir Josué le grand-prêtre debout devant l'Ange de l'Eternel, et Satan qui se tenait à sa droite pour l'accuser. Et l'Eternel dit à Satan : Que l'Eternel te réprime Satan ! que l'Eternel te réprime, lui qui a choisi Jérusalem ! n'est-ce pas un tison arraché du feu 191 ?".

Nous supposons que le passage que nous venons de citer est symbolique ; il y a, dans le Nouveau Testament, deux passages qui le donneraient à entendre. L'Epître catholique de saint Jude en parle dans ces termes : "L'Archange Michel, au contraire, quand il contestait avec le Diable et lui disputait le corps de Moïse n'osa pas lancer contre lui une parole injurieuse (κρὶσιν έπενεγκειν [151] βλασφηµιας et  lui  dit seulement : "Que le Seigneur te punisse 192". L'archange est, ainsi, présenté comme identique au הוהי le Seigneur, ou l'ange du Seigneur, de la citation précédente, et nous constatons par là, que le Jehovah hébreu avait un double caractère, l'un secret et l'autre se manifestant comme l'ange du Seigneur, ou l'Archange saint Michel. En comparant ces deux passages, il est évident que le "corps de Moïse", objet de la dispute était bien la Palestine, laquelle, comme "le pays des Hittites" 193 était le domaine particulier de Seth, leur dieu tutélaire 194. Michel, le champion du culte de Jéhovah, luttait avec le Diable, ou l'Adversaire, mais laissait à son supérieur le soin de juger.

 191 Zacharie III, 1, 2. Il a évidemment cherché à faire ici, un jeu de mots ; "adversaire a est associé au nom de "Satan", comme sil venait de ןטש opposer.

192 Epître de saint Jude, 9.

193 Dans les "Tablettes Assyriennes" la Palestine est appelée "le pays des Hittites" ; et les papyrus égyptiens, en déclarant la même chose, font de Seth, le "dieu-pilier a, leur dieu tutélaire.

194 Seth, Suteth, ou Sat-an, était le dieu des nations aborigènes de Syrie. Plutarque le considère comme identique à Typhon. Par conséquent il était le dieu de Goshen et de Palestine, contrées qui furent occupées par les Israélites.

 

Bélial n'a droit ni au titre de dieu, ni à celui de diable. Le terme לעילב, BELIAL, signifie, d'après les dictionnaires hébreux, un ravage destructeur, une inutilité, ou alors, la phrase בליעל-איש, AIS-BELIAL, ou homme-Bélial veut dire un homme gaspilleur, inutile. S'il fallait personnifier Bélial, pour plaire à nos amis religieux, nous serions obligés de le rendre tout à fait distinct de Satan et de le considérer comme une sorte de  "Diakka" spirituel. Toutefois, les démonographes, qui comptent neuf classes distinctes de daimonia, le placent à la tête de la troisième classe, constituée par les gobelins malins et bons-à-rien.

Asmodée n'est nullement un esprit juif, son origine étant purement perse. Bréal, l'auteur de Hercule et Cacus démontre qu'il est le Eshem- Dev, ou Aêshma-Dev des Parsis, esprit malin de la concupiscence dont Max Müller dit qu'il "est plusieurs fois mentionné dans l'Avesta, comme un des Devs 195, des dieux à l'origine, mais qui devinrent de mauvais esprits".

195 Vendidad, Fargard X, 23 : "Je combats le dœva Æshma, le mal en personne". Les Yaçnas, X, 18, mentionnent également le Æshma-Daeva, ou Khasm : "Toutes les autres sciences dépendent de Æshma le rusé". Seru., LVI-12. "Frapper le méchant Auramanyas (Ahriman, la puissance du mal), frapper Æshma avec l'arme terrible, frapper les dœvas mazaniens, frapper tous les devas". Dans le même Fargard du "Vendidad", les divinités Brahmanes sont impliquées dans la même dénonciation, en même temps qu'Æshma-daeva". Je combats l'Inde, je combats Sauru, le combats le Daeva Naonhaiti". L'annotateur exp tique que ce sont les dieux védiques, Indes, Gaurea ou Siva, et les dieux Aswins. Il doit pourtant y avoir quelque erreur, car Siva, au temps où les Védas furent complétés, était un dieu aborigène ou Ethiopien, le Bala ou Bel de l'Asie Occidentale. Ce n'était pas une divinité aryenne ou védique. Peut-être voulait-on parler de Sourya.

196 Analysis of Ancient Mythology, par Jacob Bryant.

 

Samaël est Satan ; mais Bryant et nombre d'autres autorités en la matière font voir que c'est le nom du "Simoun" – le [152] vent du désert 196, et le Simoun est appelé Atabul-os ou Diabolos.

Plutarque dit que, par Typhon, on comprend tout ce qui est violent, indomptable, désordonné. L'inondation du Nil était appelée Typhon, par les Egyptiens. La basse Egypte est très plate, et tous les tertres élevés le long de la rivière pour empêcher les inondations fréquentes, portaient le nom de Typhoniens ou Taphos ; de là l'origine de Typhon. Plutarque qui était un rigide grec orthodoxe, et peu enclin à louer les Egyptiens, témoigne, dans son Isis et Osiris, du fait que loin de rendre un culte au Diable (ce dont les chrétiens les accusaient) ils méprisaient Typhon plus qu'ils   ne   le   craignaient.   Dans   son   symbole   de   pouvoir   obstiné et antagoniste de la nature, ils le considéraient comme une faible divinité, luttant et déjà à moitié morte. C'est ainsi que, déjà à cette époque reculée, nous constatons que les anciens étaient trop éclairés pour croire à un diable personnel. Comme on représente Typhon, dans un de ses symboles, sous la forme d'un âne aux fêtes du sacrifice du soleil, les prêtres égyptiens recommandaient aux fidèles de ne pas porter sur eux des ornements d'or, de peur de fournir de la nourriture à l'âne 197 !

Trois siècles et demi avant le Christ, Platon donnait son opinion du mal en disant que : "II y a dans la matière une force aveugle et réfractaire, qui s'oppose à la volonté du Grand Artisan". Cette force aveugle, d'après la notion chrétienne, devait acquérir la vue et devenir responsable ; on la transforma en Satan !

Qui doutera de son identité avec Typhon en lisant dans le livre de Job le récit de sa présence devant l'Eternel parmi les fils de Dieu. II accuse Job de vouloir maudire l'Eternel, face à face, si la provocation était suffisante. De même, dans le Livre des Morts des Egyptiens, Typhon figure comme accusateur. La ressemblance s'étend jusqu'aux noms, car un de ceux de Typhon était Seth, ou Seph ; de même que Sâtân, en hébreu, veut dire un adversaire. En langue arabe le nom est Shâtana – être adverse, persécuter, et Manétho dit qu'il avait assassiné traîtreusement Osiris, et s'était allié avec les Shémites (les Israélites). Il est possible que cela ait fourni à Plutarque l'origine de la fable selon laquelle, dans le combat entre Horus et Typhon, celui-ci épouvanté du mal qu'il avait causé, "s'enfuit pendant sept jours monté sur un âne, et, une fois échappé, il engendra ses fils Ierosolumos et Ioudaïos (Jérusalem et Judée)". [153]

Le professeur Reuvens, se référant à une invocation de Typhon-Seth, dit que les Egyptiens adoraient Typhon sous la forme d'un âne ; et, suivant lui, Seth "apparaît, peu à peu, chez les Sémites à la base de leur conscience religieuse 198". Le nom de l'âne en langage copte, AO, est un phonème de IAO, et voilà la raison pour laquelle cet animal donna lieu à un jeu de mots symboliques. Par conséquent Satan est une création postérieure, née de l'imagination enfiévrée des Pères de l'Eglise. Par un revers de fortune, commun aux dieux comme aux mortels, Typhon-Seth est tombé de l'éminence de fils déifié d'Adam Kadmon à la position dégradante d'un esprit subalterne, un démon mythique – l'âne. Les schismes religieux ne sont pas moins sujets aux mesquineries et aux sentiments haineux que les disputes de parti entre laïques. Nous en avons la preuve dans le cas de la réforme zoroastrienne, lorsque le Magianisme se détacha de l'ancienne foi des Brahmanes. Les brillants Dévas du Véda devinrent, sous la réforme religieuse de Zoroastre, les daêvas ou mauvais esprits, de l'Avesta. II n'est pas jusqu'à Indra, le dieu lumineux, qui ne fut relégué dans les ténèbres épaisses 199, afin de faire ressortir dans une plus vive lumière, Ahura- Mazda, la Divinité Suprême et Omnisciente.

197 Plutarque : de Iside, XXX, XXXI.

198 Ancient Egyptians, de Wilkinson, p. 434.

199 Voyez le Vendidad, fargard X.

200 Salverte, Des Sciences Occultes, appendice, note A.

201 Le terme πειρασµος signifie une épreuve, ou une probation.

 

L'étrange vénération que les Ophites avaient pour le serpent, qui était le symbole du Christ, devient moins embarrassante si l'on réfléchit que dans tous les siècles, le serpent a été le symbole de la sagesse divine, qui tue pour ressusciter, qui détruit afin de mieux reconstruire. On nous représente Moïse comme un descendant de Lévi, une tribu de serpents. Gautama Bouddha est issu d'une lignée de serpents, par la race des rois Naga (serpent) qui régnaient à Magadha. Hermès, ou le dieu  Taaut (Thoth), est Têt dans son symbole du serpent ; et, suivant les légendes ophites, Jésus ou le Christos est né d'un serpent (la sagesse divine ou le Saint Esprit), c'est-à-dire, qu'il devint un Fils de Dieu par son initiation à la "Science du Serpent". Vichnou, identique au Kneph égyptien, se tient sur le serpent céleste à sept têtes.

Le dragon rouge, ou de feu, des temps anciens était l'étendard militaire des Assyriens. Cyrus l'adopta en le leur prenant lorsque la Perse prédomina. Puis ce fut le tour des romains et des byzantins de l'adopter ; de cette manière le r grand dragon rouge" devint le symbole de Rome, après avoir été celui de Babylone et de Ninive 200. [154]

La tentation, ou la probation 201 de Jésus, est, néanmoins, l'occasion la plus dramatique dans laquelle apparaît Satan. Ainsi comme preuve des désignations d'Apollon, d'Esculape et de Bacchus, Diobolos ou  fils de Zeus qu'on leur attribue, on le nomme également Diabolos, ou l'accusateur. La scène de la probation se passe dans le désert. Les demeures des "fils des prophètes" et des Esséniens 202 étaient situées dans le désert prés du Jourdain et de la Mer Morte. Ces ascètes soumettaient leurs néophytes à des épreuves, analogues aux tortures du rite mithraïque, et la tentation de Jésus était évidemment une épreuve de ce genre. Par conséquent il est dit dans l'Evangile selon saint Luc, que "le Diabolos ayant épuisé toute espèce de tentation, le laissa pour un temps, αχρι καιρου̃ et Jésus, animé de la puissance de l'Esprit s'en retourna en Galilée". Mais dans ce cas le διαβολος ou le Diable, n'est évidemment pas un être malfaisant, mais bien celui qui exerce une discipline. C'est dans ce sens que les termes Diable et Satan sont employés à maintes reprises 203. Ainsi lorsque saint  Paul s'expose à une exaltation excessive, par suite de la sublimité des révélation ou des divulgations epoptiques, il lui fut donné "une écharde dans la chair, un ange de Satan" pour le maintenir 204.

Le récit de Satan dans le Livre de Job est d'un caractère analogue. Il est présenté par les "Fils de Dieu" et se tient devant l'Eternel, comme au cours d'une initiation Mystique. Le Prophète Michée décrit une scène analogue lorsqu'il dit : "J'ai vu le Seigneur assis sur son trône et toute l'armée des cieux se tenant auprès de Lui" ; Il prit conseil avec lui, le résultat étant que "l'Eternel mit un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes d'Achab 205", le Seigneur prend conseil de Satan et lui donne carte blanche afin d'éprouver la fidélité de Job. Il le dépouille de sa fortune et de sa famille ; il le frappe d'une maladie répugnante. Dans son extrémité sa femme va jusqu'à douter de son intégrité, et l'exhorte à adorer Dieu alors qu'il est prés de mourir. Tous ses amis l'inculpent, et enfin le Seigneur, le principal hiérophante en personne, l'accuse de proférer des paroles insensées et de discuter avec le Tout-Puissant. Job cède à cette réprimande et s'écrie : "Je t'interrogerai et tu m'instruiras : c'est pourquoi je me condamne et je me repens sur la poussière et sur la cendre".  Et, incontinent, il fut justifié. "Le Seigneur dit à [155] Eliphaz... vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job". Son intégrité s'affermit et sa prédiction se vérifie : "Je sais que mon vengeur est vivant et qu'il se lèvera plus tard sur la terre. Quand ma peur sera  détruite, il se lèvera ; quand je n'aurai plus de chair je verrai Dieu". La prédiction accomplit : "Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t'a vu... Et le Seigneur rétablit Job dans son premier état".

Nous ne voyons, dans toutes ces scènes, aucune manifestation du diabolisme malfaisant, comme celui qu'on attribue à "l'adversaire des âmes".

L'opinion de certains auteurs de mérite, et fort savants, est que le Satan du Livre de Job serait un mythe juif, embrassant la doctrine Mazdéenne du Principe du Mal. Le Dr Haug remarque que "la religion de Zoroastre aurait une grande affinité, ou plutôt une identité avec celle de Moïse et le Christianisme, en ce qui à rapport à la personnalité et aux

attributs du Diable et la résurrection des morts" 206. La lutte  de l'Apocalypse entre Michel et le Dragon peut être aussi retrouvée dans un des plus anciens mythes des Aryens. On lit dans l'Avesta le récit de la bataille entre Thraetaona et Azhi--Dahaka, le serpent destructeur. Burnouf a essayé de démontrer que le mythe védique de Ahi, ou du serpent, luttant contre les dieux, a été graduellement évémérisé en "bataille de l'homme pieux contre le pouvoir du mal" de la religion mazdéenne. Selon ces interprétations Satan serait identique au Zohak, ou Azhi-Dahaka qui est un serpent à trois têtes, dont l'une est humaine 207.

202 2 Samuel, II, 5 15, VI 1-4, Pline.

203 Voyez I Corinthiens V. 5 ; 2 Corinthiens, XI-14 ; 1 Thimothée I 20.

204 IIème Epitre de Saint-Paul aux Corinthiens, XII. Au Livre des Nombres, XXII 22 ; 1 Ange de l'Eternel prit le rôle de Satan contre Balaam.

205 1er Livre des Rois XXII, 19-23.

206 Haug : "Essays on the Sacred Language, Writings, and Religion of the Parsees".

207  L'Avesta attribue au serpent Dahaka la région de Bauri, ou Babylone. Dans l'histoire des  Mèdes il y a deux rois nommés Deiokes ou Dahaka et Astyages ou Az-dahaka. Des enfants de Zohak furent assis sur plusieurs trônes orientaux après Feridun. Par conséquent, il est clair que par Zohak on entend la dynastie assyrienne, dont le symbole était le pur pureum signum draconis – le signe écarlate du Dragon. Dès la plus haute antiquité (Genèse XIV) cette dynastie régnait sur l'Asie, l'Arménie, la Syrie, l'Arabie, Babylone, la Mèdie, la Perse, la Bactriane et l'Afghanistan. Elle fut finalement renversée par Cyrus et Darius Hystaspes, après un règne de 1.000 ans. Yima et Thraetaona, ou Jemshid et Feridun, sont, sans aucun doute, des personnifications. Il est probable que Zohak imposa aux Perses le culte Assyrien ou des Mages. Darius était le vice-régent de Ahura- Mazda.

208 Dans les Evangiles le nom est βεελζεβουλ ou le "Baal de la Maison". Il est presque certain qu'Apollon, le Dieu de Delphes n'était pas d'origine hellénique mais bien phénicienne. Il était le Paian  ou  médecin,  de  même  que  le  dieu  des  oracles.  Point  n'est  besoin  d'un  grand effort plus correct de l'interpréter, [156] ainsi que le fait le texte grec des Evangiles, par Béelzébul, ou maître de la maison, comme il est dit dans l'Evangile selon saint Mathieu, X, 25 : "S'ils ont appelé le maître de la maison Béelzébul, à combien plus forte raison  appelleront-ils  ainsi les gens de sa maison. "On le nomme, également, le prince ou l'archon des démons.

 

On établit généralement une distinction entre Béelzébul et Satan. Dans le Nouveau Testament Apocryphe il semblerait être considéré comme le potentat du monde inférieur. Le nom est généralement interprété comme le "Bal des mouches", ce qui pourrait désigner les Scarabées sacrés 208. Il   est Typhon figure dans le Livre des Morts comme l'accusateur des âmes, lorsqu'elles se présentent au jugement, de même que Satan se leva, devant l'Ange, pour accuser Josué, le grand-prêtre, et comme le Diable vint tenter Jésus, ou le mettre à l'épreuve, pendant son grand jeune, dans le Désert. Il était également la divinité dénommée Baal-Tsephon, ou dieu de la crypte, dans le livre de l'Exode, et Seth, ou le pilier. Pendant cette période le culte ancien ou archaïque avait été plus ou moins mis au ban par le gouvernement ; en langage figuré, Osiris avait été traîtreusement tué et coupé en quatorze morceaux (deux fois sept), et mis en bière par son frère Typhon, et Isis était partie pour Byblos à la recherche de son cadavre.

N'oublions pas, à cet égard, que le Saba, ou Sabazios, de la Phrygie et de la Grèce, fut coupé en sept morceaux par les Titans, et que comme l'Heptaktis des Chaldéens, il était le dieu aux sept rayons. L'Hindou Siva est représenté couronné de sept serpents et il est le dieu de la guerre et de la destruction. Le Jéhovah hébreu, le Sabaoth, est aussi appelé le "Seigneur des Armées", Seba ou Saba, Bacchus ou Dionysus Sabazios ; par conséquent, il est facile de prouver que ce sont tous les mêmes.

Enfin, les princes du régime plus ancien, les dieux, qui, à l'assaut des géants, avaient revêtu des formes d'animaux et s'étaient réfugiés en Ethiopie, revinrent et chassèrent les bergers.

Les Hyksos, suivant Josèphe furent les ancêtres des Israélites 209. Il a probablement raison, en substance. Les Ecritures hébraïques qui racontent une histoire tant soit peu différente, furent écrites à une date ultérieure, et passèrent    par    plusieurs    révisions    avant    d'avoir    été  promulguées d'imagination pour l'identifier avec Baal-Zebul, le dieu d'Ekron ou d'Acheron, transformé, sans doute par dérision par les Juifs en Zebub ou Mouches.

209 Against Apion, 1, 25. "Les Egyptiens en plusieurs occasions, nous manifestèrent leur haine et leur envie- – en premier lieu, parce que nos ancêtres (les Hyksos, ou bergers) avaient régné sur le pays, et lorsqu'ils en furent délivrés et qu'ils furent retournés chez eux, ils y vécurent et prospérèrent".

 

Typhon se rendit odieux en Egypte et les bergers devinrent "une abomination". "Il fut subitement traité, pendant la douzième dynastie, comme un démon malfaisant, au point que son nom et ses effigies ont été oblitérés de tous les monuments et inscriptions qu'il fut  possible d'atteindre 210." [157]

De tous temps, les dieux se sont exposés à être évémérisés en hommes. Il existe des tombeaux de Zeus, d'Apollon, d'Hercule et de Bacchus ; on en fait mention afin de prouver que ce n'étaient, à l'origine, que des mortels. Sem, Cham et Japhet, se retrouvent dans les divinités Shamas de l'Assyrie, Kham de l'Egypte et Iapetos, le Titan. Seth était le dieu des Hyksos ; Enoch, ou Inachus, celui des Argives ; et Abraham, Isaaac et Judah ont été comparés aux Brahma, Ikshwaka, et Yadu du panthéon hindou. Typhon déchut de la divinité au rang de diable, tant dans son rôle de frère d'Osiris, que dans celui de Seth, ou le Satan de l'Asie. Apollon, le dieu du jour, devint, dans son ancienne acception phénicienne, non plus le Baal Zebul, le dieu des oracles, mais bien le prince  des démons, et enfin le seigneur du monde inférieur. La séparation du Mazdéisme et du Védisme transforma les dévas ou dieux, en pouvoirs malfaisants. De même Indra, dans le Vendidad, est représenté comme le sulbaterne d'Ahriman 211 créé par lui de matériaux des ténèbres 212 en compagnie de Shiva (Surya) et des deus Aswins. Voire même Jahi, est le démon de la concupiscence – probablement identique à Indra.

210 Bunsen. Le nom de Seth avec la syllabe an, du chaldéen ana ou Ciel, constitue le terme Satan. Les facétieux semblent s'en être emparés comme c'est leur coutume, et en ont fait Satan, du verbe ןטש Sitan, s'opposer.

211 Vendidad, fargard X. Le nom de Vendidad est une contraction de Vidæva-data, ou ordonnances contre les Daevas.

212 Bundahest, Ahriman créa Akuman et Ander des matériaux des ténèbres, puis ensuite Sauru et Nakit.

 

Chaque tribu et chaque nation avait ses dieux tutélaires et rabaissait ceux des peuples ennemis. La transformation de Typhon en Satan et Béelzébub est de cette nature. En effet, Tertullien parle de Mithra, le dieu des Mystères, comme d'un diable.

Au douzième chapitre de l'Apocalypse, Michel et ses anges terrassèrent le Dragon et ses anges : "Et il fut précipité, le Grand Dragon, l'Ophis Ancien, appelé le Diable et Satan, celui qui séduit toute la terre. "Et on ajoute : "Ils l'ont vaincu par le sang de l'Agneau." D'après le mythe, l'Agneau, ou le Christ, dut lui-même, descendre aux enfers, le monde des morts, et il y séjourna trois jours avant de subjuguer l'ennemi.

Les cabalistes et les gnostiques appellent Michel, "Le Sauveur", l'ange du soleil et l'ange de lumière. (לאכימ, probablement de הכי manifester et לא Dieu). Il était le premier des Æons, et bien connu des historiens de l'antiquité sous la dénomination de "l'ange inconnu", représenté sur les amulettes gnostiques.

L'auteur de l'Apocalypse, s'il ne fut cabaliste, a dû être gnostique. Michel n'était pas le personnage qu'il vit originellement dans sa vision (epopteia) mais le Sauveur et le Vainqueur du Dragon. Les recherches archéologiques ont fait voir qu'il était le même qu'Anubis, dont l'effigie a été découverte dernièrement sur un monument égyptien, portant une cuirasse et tenant une lance à [158] la main, comme saint Michel et saint Georges. On le représente, de même, terrassant un dragon, qui a la tête et la queue d'un serpent 213.

L'étudiant de Lepsius, Champollion et d'autres égyptologues, reconnaîtront aisément Isis, dans "la femme et son enfant",  "Vêtue du Soleil et ayant la Lune sous les pieds", que le "grand Dragon de feu" persécute, et à laquelle furent données deux ailes du Grand Aigle pour qu'elle puisse voler au désert". Typhon avait la peau rouge 214.

213 Voir Lenoir "Du Dragon de Metz" dans "Mémoires de l'Académie Celtique", I. 11, 12.

214 Plutarque, Isis et Osiris.

 

Les deux Frères, les Principes du Bien et du Mal apparaissent aussi bien dans les Mythes de la Bible, que dans ceux des Gentils ; ainsi nous avons Caïn et Abel. Typhon et Osiris, Esaü et Jacob, Appolon et Python, etc. Esaü, ou Osu était, à sa naissance "entièrement roux, comme un manteau de poil". Il est Typhon ou Satan, combattant son frère.

Dès la plus haute antiquité le serpent a été vénéré par tous les peuples, comme la personnification de la sagesse Divine et le symbole de l'esprit, et nous savons, par Sanchoniathon, que ce fut Hermès ou Thoth qui, le premier, considéra le serpent comme "le plus spirituel  de  tous  les reptiles" ; et le serpent gnostique avec sept voyelles au-dessus de la tête, n'est que la copie Dr Ananta, le serpent à sept tètes sur lequel repose le dieu Vichnou.

 Aussi n'avons-nous pas été peu surpris, en lisant dans les plus récents traités européens sur le culte du serpent, que les auteurs avouent que le public est "encore dans l'ignorance au sujet de l'origine de cette superstition." M. C. Staniland Wake, M. A. I. auquel nous empruntons ce qui suit, dit :" L'étudiant en mythologie sait que les peuples de l'antiquité associaient certaines idées avec le serpent, et qu'il était le symbole favori de certaines divinités en particulier ; mais il est encore incertain de savoir pourquoi cet animal fut choisi à cet effet, plutôt que tout autre." 215.

James Fergusson, F. R. S. qui a réuni une telle abondance de preuves au sujet de cet ancien culte, ne paraît pas plus soupçonner la vérité que tous les autres 216.

215 The Origin of Serpent Worship, par C. Staniland Wake, M. A. I., New-York, J : W. Bouton, 1 77.

216 Tree and Serpent Worship, etc.

 

Notre explication de ce mythe, n'aura probablement  aucune valeur pour les étudiants de symbologie, mais malgré cela, nous croyons que l'interprétation du culte primitif du serpent tel que le donnent les initiés, est la bonne. Dans le premier volume, page 66, nous citons du Mantram du Serpent de l'Aytareya-Brahmana, [159] un passage qui parle de la terre comme étant la Sarpa-Rajni, la Reine des Serpents, et la "mère de tout ce qui se meut". Ces expressions se réfèrent au fait qu'avant que notre globe eût pris la forme d'un neuf ou d'une boule c'était une longue traînée de poussière cosmique, ou brouillard de feu, se mouvant et se tordant comme un serpent. C'était, disent les commentateurs, l'Esprit de Dieu se mouvant sur le chaos, jusqu'à ce que son souffle ait couvé la matière cosmique et lui ait fait prendre la forme annulaire du serpent se mordant la queue – l'emblème de l'éternité dans son sens spirituel, et de notre monde dans son aspect physique. Ainsi que nous l'avons déjà fait voir dans le chapitre précédent, suivant les anciens philosophes, la terre, comme les serpents, rejette sa peau, apparaît rajeunie après chaque pralaya mineur, et ressuscite ou évolue de nouveau de sa condition subjective à une existence objective après chaque grand pralaya. Comme le serpent, non seulement elle "rejette sa vieillesse", dit Sanchoniathon, "mais elle croit en taille et en force". C'est pour cette raison que non seulement Sérapis, et plus tard Jésus, furent représentés par un grand serpent, mais que même de nos jours, on entretient avec un soin pieux de grands serpents dans les mosquées musulmanes, comme par exemple, dans celle du Caire. Dans la Haute Egypte, un saint célèbre, apparaît, dit-on, sous la  forme  d'un  grand serpent ; et en Inde, on élève avec certains enfants, dans le même berceau, un couple de serpents mâle et femelle, et on entretient souvent des serpents dans les maisons, car on croit qu'ils amènent avec eux (une aura magnétique de) sagesse, santé et chance. C'est la progéniture de Sarpa Rajni, la terre, et ils sont doués de toutes ses vertus.

Dans la mythologie hindoue, Vasaki, le Grand Dragon, laisse couler de sa gueule sur Durga, un liquide vénéneux qui s'étend sur le sol, mais son conjoint, Siva, fait que la terre ouvre la bouche pour l'avaler.

Ainsi, le drame mystique de la vierge céleste, poursuivie par  le dragon, qui cherche à dévorer son enfant, était non seulement décrit dans les constellations célestes, comme nous l'avons déjà dit, mais il était aussi représenté dans le culte secret des temples. C'était le mystère du dieu Sol, et il était inscrit sur une représentation de l'Isis noire 217. L'Enfant Divin était poursuivi par le cruel Typhon 218. Dans une légende égyptienne, le Dragon était censé poursuivre Thuesis (Isis) tandis qu'elle cherche à protéger son fils 219. Ovide décrit Dioné (épouse du Zeus-Pelagien originel [160] et mère de Vénus) se sauvant vers l'Euphrate pour échapper  à Typhon 220, identifiant le mythe qui était, ainsi, la propriété de tous les pays où l'on célébrait les mystères. Virgile chante la victoire :

"Les temps approchent ; monte aux honneurs suprêmes, Enfant chéri des dieux, noble rejeton de Jupiter Le serpent périra" 221.

Albert le Grand, lui-même, alchimiste et étudiant des sciences occultes, en même temps qu'évêque de l'Eglise Catholique Romaine, dans son enthousiasme pour l'astrologie déclare que le signe zodiacal de la vierge céleste se lève au-dessus de l'horizon le 25 décembre, au moment fixé par l'Eglise pour la naissance du Sauveur 222.

 217 Godfrey Higgins : Anacalypsis ; Dupuis : Origines des Cultes, III, 51.

218 Martianus Capella : Hymne au soleil I, II. Movers : Phiniza, 266.

219 Plutarque : Isis et Osiris.

220 Ovide : Pasti II, 451

221 Virgile : Eglogues, IV.

222 Knorring : Terra et Caelum, 53.

 

Le signe et le mythe de la mère et de l'enfant étaient connus des milliers d'années avant l'ère chrétienne. Le drame des Mystères  de Déméter représente Perséphone, sa fille, emportée par Pluton, ou Hadès, au royaume des morts ; et lorsque, finalement la mère l'y découvre, elle la trouve installée comme reine du royaume des Ténèbres. Ce mythe a été transformé par l'Eglise en légende de sainte Anne 223, allant à la recherche de sa fille Marie, emmenée en Egypte par Joseph. On représente Perséphone tenant deux épis de blé à la main ; il en est de même de Marie dans les images anciennes, ainsi que pour la Vierge Céleste de la constellation. L'Arabe Albumazar présente, comme suit, l'identité entre les différents mythes :

"Dans le premier décan de la Vierge, se lève une jeune fille, appelée en arabe Aderenosa [Adha-nari ?], c'est-à-dire, une vierge pure et immaculée 224, gracieuse de sa personne, d'une figure charmante, modeste dans son maintien, les cheveux dénoués, portant à la main deux épis de blé, assise sur un trône richement brodé, allaitant un enfant, et le nourrissant correctement dans le lieu nommé Hebrœa ; je dis, un garçon, nommé Iessus par certaines nations, ce qui veut dire Issa, qu'on nomme également, en grec, Christ 225." [161]

A cette époque, les idées grecque, asiatique et égyptienne avaient subi une notable transformation. Les Mystères de Dionysius-Sabazius avaient été remplacés par les rites de Mithras, dont les grottes prirent la place des cryptes de l'ancien dieu, depuis Babylone jusqu'à la grande Bretagne. Serapis, ou Sri-Apa, depuis le Pont, avait usurpé la place d'Osiris. Asoka le roi de l'Hindoustan oriental, avait embrassé la religion de Siddhârtha, envoyant des missionnaires jusqu'à la Grèce, l'Asie, la Syrie et l'Egypte, pour promulguer l'évangile de la sagesse. Les Esséniens de Judée et d'Arabie, les Thérapeutes 226   d'Egypte et les Pythagoriciens 227   de Grèce  et de Grande Grèce, avaient évidemment adhéré à la nouvelle religion. Les légendes de Gautama jetèrent dans l'ombre les mythes d'Horus, Anubis, Adonis, Atys et Bacchus. Ceux-ci furent réincorporés dans les Mystères et les Evangiles et c'est à eus que nous sommes redevables de la littérature connue sous le nom des Evangélistes et du Nouveau Testament Apocryphe. Les Ebionites, les Nazaréens et d'autres sectes les considéraient comme des livres sacrés, qui ne devaient être "montrés qu'aux sages" ; ils furent gardés de cette manière jusqu'à ce que l'influence prépondérante de la politique ecclésiastique Romaine réussit à les arracher à ceux qui en avaient la garde.

223 Anne est une désignation orientale prise de l'ana chaldéen, dont on a fait Anaïtis et Anaïtres. Durga, l'épouse de Siva, est aussi appelée Anna purna, et était, sans aucun doute, la sainte Anne originelle. La mère du prophète Samuel s'appelait Anna ; le père de sa contrepartie Samson, était Manou.

224 Les vierges de l'antiquité, ainsi que nous le verrons, n'étaient pas des jeunes filles, mais simplement des Almas, c'est-à-dire des femmes nubiles.

225 Kircher : Œdipus Egyptieus, III, 5.

226 De θιραπευον, servir, adorer, guérir.

227 E. Pokocke fait dériver le nom de Pythagore de Bouddha et de Guru, un Instructeur spirituel. Higgins prétend qu'l vient du celte, et qn'il signifie un observateur des étoiles. Voyez "Celtic Druids". Si, toutefois, nous faisons dériver le mot Pytho de התפ, petah, ce nom signifierait celui qui expose les oracles, et Bouddba-guru, un Instructeur des doctrines du Bouddha.

 

A l'époque où le grand-prêtre Hilkiah est censé avoir trouvé le Livre de la Loi, les Pouranas (Ecritures) hindoues étaient connues des Assyriens. Depuis de longs siècles, ceux-ci avaient régné de l'Hellespont à l'Indus, et avaient probablement refoulé les Aryens hors de la Bactriane dans le Pendjab. Tout porte à croire que le Livre de la Loi, ait été une pourana. "Les brahmanes érudits", dit Sir William Jones, "prétendent que cinq conditions sont nécessaires pour constituer une véritable pourana :

  1. "Traiter de la création de la matière en général ;
  2. "Traiter   de   la   création   ou   de   la   production   de   la   matière secondaire et des âtres spirituels ;
  3. "Donner   un   résumé   chronologique   des   grandes   périodes   du temps ;
  4. "Fournir un résumé généalogique des principales familles qui régnèrent sur le pays ;
  5. "Et enfin, donner l'histoire d'un grand homme en particulier."

[162]

Il est plus que probable que celui qui écrivit le Pentateuque avait ce plan en vue, de même que les auteurs du Nouveau Testament avaient été mis  au  courant  du  culte  rituel  bouddhique,  de  ses  légendes  et  de  ses doctrines, par les missionnaires bouddhistes qui sillonnaient à cette époque la Palestine et la Grèce.

Mais "pas de Diable, pas de Christ" ; tel est le dogme fondamental de l'Eglise, et il faut traquer les deux ensembles. Il y a entre les deux un rapport mystérieux plus étroit peut être qu'on ne le pense, et qui va jusqu'à l'identité. Si nous mettons en regard les fils de Dieu mythiques, qui, tous, ont été considérés comme des "premiers nés", on verra qu'ils s'emboîtent les uns dans les autres et se confondent dans ce double caractère. Adam Kadmon se transforme de la sagesse spirituelle qui conçoit, en celle qui crée et qui évolue, la matière. L'Adam de poussière est le fils de Dieu et de Satan ; et celui-ci, d'après Job, est aussi un fils de Dieu 228.

228 Il y a dans le Musée secret de Naples un bas-relief de marbre représentant la Chute de l'homme, où Dieu le père joue le rôle du Serpent Tentateur.

229 Ier Epître aux Corinthiens, X, 11 : "Ces choses leur sont arrivées pour servir d'exemples".

230 Epître de Saint-Paul aux Galates, IV, 24. "Car il est écrit qu'Abraham eut deux fils, un de la femme esclave et un de la femme libre... Ces choses sont allégoriques".

 

Hercule était aussi le "premier né". Il est également Bel, Baal, Bal, et, par conséquent, Siva, le Destructeur. Euripide parle de Bacchus comme "Bacchus le Fils de Dieu". A sa naissance, Bacchus, comme le Jésus des Evangiles Apocryphes était fort redouté. On le représente comme bienveillant pour l'humanité ; néanmoins il punissait sans pitié tous ceux qui manquaient de respect à son culte. Penthée, le fils de Cadmus et dHermione, fut, de même que le fils du Rabbin Hannon, tué pour son manque de piété.

L'allégorie de Job, que nous avons déjà citée, correctement interprétée, fournira la clé de toute cette affaire du Diable, de sa nature et de son emploi ; elle étaiera nos déclarations. Que les âmes pieuses ne prennent pas ombrage à ce terme d'allégorie. Dans les temps archaïques le mythe était la méthode d'enseignement universellement en usage. Paul, en écrivant aux Corinthiens, déclare que toute l'histoire de Moïse et des Israélites était typique 229 ; et dans son Epître aux Galates, il affirme que toute l'histoire d'Abraham, de ses femmes et de ses enfants, était une allégorie 230. C'est une théorie qui a presque la valeur d'une certitude, que les livres historiques de l'Ancien Testament ont le même caractère. Nous ne prenons pas trop de liberté envers le Livre de Job en lui donnant la même  valeur  que  Paul  attribuait  aux  histoires  d'Abraham  et  de Moïse.

[163]

Peut-être serait-il utile d'expliquer l'usage que les anciens faisaient de l'allégorie et de la symbologie. La première laisse déduire la vérité ; le symbole exprimait une qualité abstraite de la Divinité, aisément compréhensible pour les laïques. Là se bornait sa signification élevée ; dis lors, les masses l'employaient comme une image qui devait servir dans les rites idolâtres. Mais l'allégorie était gardée pour le sanctuaire intérieur où, seuls, les élus étaient admis. Par conséquent la réponse de Jésus à ses disciples, lorsqu'ils lui demandaient pourquoi il parlait au peuple en paraboles, fut la suivante : "Parce qu'il vous a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux et que cela ne leur a pas été donné. Car on donnera à celui qui a et il sera dans l'abondance mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a" (Matthieu, XIII, 1112). On lavait une truie dans les Mystères mineurs, pour représenter la purification du néophyte ; de même que son retour à la fange était une indication de la nature superficielle de l'œuvre accomplie.

"Le Mythe est la pensée non révélée de l'âme. Le trait caractéristique du mythe est de convertir la réflexion en histoire (c'est-à-dire en forme historique). Dans l'épopée, comme dans le mythe, l'élément historique prédomine. Les faits (les événements extérieurs) constituent souvent la base du mythe et c'est avec ceux-ci que sont tissées les notions religieuses."

Toute l'allégorie de Job est un livre ouvert pour celui qui comprend le langage imagé de l'Egypte, tel qu'il apparaît dans le Livre des Morts. Dans la scène du jugement on voit Osiris assis sur son trône, tenant, d'une main le symbole de la vie, "le crochet d'attraction" et, de l'autre, l'éventail mystique de Bacchus. Devant lui se tiennent les fils de Dieu, les quarante- deux assesseurs des morts. Un autel s'élève immédiatement devant  le trône, couvert de présents et surmonté de la fleur de lotus sacré, sur lequel quatre esprits se tiennent debout. L'âme qui va être jugée attend à l'entrée, et Thmei, le génie de la Vérité, la félicite à propos de la conclusion de sa probation. Thoth, un roseau à la main, enregistre le procès-verbal dans le Livre de Vie. Horus et Anubis, à côté des balances, notent les poids qui doivent déterminer si le cœur du décédé équilibre le symbole de la   vérité, ou si celui-ci l'emporte. Sur un piédestal siège une chienne – symbole de l'Accusateur.

L'initiation aux Mystères, ainsi que toute personne intelligente le sait, était la représentation dramatique des scènes du monde inférieur. Il en est de même de l'allégorie de Job.

Plusieurs critiques prétendent que ce livre a été écrit par Moïse.  Mais il est antérieur au Pentateuque. Le poème, lui-même, ne fait aucune mention de Jéhovah ; et si son nom se trouve dans le prologue ce doit être le fait d'une erreur des traducteurs, ou [164] alors la préméditation rendue nécessaire par la suite, pour transformer le polythéisme en une religion monothéiste. Le plan adopté fut simplement celui d'attribuer les nombreux noms des Elohim (les dieux) à un dieu unique. Ainsi, dans un des plus anciens textes hébreux du Livre de Job (au chapitre XII, 9) nous trouvons le nom de Jéhovah, tandis que tous les autres manuscrits portent celui "d'Adonaï". Mais le nom de Jéhovah ne figure nulle part dans le poème originel. A sa place on y voit ceux de A1, Aleim, Ale, Shaddai, Adonai, etc. Il faut, par conséquent, conclure soit que le prologue, et l'épilogue furent ajoutés à une date ultérieure, ce qui pour plusieurs raisons est inadmissible, ou alors qu'on y a pratiqué des corruptions, comme cela a été le cas pour tous les autres manuscrits. Puis, nous ne trouvons dans tout ce poème archaïque aucune mention de l'Institution du Sabbat ; mais nous y constatons de nombreuses références au nombre sacré sept, sur lequel nous reviendrons plus loin, et une discussion directe à propos du Sabéisme, le culte des corps célestes qui était, à cette époque, fort répandu en Arabie. On y appelle Satan "Fils de Dieu", un membre du conseil qui se présente devant Dieu, et qui le pousse à mettre la fidélité de Job à l'épreuve. C'est dans ce poème plus que n'importe où, qu'on se rend compte de la signification du nom de Satan. C'est un terme employé pour désigner le rôle ou le personnage d'accusateur public. Satan est le Typhon des Egyptiens aboyant ses accusations dans l'Amenthi ; cet emploi est aussi respectable que celui du procureur public à notre époque ; mais par suite de l'ignorance des premiers chrétiens, il en vint à être identifié avec le Diable, ce ne fut certes pas par sa faute.

Le Livre de Job est une représentation complète de  l'ancienne initiation et des épreuves qui, ordinairement, précèdent la plus grande de toutes les cérémonies. Le néophyte se voit dépouillé de tout ce qui a le plus de valeur à ses yeux, et il est affligé d'une maladie répugnante. Sa femme le supplie d'adorer Dieu et de mourir ; pour lui il n'y a plus d'espoir. Trois amis apparaissent sur la scène d'un commun accord : Eliphas, le docte Thémanite, rempli de la connaissance "que les sages ont reçue de leurs ancêtres, auxquels seuls la terre fut donnée" ; Bildad, le conservateur qui prend les choses telles qu'elles viennent, et qui conclut que Job doit avoir péché, pour être ainsi affligé ; et Tsophar, intelligent et habile en ce qui a trait aux "généralités", mais non sage dans son for intérieur. Job répond courageusement : "Si réellement j'ai péché, seul j'en suis responsable. Pensez-vous me traiter avec hauteur ? Pensez-vous démontrer que je suis coupable ? Sachez alors que c'est Dieu qui me poursuit, et qui m'enveloppe de son filet. Pourquoi me poursuivre... Pourquoi  vous montrer insatiables de ma chair ? Mais je sais que mon vengeur est vivant, et qu'il se [165] lèvera le dernier sur la terre. Quand ma peau sera détruite, il se lèvera ; quand je n'aurai plus de chair, je verrai Dieu... Vous direz alors : pourquoi le poursuivons-nous ? Car la justice de ma cause sera reconnue !

Ce passage ainsi que tant d'autres, faisant allusion à un "Champion", un "Rédempteur", un "Vengeur" ont été interprétés comme une référence directe au Messie ; cependant, dans la Septuaginte ce verset a été traduit par : "Car je sais qu'Il est éternel, celui qui doit me délivrer sur la terre, et restaurer ma chair qui endure tous ces maux", etc.

231 Voyez le "Job" des différents traducteurs et comparez les différents textes.

 

Dans la version anglaise, dite du Roi Jacques, telle que nous la voyons traduite, ce verset n'a aucune ressemblance avec le texte originel 231. Les rusés traducteurs l'ont rendu par "Je sais que mon Rédempteur est vivant", etc. Et cependant la Septuaginte (la version des soixante-dix) la Vulgate et l'original hébreu, doivent, l'un comme l'autre, être considérés comme la Parole de Dieu inspirée. Job se réfère à son propre esprit immortel, qui est éternel, et qui lorsque la mort viendra, le délivrera de son corps charnel et le vêtira d'une nouvelle enveloppe spirituelle. Dans les Mystères Eleusiniens, au Livre des Morts des Egyptiens, et dans tous les autres ouvrages qui traitent de l'initiation, cet "être éternel" porte un nom. Les Néo-platoniciens l'appelaient le Nous, l'Augœides ; chez les Bouddhistes. c'est le Aggra ; et pour les Persans c'est Ferouer. Tous ceux-ci sont dénommés les "Libérateurs", les "Métatrons", etc. Dans les sculptures mithraïques de Perse, le Ferouer est représenté par une forme ailée planant dans l'air, au-dessus de son "objet" ou corps 232. C'est le Soi lumineux – l'Atman des Hindous, notre esprit immortel, qui seul est capable de sauver notre âme, et qui la sauvera, si nous nous laissons guider par lui au lieu de nous laisser attirer par notre corps. Par conséquent, le passage ci-dessus, se lit comme suit dans les textes chaldéens, "Mon Libérateur, mon Restaurateur", c'est-à-dire, l'Esprit qui restaurera le corps corrompu de l'homme et le transformera en un vêtement d'éther. Et c'est ce Nous, cet Augœides, ce Ferouer, cet Aggra, cet Esprit de Lui-même, que le Job triomphant verra hors de sa chair – c'est-à-dire, lorsqu'il se sera échappé de sa prison corporelle ; ce que les traducteurs appellent "Dieu".

232 Voyez le "Persia" de Kerr Porter, vol. 1, planches 17, 41.

 

Non seulement dans tout le poème de Job n'y a-t-il pas la moindre allusion au Christ, mais il est reconnu aujourd'hui, que toutes ces versions de différents traducteurs, qui concordent toutes avec celles du roi Jacques, ont été écrites sur l'autorité de [166] saint Jérôme, qui avait pris d'étranges libertés dans sa Vulgate. Il fut le premier à introduire dans son texte ce verset fabriqué par lui de toutes pièces

Je sais que mon Rédempteur est vivant,

Et qu'au jour dernier je ressusciterai de la terre, Et que je rentrerai dans un corps de peau,

Et dans ma chair je verrai mon Dieu.

Sans doute, pour lui, la raison était excellente d'y ajouter foi, puisqu'il le savait, mais pour d'autres qui ne le savaient pas, et qui, de plus, voyaient dans ce texte une signification toute différente, c'est une preuve patente que saint Jérôme avait décidé, au moyen d'une nouvelle interpolation, d'imposer le dogme de la résurrection "au jour du jugement dernier" dans les mêmes os et la même peau qui avaient été les nôtres ici-bas. Cette perspective de restauration est fort réjouissante en vérité ; pourquoi n'y ajouterait-on pas encore le même linge de corps qui avait servi pour la sépulture !

Et comment l'auteur du Livre de Job aurait-il pu avoir connaissance du Nouveau Testament, puisqu'il était même ignorant de l'Ancien ? L'absence d'une  allusion  quelconque  aux  patriarches  est  complète ;  il  est  donc si évidemment l'œuvre d'un Initié, qu'une des trois filles de Job a reçu un nom mythologique, ayant une origine absolument "païenne". Le nom de Kerenhappuch, est rendu de diverses manières par les traducteurs. La Vulgate le donne comme "la corne d'antimoine" ; et la Septuaginte le traduit par "la corne d'Amalthée", la nourrice de Jupiter, et une des constellations, l'emblème de la "corne d'abondance". La présence de cette héroïne d'une fable païenne, dans la Septuaginte, démontre l'ignorance des traducteurs, aussi bien de sa signification que de l'origine ésotérique du Livre de Job.

Au lieu de lui offrir des consolations, les trois amis du malheureux Job s'efforcent de lui faire croire que son malheur est le résultat d'une punition pour quelque extraordinaire transgression de sa part. Rejetant sur eux leurs accusations, Job affirme que jusqu'à son dernier soupir il défendra son innocence. Il passe en revue ses jours de prospérité, "lorsque le secret de Dieu était sur son tabernacle", et qu'il était un juge "assis comme un chef et un roi à la tête de son armée, ou comme celui qui console les affligés" ; il compare ce temps avec l'heure actuelle, où les Bédouins errants, ces hommes plus vils que la terre, se moquent de lui ; où l'infortune le poursuit et la maladie impure le terrasse. Puis il affirme sa sympathie pour les malheureux, sa chasteté, son intégrité, sa probité, stricte justice, sa charité, sa modération, son détachement du culte du soleil, alors prévalent, sa mansuétude envers ses ennemis, son hospitalité pour les étrangers, la droiture [167] de son cœur, sa défense du bien, envers et contre la multitude et le mépris des familles ; il supplie l'Eternel de lui répondre, et son adversaire de mettre par écrit ce dont il a été coupable.

A cela il n'y eut et il ne pouvait y avoir de réponse. Tous trois cherchaient à écraser Job par leurs plaidoiries et leurs arguments généraux, et il avait exigé qu'on prit en considération ses actes particuliers. C'est alors que le quatrième fait son apparition ; Elihu, fils de Barakeel, le Buzite, de la famille de Ram 233.

 233 Cette expression "de la famille de Ram", donne à entendre qu'il était un Araméen ou Syrien de Mésopotamie. Buz était fils de Nahor. "Elihu, fils de Barakeel" est susceptible d'être traduit de deux manières différentes. Eli Hu – Dieu est, ou Hoa est Dieu ; et Barach-Al – l'adorateur de Dieu, ou Bar-Rachel, le fils de Rachel, ou le fils de la brebis.

 

Elihu c'est l'hiérophante ; il débute par un blâme, et les sophismes des faux amis de Job sont emportés comme le sable devant le vent de l'occident.

"Et Elihu, fils de Barakeel, prit la parole et dit : Ce n'est pas l'âge qui procure la sagesse... mais dans l'homme c'est l'esprit ; l'esprit me presse au-dedans de moi... Dieu parle cependant, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, et l'on n'y prend point garde. Il parle par des songes, par des visions nocturnes, quand les hommes sont livrés à un profond sommeil, quand ils sont endormis sur leur couche. Alors il leur donne des avertissements, et met le sceau à ses instructions... Sois attentif, Job, écoute-moi ; tais-toi et je t'enseignerai la SAGESSE".

Et Job qui s'était écrié dans l'amertume de son cœur, en réponse aux sophismes de ses amis : "On dirait, en vérité, que le genre humain c'est vous, et qu'avec vous doit mourir la sagesse... Vous êtes tous des consolateurs fâcheux... mais je veux parler au Tout-Puissant, je veux plaider ma cause devant Dieu ; car vous, vous n'imaginez que  des faussetés, vous êtes tous des médecins de néant". Le malheureux Job, affaibli par la maladie, qui, en face du clergé officiel – ne pouvant offrir d'autre espoir que la nécessité de la damnation – se vit presque forcé par le désespoir à abandonner sa foi patiente, répond : "Ce que vous savez, je le sais aussi ; je ne vous suis point inférieur... L'homme né de la femme ! sa vie est courte, sans cesse agitée. Il naît, il est coupé comme une fleur ; il fuit et disparaît comme une ombre... Mais l'homme meurt, et il perd sa force ; l'homme expire, et où est-il ?... Car le nombre de mes années touche à son terme, et je m'en irai par un sentier d'où je ne reviendrai pas... Oh ! qu'on puisse plaider la cause d'un homme devant Dieu, comme on plaiderait celle de son prochain !"

Job trouve quelqu'un qui répond à son cri d'agonie. Il prête l'oreille  à la SAGESSE d'Elihu, le hiérophante, l'instructeur parfait, [168] le philosophe inspiré. De ses lèvres austères coule le blâme pour son impiété en accusant l'Etre SUPRÊME des maux qui attristent l'humanité. "Dieu" dit Elihu, "est grand par sa puissance ; le Tout-Puissant ne viole pas la Justice, il rend à l'homme suivant ses œuvres : Dieu ne commet pas l'iniquité".

Tant que le néophyte a été satisfait de sa propre sagesse mondaine, et de son irrévérencieuse opinion de la Divinité et de Ses desseins ; tant  qu'il prête l'oreille aux pernicieux sophismes de ses conseillers, le hiérophante s'est tenu à l'écart. Mais, aussitôt que son esprit inquiet est préparé pour recevoir ses conseils et son instruction, la voix de l'hiérophante se fait entendre et il parle avec l'autorité de l'Esprit de Dieu qui le "presse" : "Loin de Dieu l'injustice, loin du Tout-Puissant l'iniquité !... Il ne respecte pas ceux qui se disent sages".

Où trouverions-nous un meilleur commentaire du prédicateur à la mode qui "multiplie ses paroles sans les appuyer sur la connaissance" ! Cette superbe prophétie satirique, aurait pu être écrite pour représenter l'esprit qui prévaut dans toutes les sectes chrétiennes.

Job écoute la parole de sagesse, et alors le Seigneur lui répond depuis "le tourbillon" de la nature, la première manifestation visible de Dieu : "Sois attentif, Job, écoute-moi ! et considère les merveilleuses œuvres de Dieu ; car, par elles seules, tu connaîtras Dieu. Dieu est grand, mais sa grandeur nous échappe. Il attire à lui les gouttes d'eau, il les réduit en vapeur et forme la pluie 234 ; non selon le caprice divin, mais en vertu d'une loi établie une fois pour toutes et immuable. Cette loi "transporte soudain les montagnes et elles ne le savent point ; elle secoue la terre sur sa base ; elle commande au soleil et il ne se lève pas ; elle met un sceau sur les étoiles ; ... elle fait des choses grandes et insondables, des merveilles sans nombre... Voici, Il passe prés de moi, et je ne le vois pas ; Il s'en va, et je ne l'aperçois pas ! 235.

234 Job, XXXVI, 24-27.

235 Job, IX, b-11.

236 Ibidem, XXXVIII, 1 et suivants.

 

Et encore : "Qui est celui qui obscurcit mes desseins par des discours sans intelligence 236" demande la voie de Dieu, par Son porte parole, la Nature. "Où étais-tu quand je fondais la Terre ? Dis-le si tu as de l'intelligence. Qui en a figé les dimensions, le sais-tu ?... Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse, et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ?... Quand je dis à la mer : Tu viendras jusqu'ici, tu n'iras pas au-delà, ici s'arrêtera l'orgueil de tes flots ?... Qui a ouvert un passage à la pluie pour qu'elle tombe sur une terre  sans habitants ; sur un désert où il n'y a point d'hommes... Noues-tu les liens des Pléiades, ou détaches-tu les cordages d'Orlon ?... Lances-tu des éclairs ? partent-ils ? Te disent-ils : Nous voici ? 237

"Job répondit, alors, au Seigneur." Il avait compris Sa volonté et ses yeux furent ouverts pour la première fois. La Sagesse Suprême descendit sur lui ; et si le lecteur demeure confus devant ce PETROMA final de l'initiation, Job, du moins, ou l'homme souffrant de sa cécité, se rend compte de l'impossibilité de prendre "le Léviathan en lui mettant un hameçon dans les narines". Car le Léviathan c'est la SCIENCE OCCULTE, sur laquelle on peut mettre la main mais rien de plus, dont Dieu ne cherche point à cacher la puissance et les "harmonieuses proportions".

"Qui soulèvera son vêtement ? Qui pénétrera entre ses mâchoires ? Qui ouvrira les portes de sa gueule ? Autour de ses dents habite sa terreur. Ses magnifiques et puissants boucliers (écailles) sont unis ensemble comme par un sceau ? Ses éternuements font briller la lumière ; ses yeux sont comme les paupières de l'aurore." "Il laisse après lui un sentier lumineux", pour celui qui a le courage de l'approcher. Alors, de même que lui,  "il regardera avec dédain tout ce qui est élevé, car il n'est roi que pour les enfants de l'orgueil 238."

237 Ibidem, XXXVIII, 35.

238 Job XLI.4 et suivants, 25.

 

Job s'humilie et répond avec modestie : Je reconnais que tu peux tout,

Et que rien ne s'oppose à tes pensées.

Quel est celui qui fait parade de sagesse cachée ? – Dont il ne sait rien ?

Des merveilles qui me dépassent et que je ne conçois pas.

 Écoute-moi, et je parlerai ;

Je t'interrogerai, et tu m'instruiras.

Mon oreille avait entendu parler de toi ; Mais maintenant mon œil t'a vu.

C'est pourquoi je me condamne et je me repens, Sur la poussière et sur la cendre 239.

239 Ibidem, XLII, 2-6.

240 Atum, ou At-ma, est le Dieu caché ; il est à la fois Phtah et Amnon, le Père et le Fils, le Créateur et la chose créée, la Pensée et l'Apparence, le Père et la Mère.

 

Il reconnaît son "champion" et est assuré que l'heure de sa justification a sonné. Aussitôt le Seigneur dit à ses amis : ("les prêtres et les juges", Deutéronome XIX, 17) "Ma colère est enflammée contre toi et tes deus amis ; parce que vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job". Le Seigneur rétablit alors Job dans son premier état, et lui accorda le double de tout ce qu'il avait possédé." [170]

Au cours du jugement, le trépassé appelle à son secours les quatre esprits qui président au Lac de Feu, et il est purifié par eux. Il est, alors, conduit à sa demeure céleste, oh il est reçu par Athar et Isis, et il se tient devant Atum 240 le Dieu essentiel. Dès ce moment il est Turu, l'homme épuré, un esprit pur, et il sera dorénavant On-ati, l'œil de feu, et l'associé des dieux.

Les Cabalistes comprenaient parfaitement le sublime poème de Job. Tandis que beaucoup d'Hermétistes étaient des hommes profondément religieux, dans le fond de leur cœur – comme les cabalistes de toutes les époques – ils étaient les ennemis acharnés du clergé. Combien vraies étaient les paroles de Paracelse, lorsque, harcelé par les persécutions et les calomnies, méconnu de ses amis et de ses ennemis, vilipendé par le clergé et par les laïques, il s'écrie :

"O vous tous de Paris, de Padoue, de Montpellier, de Salerne, de Vienne et de Leipzig ! vous n'êtes pas des instructeurs de la vérité, mais des confesseurs de l'erreur. Votre  philosophie  est  un  mensonge.  Si  vous voulez savoir ce qu'est réellement la MAGIE, cherchez-le dans l'Apocalypse de saint Jean... Puisque vous ne pouvez pas prouver vous-mêmes vos enseignements au moyen de la Bible et de la Révélation, mettez un terme à vos farces. La Bible est la clé et le véritable interprète. Saint Jean, de même que Moïse, Elie, Enoch, David, Salomon, Daniel, Jérémie et tous les autres prophètes, était un magicien, un cabaliste et un devin. Si aujourd'hui un de ceux que je viens d'énumérer, ou même eux tous, étaient encore de ce monde, je ne doute pas que vous en feriez un exemple dans votre infâme abattoir ; vous les immoleriez sur place, et si cela vous était possible, le Créateur de toutes choses aussi !!!"

Paracelse a fait la preuve pratique qu'il avait appris quelques choses mystérieuses et utiles dans l'Apocalypse et d'autres livres de la Bible, de même que dans la Cabale ; et cela est tellement vrai, que beaucoup lui ont décerné le titre de "père de la magie et fondateur de la physique occulte de la Cabale et du magnétisme 241".

La croyance populaire dans les pouvoirs surnaturels de Paracelse était si bien enracinée, que la tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours parmi les naïfs Alsaciens, qu'il n'est point mort, mais qu'il "dort dans sa tombe" à Strasbourg 242. Et ils se murmurent, souvent, à l'oreille que le gazon se soulève à chaque respiration [171] de cette poitrine lasse, et qu'on entend de profonds soupirs quand le grand philosophe du feu se rappelle les criantes injustices qu'il a endurées de la part de ses cruels calomniateurs, pour l'amour de la grande vérité !

241 Molitor, Ennemoser, Henman, Pfaff, etc.

242 Traditions de Schopheim, p. 32.

 

On verra, par ces nombreux exemples, que le Satan de l'Ancien Testament, le Diabolos ou Diable des Evangiles et des Epîtres des Apôtres, n'est que le principe antagoniste dans la matière, qui y est nécessairement lié, et qui n'est pas mauvais dans le sens moral du terme. Venant d'un pays persan, les Juifs apportèrent avec eux la doctrine des deux principes. Ils n'ont pas pu introduire l'Avesta, puisque celui-ci n'était pas encore écrit. Mais ils (nous voulons dire les Asidiens et les Pharsis) investirent Ormazd du nom secret de הוהי, et Ahriman du nom des dieux du pays, le Satan des Hittites, et le Diabolos, ou plutôt Diobolos des grecs. L'église primitive, ou tout au moins la partie Paulinienne, les Gnostiques et leurs successeurs raffinèrent encore ces notions ; et l'Eglise Catholique les adopta et les adapta, après avoir passé par le fil de l'épée ceux qui les avaient promulguées.

L'Eglise Protestante est une réaction de l'Eglise Catholique Romaine. Elle n'est, nécessairement, pas cohérente dans toutes ses parties, mais bien un prodigieux amas de fragments, tournant autour d'un centre commun, s'attirant et se repoussant mutuellement. Certaines parties suivant le mouvement centripète sont poussées du côté de Rome, ou du moins vers le système qui permit l'existence de l'ancienne Rome ; d'autres  sont renvoyées sous l'impulsion centrifuge, et cherchent à atteindre la grande région éthérée au-delà de l'influence Romaine, voire même chrétienne.

Le Diable moderne est leur principal héritage de la Cybèle romaine, "Babylone, la Grande Mère des religions abominables et idolâtres de la terre".

Mais on pourrait peut-être arguer, que la théologie hindoue, aussi bien brahmanique que bouddhique, est aussi fortement imprégnée de la croyance aux diables objectifs que le Christianisme lui-même. Il y a une légère différence. La subtilité, même, de la pensée est une garantie suffisante que le peuple bien éduqué, tout au moins la partie lettrée des prêtres brahmaniques et bouddhistes, considère le Diable sous un jour différent. Pour eux le Diable n'est qu'une abstraction métaphysique, une allégorie du mal nécessaire ; tandis que pour les chrétiens le mythe s'est transformé en une entité historique, la pierre fondamentale sur laquelle le Christianisme et son dogme de la rédemption ont été édifiés. Il est aussi nécessaire à l'Eglise, des Mousseaux l'a montré, que la bête du XVIIème chapitre de l'Apocalypse l'était pour son cavalier. Les protestants de langue anglaise ne trouvant pas la Bible assez explicite, ont adopté la Diabologie du célèbre poème de Milton, Le [172] Paradis Perdu, en l'agrémentant de certains passages du drame bien connu de Goethe, Faust ; John Milton, un Puritain, au début, puis finalement un Quiétiste et un Unitarien, n'a jamais présenté son ouvrage autrement que comme une simple fiction, mais il emboîtait parfaitement les différentes parties des Ecritures. L'Ilda-Baoth des Ophites fut transformé en ange de lumière et l'étoile du matin, et vint constituer le Diable dans le premier acte du Drame Diabolique. Puis, le douzième chapitre de l'Apocalypse vint former le second acte. Le grand Dragon rouge fut identifié au personnage illustre de Lucifer, et la dernière scène est constituée par sa chute, comme celle du Vulcain-Hephaistos, du ciel dans l'île de Lemnos ; les armées en fuite et leur chef, se trouvant précipités dans le Pandemonium. Le troisième acte a lieu dans le Jardin de l'Eden. Satan tient conseil dans un palais qu'il a fait ériger pour son nouvel empire, et décide d'aller explorer le monde nouveau. L'acte suivant  décrit la chute de l'homme, sa carrière ici-bas, la venue du Logos, ou Fils de Dieu, et sa rédemption de l'humanité, ou tout au moins selon le cas, de la partie de celle-ci constituée par les élus.

Ce drame du Paradis Perdu représente la croyance non formulée des Chrétiens protestants évangéliques, de langue anglaise. Ne pas ajouter foi à ses parties principales équivaut, selon eux, à "renier le Christ" et à "blasphémer contre le Saint-Esprit". Si John Milton avait pu supposer que son poème, au lieu d'être considéré comme un pendant de la Divine Comédie de Dante, devait prendre place comme une autre Apocalypse, ou un supplément de la Bible, pour compléter sa démonologie, il est plus que probable qu'il eût affronté la pauvreté plus résolument qu'il ne le fit, en en interdisant l'impression. Plus tard, un poète, Robert Pollok, en s'inspirant de cet ouvrage, écrivit : The Course of Time, qui, à un moment donné, prit presque les proportions d'une Sainte Ecriture tardive ; mais, heureusement, le XIXème siècle fut différemment inspiré, et le poète écossais tomba dans l'oubli.

Peut être serait-il à propos de donner quelques brefs renseignements au sujet du Diable européen. C'est le génie qui s'occupe de la sorcellerie, des maléfices et autres méfaits analogues. Les Pères ayant adopté la notion des pharisiens juifs, ont fait des diables des dieux païens, Mithras, Sérapis et tous les autres. L'Eglise Catholique Romaine suivit leurs traces en dénonçant ce culte comme un rapport avec la puissance des ténèbres. Les maléficii et les sorcières du moyen âge n'étaient, par conséquent, que les fidèles du culte proscrit. La magie avait toujours été considérée, dans les anciens temps, comme une science divine, comme la sagesse et la connaissance de Dieu. L'art de guérir, dans les temples d'Esculape, d'Egypte et d'Orient avait toujours été magique. Même Darius Hystaspés, qui avait exterminé les Mages de Mèdie, et qui [173] avait même chassé les théurgistes chaldéens de Babylone en Asie Mineure, avait été instruit par les Brahmanes de haute Asie, et enfin, tout en établissant le culte d'Ormazd il fut lui-même dénommé le fondateur du magisme. Par la suite tout fut changé. L'ignorance fut considérée comme la mère de la  dévotion.

 La connaissance fut dénoncée, et les savants ne poursuivirent les sciences qu'au péril de leur vie. Ils se virent obligés de se servir d'un jargon inintelligible pour cacher à tous leurs idées, sauf à leurs propres adeptes, et de se soumettre à l'opprobre, à la calomnie et à la pauvreté.

Les fidèles des anciens cultes furent persécutés et mis à mort pour sorcellerie. Les Albigeois, descendants des Gnostiques, et les Vaudois, précurseurs des Protestants, furent chassés et massacrés à la suite de dénonciations analogues. Martin Luther, lui-même, n'échappa pas à l'accusation d'être en relation personnelle avec Satan. Toute le monde Protestant est encore aujourd'hui accusé du même crime. L'Eglise ne fait aucune distinction dans ses jugements entre les dissentiments, l'hérésie et la sorcellerie ; et sauf là où il y a protection par les autorités civiles, ils sont traités comme des offenses capitales ; l'Eglise considère la liberté religieuse comme de l'intolérance.

Mais les réformateurs avaient été nourris du lait de leur mère. Luther était aussi sanguinaire que le Pape ; Calvin plus intolérant que les Papes Léon ou Urbain. La Guerre de Trente ans dépeupla des régions entières de l'Allemagne, où les Protestants et les Catholiques étaient aussi cruels les uns que les autres. La nouvelle foi ouvrit aussi le feu contre la sorcellerie. Les livres des statuts furent rougis par une législation sanguinaire en Suède, au Danemark, en Allemagne, en Hollande, en Grande-Bretagne et dans la République nord-américaine. Quiconque était plus libéral, plus intelligent, avait plus de franc-parler que ses semblables était sous le coup d'être arrêté et mis à mort. Les bûchers éteints à Smithfield furent rallumés pour les magiciens ; il était plus sûr de se révolter contre le trône, que d'étudier les connaissances abstraites en dehors des limites imposées par l'orthodoxie.

Satan fit une apparition au XVIIème siècle en Nouvelle Angleterre à New-Jersey et New-York, ainsi que dans diverses colonies du Sud de l'Amérique du Nord ; le colonel Mather nous donne la description de ses manifestations principales. Quelques années plus tard il visita la paroisse de Mora en Suède, et la Vie dans la Dalécarlie fut agrémentée de condamnations au bûcher de jeunes enfants, et la flagellation d'autres à la porte des temples le jour du Sabbat. Toutefois le scepticisme des temps modernes a presque complètement aboli la croyance en la sorcellerie, et le Diable sous forme personnelle et anthropomorphe avec son pied fourchu [174]  et  ses  cornes  de  Pan,  ne  se  rencontre  plus  guère  que  dans les Encycliques, et les effusions similaires de l'Eglise Catholique Romaine. La bienséance protestante ne permet pas que son nom soit mentionné autrement qu'à voix basse et dans les limites de la chaire.

Ayant maintenant établi la biographie du Diable depuis son origine en Inde et en Perse, de sa marche à travers les théologies juive, chrétienne primitive et moderne, jusqu'aux phases de ses plus récentes manifestations, revenons en arrière pour étudier certaines opinions prévalant dans les siècles chrétiens primitifs.

Les avatars ou les incarnations étaient communs dans les anciennes religions. L'Inde les avait réduits à un système. Les Perses attendaient Sosiosh, et les écrivains juifs étaient dans l'attente d'un libérateur. Tacite et Suétone rappellent que l'Orient tout entier attendait ce Grand  Personnage, à l'époque d'Octave. "C'est ainsi que des doctrines évidentes pour les chrétiens étaient les arcanes les plus hauts du paganisme 243." Le Maneros de Plutarque était un enfant de Palestine 244 ; son médiateur Mithras, le Sauveur Osiris est le Messie. On trouve la trace dans nos Ecritures Canoniques, des vestiges des anciens cultes ; et dans les rites et les cérémonies de l'Eglise Catholique Romaine, on retrouve les formes du culte Bouddhique, de ses cérémonies et de sa hiérarchie. Les premiers Evangiles, aussi canoniques, alors, que les quatre Evangiles actuels, contiennent des pages entières copiées de narrations bouddhiques, ainsi que nous sommes tout prêts à le montrer. Suivant les preuves de Burnouf, Asoma, Korosi, Beal, Hardy, Schmidt, et les traductions de la Tripitaka, il n'est plus possible de douter que toute la doctrine chrétienne ne  soit émanée de celle-là. Les miracles "de" la Conception miraculeuse, et autres incidents se rencontrent tout au long dans le Manuel du Bouddhisme de Hardy. On conçoit aisément pourquoi l'Eglise Catholique Romaine est si désireuse de laisser le peuple dans l'ignorance de la Bible hébraïque, et de la littérature grecque. La Philologie et la Théologie comparées sont ses ennemis mortels. Les falsifications délibérées d'Irénée, d'Epiphane, d'Eusèbe et de Tertullien étaient devenues nécessaires.

Les Livres Sybillins paraissent avoir été en grande faveur à cette époque. Il est facile de voir qu'ils s'inspiraient aux mêmes sources que ceux des nations des gentils.

 243 W. Williams : Primitive History ; Dunlap : Spirit History of Man.

244 Plutarque : Isis et Osiris, p. 17.

 

Voici un extrait de Gallœus :

"Un nouvel astre s'est levé ; venant du Ciel il prit une forme humaine... Oh vierge, reçois Dieu dans ton sein pur – et le Verbe entra dans son sein ; il s'incarna avec le Temps, et animé par son [175] corps, il prit la forme d'une figure mortelle, et un Garçon fut créé par une Vierge... Le nouvel Astre envoyé par Dieu fut adoré par les Mages, et l'enfant enveloppé de ses langes fut exhibé dans une crèche... et on appela Bethléem "le pays du Verbe ainsi nommé par Dieu 245".

Ne dirait-on pas, au premier abord, que cette prophétie a rapport à Jésus ; mais cela ne pourrait-il pas aussi bien se référer à un autre Dieu créateur ? Nous avons des propos semblables au sujet de Bacchus et de Mithras.

 "Moi, fils de Deus, je suis venu au pays des Thébains – Bacchus qu'enfanta Sémélé (la vierge) fille de Kadmus, (l'homme de l'Orient) – ayant été délivré par la flamme qui porte l'éclair, et prenant une forme mortelle au lieu d'une forme divine, je suis venu 246".

245 Oracles Sybillins, 760-788.

246 Euripide : Bacchae.

247 Nous doutons qu'il faille traduire κορη par vierge. En substance, Démeter et Perséphone sont une même divinité de même que l'étaient Apollon et Esculape. La scène de cette aventure est placée en Crète ou Koureteïa, où Zeus était le dieu suprême. On a, sans doute, voulu dire Keres ou Demeter. On l'appelait aussi κουρα, qui est le même que κωρη. Comme elle était la déesse des Mystères, elle était la plus apte à prendre place comme l'épouse du Dieu-Serpent, et la mère de Zagreus.

 

Les Dionysiaques, écrites au Vème siècle, le rendent des plus clairs, et vont jusqu'à démontrer le rapport intime qui existe entre elles et la légende de la naissance de Jésus :

"Koré-Perséphone... 247 tu devins l'épouse du Dragon, lorsque Zeus, enroulé, changea sa forme et sa face ; Fiancé-Dragon, enveloppé du manteau de l'amour, il s'approcha de la couche virginale de la brune  Kore. Ainsi,  par  l'alliance  du  Dragon  de  l'Æther,  le sein de Perséphone fructifia, en donnant le jour à Zagreus 248, l'Enfant Cornu 249".

Voilà le secret du culte Ophite, et l'origine de la fable chrétienne de l'immaculée conception, revue par la suite et corrigée. Les Gnostiques furent les premiers chrétiens à avoir un système théologique régulier, et il est tout naturel qu'ils aient adapté à leur théologie Jésus, sous forme de Christos au lieu de la faire découler de ses enseignements et de ses faits et gestes. Leurs ancêtres, bien avant l'ère chrétienne, maintenaient que le grand serpent – Jupiter, le Dragon de Vie, le Père et la "Divinité Bienfaisante s'était glissé dans la couche de Sémélé et les Gnostiques post- chrétiens, appliquèrent sans y changer grand chose la même fable à l'homme Jésus, et affirmèrent que la même "Divinité  Bienfaisante", Saturne (l'Ilda-Baoth) avait passé sur le berceau de Marie [176] enfant, sous la forme du Dragon de Vie 250. Selon eux, le serpent était le Logos – Christos, l'incarnation de la Sagesse Divine, par son Père Ennoïa, et sa Mère Sophia.

"Or, ma mère, l'Esprit Saint (le Saint Esprit) me prit" fait-on dire à Jésus dans l'Evangile des Hébreux 251, entrant, ainsi, dans son rôle de Christos – le Fils de Sophia, l'Esprit Saint 252.

"Le Saint Esprit viendra sur toi, et la PUISSANCE du Très haut te couvrira de son ombre ; aussi l'être saint qui naîtra de toi, sera-t-il appelé le Fils de Dieu", dit l'ange (St Luc I, 35).

 248 Pococke estime que Zeus était un grand lama, ou chef jaïn, et Korê, Perséphone ou Kuru-Parasu- pani. Zagreus est Chakras, la roue, le cercle, la terre, le gouverneur du monde. Il fut mis à mort par les Titans, ou Teith ans (les Daityas). Les cornes ou le croissant étaient l'emblème de  la souveraineté des Lamas.

249 Nonnus : Dionysiaques.

250 Voyez le Serpent Worship de Deane, pp. 89-90.

251 Creuser : Symbole, Vol. I, p. 341.

252 Le Dragon est le soleil, le principe générateur – Jupiter Zeus ; et Jupiter est appelé le "Saint Esprit" par les Egyptiens, dit Plutarque, De Iside, XXXVI.

 

"Dans ces derniers temps, Dieu nous a parlé au moyen d'un Fils, qu'il a institué héritier de toutes choses, et par lequel aussi il créa les Æons" (St Paul, Héb.) 253.

Toutes ces expressions sont autant de citations chrétiennes du Nonnus "... à travers le Draconteum Ethéré", car l'Ether c'est le Saint Esprit, ou la troisième personne de la Trinité – le Serpent à tête de Faucon, le Kneph égyptien, l'emblème de la Pensée Divine 254, et l'âme universelle de Platon.

"Moi, la sagesse, je suis sorti de la bouche du Très Haut, et ai recouvert la terre comme un nuage 255."

Pimandre, le Logos, émerge des Ténèbres Infinies, et couvre la terre de nuages, qui comme des serpents, se répandent sur tout le monde. (Voyez l'Egypte de Champollion). Le Logos est la plus ancienne image de Dieu, et il est le Logos actif, dit Philon le Juif 256. Le Père est la Pensée Latente.

Comme cette notion est universelle, nous constatons la même phraséologie pour l'exprimer chez les Païens, les Juifs et les chrétiens primitifs. Le Logos Chaldéo-Perse est le Fils Unique du Père dans la cosmogonie babylonienne d'Eudemus. Un des hymnes d'Homère au soleil commence par "chante maintenant ELI, Enfant de Deus 257" Sol-Mithra est une "image du Père", comme le Seir-Anpin cabalistique.

253 L'original porte Æons (les émanations), qui ont été traduits par mondes. Il ne fallait pas s'attendre à ce que, après avoir anathémisé la doctrine des émanations, l'Eglise se privât d'effacer le mot originel, qui était en opposition directe avec la doctrine nouvellement promulguée de la Trinité.

254 Voyez le Serpent Worship, de Deane, p. 145.

255 Ecclésiastique XXIV, 3.

256 Voyez le Spirit History of Man de Dunlap, le chapitre sur "le Logos le Fils unique et le Roi".

257 Traduction de Buckley.

258 Select Works on Sacrifice.

 

 Il est presque incroyable que de toutes les différentes nations de l'antiquité aucune n'ait cru davantage à un diable personnel que les chrétiens libéraux du XIXème siècle, et cependant, le fait est [177] douloureusement exact. Ni les Egyptiens, que Porphyre prétend être "le

peuple le plus savant du monde" 258, ni la Grèce, qui en est la fidèle copie, n'ont jamais été coupables d'une pareille absurdité. Disons, tout de suite, qu'aucun de ces peuples, voire même les anciens Juifs, ne croyait pas plus au Diable qu'à l'enfer ou à la damnation éternelle, bien que nos Eglises chrétiennes ne se fassent pas défaut d'en doter les païens avec libéralité. Partout où le mot "enfer" se trouve dans les traductions des textes sacrés hébreux, il est malheureux. Les Hébreux étaient absolument ignorants de cette notion ; mais les évangiles donnent de fréquents exemples de ces mêmes erreurs. Ainsi, lorsqu'on fait dire à Jésus (Mathieu XVI, 18) "... et les portes du Hadès ne prévaudront point contre elle", on lit dans le texte originel "les portes de la mort". Le mot "enfer" – dans son acception de lieu de damnation, temporaire ou éternelle – n'est jamais employé dans un passage quelconque de l'Ancien Testament, malgré tout ce que pourront dire dans le sens contraire, les partisans de l'enfer. "Tophet", ou "la Vallée de Hinnom" (Esaïe LXVI, 24) ne comporte pas une pareille interprétation. Le terme grec "Gehenna" a aussi une signification tout à fait différente, et plus d'un auteur compétent a parfaitement bien prouvé que "Gehenna y est l'équivalent du Tartare d'Homère.

Et, de fait, nous avons pour cela l'autorité de Pierre lui-même. Dans sa seconde Epître (II, 2) on fait dire à l'apôtre, dans le texte originel, au sujet des anges pécheurs, que Dieu "les précipita dans le Tartare". Cette expression qui rappelait trop clairement le combat entre Jupiter et les Titans, fut changée, et nous lisons aujourd'hui dans la version anglaise du Roi Jacques : "les précipita dans l'enfer".

Dans l'Ancien Testament, les expressions "portes de la mort", "chambres de la mort" ne sont qu'une allusion aux "portes du tombeau" qui sont spécialement mentionnées dans les Psaumes et les Proverbes. L'Enfer et son Souverain sont, tous deux, des inventions du christianisme, contemporaines de son accession au pouvoir et à la tyrannie. Ce sont des hallucinations nées des cauchemars de saint Antoine et autres dans le désert. Avant notre ère, les anciens sages connaissaient le "Père du Mal", et le traitaient comme un âne, l'emblème choisi pour représenter Typhon, "le Diable" 259. Triste dégénérescence du cerveau humain !

259 Plutarque et Sanchoniathon appellent Typhon, "Tuphon à peau rouge". Plutarque : Isis et Osiris, XXI-XXVI.

.De même que Typhon était l'ombre obscure de son frère  Osiris, Python est le côté mauvais d'Apollon, le lumineux dieu des visions, le voyant et le prophète. Il est mis à mort par Python, [178] mais il le tue à son tour, sauvant ainsi l'humanité du péché. Ce fut en souvenir de cet exploit que les prêtresses du Dieu-solaire s'enveloppaient d'une peau de serpent, emblème du monstre fabuleux. C'est sous son influence exhilarante (la peau de serpent aurait des propriétés magnétiques) que les prêtresses tombaient en transe magnétique, "et recevant leur voix d'Apollon" prophétisaient et délivraient des oracles.

Apollon et Python sont encore une seule et même personne, et moralement androgynes. Les notions du dieu-solaire sont toutes, sans exception, doubles. La chaleur bienfaisante du soleil appelle le germe à l'existence, mais la chaleur excessive tue aussi la plante. Lorsqu'il joue sur sa lyre planétaire aux sept cordes, Apollon produit l'harmonie ; mais, de même que tous les autres dieux solaires, sous son aspect sombre il devient Python, le destructeur.

On sait que saint Jean voyagea en Asie, pays gouverné par les Mages et imbu d'idées zoroastriennes et, à cette époque, traversé de part et d'autre par les missionnaires bouddhistes. S'il n'avait jamais visité ces contrées et n'avait jamais été en contact avec les bouddhistes, il est peu probable qu'il eût écrit l'Apocalypse. Outre ses notions sur le dragon, il fournit des récits prophétiques, absolument ignorés des autres apôtres, et qui, ayant trait à sa seconde venue, font du Christ une fidèle copie de Vichnou.

C'est ainsi que Ophios et Ophiomorphos, Apollon et Python, Osiris et Typhon, Christos et le Serpent, sont tous des termes interchangeables. Ce sont tous des Logoï, et l'un est inintelligible sans l'autre, de même que le jour ne se connaîtrait pas s'il n'y avait pas de nuit. Tous sont des régénérateurs et des sauveurs, l'un au sens spirituel, et l'autre au sens physique. L'un assure l'immortalité de l'Esprit Divin ; l'autre la procure au moyen de la régénération de la semence. Le Sauveur de l'humanité doit mourir, parce qu'il lui dévoile le grand secret de l'égo immortel ; le serpent de la Genèse est maudit parce qu'il dit à la matière "Vous ne mourrez point." Dans le monde païen, la contrepartie du "serpent' est le second Hermès, la réincarnation d'Hermès Trismégiste.

Hermès est le compagnon constant et l'instructeur d'Osiris et d'Isis. Il est la sagesse personnifiée ; la même chose a lieu pour Caïn, fils du "Seigneur". Tous les deux bâtissent des cités, ils civilisent les hommes et les instruisent dans les arts.

 Il a été dit maintes et maintes fois, par les missionnaires chrétiens de Ceylan et de l'Inde, que le peuple est plongé dans la démonolâtrie ; que ce sont des adorateurs du diable, dans le sens le plus plein du mot. Nous affirmons, sans exagération, qu'ils ne le sont pas plus que la messe des chrétiens incultes. Mais, même s'ils adoraient le Diable, (ce qui est plus que d'y croire seulement), il y a cependant une grande différence entre les enseignements de [179] leurs prêtres au sujet d'un diable personnel, et les dogmes du clergé catholique et aussi de beaucoup de pasteurs protestants. Les prêtres chrétiens sont tenus d'enseigner à leurs ouailles et de forcer leur esprit à reconnaître l'existence du Diable, et dans les premières pages de ce chapitre nous en donnons la raison. Mais non seulement les Oepasampala Cingalais qui appartiennent au plus haut clergé, ne veulent- ils pas croire à un démon personnel, mais même les Samenaïra, candidats et novices, ne feraient que rire de cette idée. Tout, dans le culte extérieur des Bouddhistes est allégorique, et n'est jamais autrement accepté – ou enseigné par les pungis (les pandits) instruits. L'accusation qu'ils permettent, et autorisent tacitement de laisser le pauvre peuple plongé dans la superstition la plus dégradante, n'est pas sans fondement ; mais nous nions formellement qu'ils encouragent de pareilles superstitions. Et en cela ils apparaissent à leur avantage à côté de notre clergé chrétien, qui (du moins tous ceux qui ne laissent pas leur fanatisme prendre le dessus de leur intelligence) sans en croire un seul mot, prêchent néanmoins l'existence du Diable, comme l'ennemi personnel d'un Dieu personnel, et le mauvais génie de l'humanité.

Le Dragon de saint Georges, qu'on voit si communément représenté dans les plus importantes cathédrales des Chrétiens n'est  pas plus engageant que le Roi des serpents, le Nammadânamnâraya des bouddhistes, le grand Dragon. Si, suivant la superstition populaire des Cingalais le Démon planétaire Rawho, est supposé détruire la lune en l'avalant ; si, dans la Chine et la Tartarie on permet au peuple de frapper sur des gongs et de produire un bruit infernal pour obliger le monstre à lâcher sa proie pendant les éclipses, pourquoi le clergé catholique y verrait-il du mal, ou le taxerait-il de superstition ? Le  clergé des campagnes du sud de la France ne fait-il pas la même chose, à l'occasion, pendant l'apparition des comètes, des éclipses et des autres phénomènes célestes ? Lors du passage de la comète de Halley en 1456 "son apparition fut si terrifiante" dit Draper, "que le Pape, lui-même se vit obliger d'intervenir. Il l'exorcisa et la chassa du firmament. Elle s'enfuit dans les abîmes de l'espace, effrayée des malédictions de Calixte III, et ne se hasarda pas à revenir avant soixante-quinze ans 260" !!

Nous n'avons jamais entendu dire qu'un Pape ou un prêtre chrétien ait jamais cherché à dissuader les ignorants que le Diable était pour quelque chose dans les éclipses et les comètes ; mais nous voyons qu'un grand- prêtre bouddhiste dit à un fonctionnaire qui le plaisantait au sujet de cette superstition : "nos livres religieux cingalais nous enseignent que les éclipses du soleil et de la [180] lune annoncent une attaque du Rahu 261, (une des neuf planètes) mais non d'un diable 262".

Le mythe du "Dragon", si apparent dans l'Apocalypse et la Légende Dorée, et de la fable de Siméon le Stylite convertissant le Dragon, est sans contredit d'origine bouddhique, et peut-être même pré-bouddhique. Ce furent les pures doctrines de Gautama qui ramenèrent au Bouddhisme les cashmiriens qui étaient primitivement adonnés au culte Ophite, ou culte du serpent. L'encens et les fleurs remplacèrent les sacrifices humains et la croyance aux démons personnels. Ce fut au tour du christianisme d'hériter de la superstition dégradante au sujet des diables investis de pouvoirs pestilentiels et meurtriers. La Mahâvansa, le plus ancien des livres cingalais, raconte l'histoire du Roi Covercapal (Cobra-de-Capello), le dieu- serpent, qui fut converti au bouddhisme par un saint Rahat 263 ; et cette histoire est antérieure, et de beaucoup, à la Légende Dorée qui dit la même chose de Siméon le Stylite et de son dragon.

260 Conflict between Religion and Science, p. 269.

261 Rahu et Kehetty sont les deux étoiles fixes qui forment la tête et la queue de la constellation du Dragon.

262 E. Upham : La Mahavanoi, etc., p. 54 pour la réponse donnée par le grand prêtre de Mulgirs Galle Vihari, nommé Sir Bandare Metankéré Samanéré Samavahanse, à un Gouverneur hollandais en 1766.

263 Nous laissons aux savants archéologues et aux philologues le soin d'expliquer comment le culte du Naga ou du serpent a pu voyager du Cashmire au Mexique et devenir le culte de Narga, qui est également un culte du serpent, et une doctrine de lycanthropie.

264 Saint Michel, le chef des Æons est aussi Gabriel, le messager de Vie des Nazaréens, et le Indra des Hindous, le chef des bons Esprits qui terrassa Vasouki, le Démon qui s'insurgea contre Brahma.

 

Le Logos triomphe une fois de plus du grand Dragon ; saint Michel, le brillant archange, le chef des Æons, est vainqueur de Satan 264.

 Un fait digne de remarque, c'est que tant que l'initié garde le silence sur "ce qu'il sait", il est en sûreté. C'était le cas dans les temps anciens et ce l'est encore, de nos jours. Aussitôt que le Dieu des Chrétiens émanant du Silence, se manifesta comme – le Verbe ou le Logos, ce fut la cause de sa mort. Le serpent est le symbole de la sagesse et de l'éloquence, mais il est aussi celui de la destruction. "Oser, savoir, vouloir et se taire", sont les axiomes cardinaux du cabaliste. De même qu'Apollon et les autres dieux, Jésus est mis à mort par son Logos 265 ; il ressuscite, le tue à son tour et devient son maître. Est-il possible que cet antique symbole comme toutes les autres conceptions philosophiques de l'antiquité, ait plus d'une signification allégorique, et insoupçonnée ? Les coïncidences sont trop singulières pour être le résultat d'un simple hasard. [181]

Et maintenant que nous avons montré l'identité entre Michel et Satan, et les Sauveurs et Dragons des autres peuples, qu'y a-t-il de plus clair que toutes ces fables philosophiques aient eu leur origine en Inde, cette terre universelle du mysticisme métaphysique ? "Le monde" dit Ramatsariar, dans ses commentaires des Védas, "commença par une lutte entre l'Esprit du Bien et l'Esprit du Mal ; il doit finir de même. Après la destruction de la matière, le mal ne peut plus exister, il faut qu'il rentre dans le néant 266".

Dans son Apologia, Tertullien fausse d'une manière palpable chaque doctrine et chaque croyance des Païens, en ce qui a rapport aux oracles et aux dieux. Il leur donne indifféremment le nom de démons et de diables, et va même jusqu'à accuser ceux-ci de prendre possession des oiseaux de l'air ! Quel est le chrétien qui oserait, aujourd'hui, émettre un doute, au sujet d'une pareille autorité ? Le Psalmiste n'a-t-il pas dit : "Tous les dieux des nations sont des idoles" ; et l'Ange de cette Ecole, Thomas d'Aquin, traduit de sa propre autorité cabalistique, le mot idoles par diables ? "Ils se présentent aux hommes", dit-il, "et s'offrent à leur adoration et en opérant certaines choses qui paraissent miraculeuses 267".

265 Voyez l'amulette gnostique appelée le "Serpent Chnuphis" dans l'acte de lever sa tète couronnée des sept voyelles, qui est le symbole cabalistique pour représenter le a don de la parole à l'homme" ou Logos.

266 Tamas, les Védas.

267 Saint Thomas d'Aquin : Somma, II. 94 Art.

 

Les Pères étaient aussi prudents dans leurs inventions qu'ils étaient avisés. Pour être impartial, disons, qu'après avoir créé un Diable, ils se mirent à créer des saints apocryphes. Nous avons donné les noms de plusieurs de ceux-ci dans les chapitres précédents ; mais il ne faut pas oublier Baronius, lequel, après avoir lu dans un ouvrage de Chrysostome, au sujet du saint Xenoris, le mot qui signifie un couple, il le prit pour le nom d'un saint et, sur-le-champ, il fabriqua de toutes pièces un martyr d'Antioche, et donna la biographie détaillée et  authentique du "bienheureux saint". D'autres théologiens d'Apollyon – ou plutôt de Apolouôn – firent l'anti-Christ. Apolouôn est le "laveur" de Platon, le dieu qui purifie, qui nous lave et nous délivre de nos péchés ; néanmoins il fut, donc, transformé en celui "dont le nom hébreu est Abaddon, mais qui, en grec, est appelé Apollyon" – le Diable !

Max Mûller dit que le serpent dans le Paradis est une notion qui pourrait avoir pris naissance chez les Juifs, "et ne paraît guère souffrir la comparaison avec les notions autrement plus grandioses du  pouvoir terrible de Vritra et dAhriman dans les Véda et l'Avesta". Pour les cabalistes, le Diable n'a toujours été qu'un mythe-Dieu ou le bien inversé. Ce magicien moderne qu'est Eliphas Lévi, appelle le Diable l'ivresse astrale. C'est, dit-il, une force aveugle, comme l'électricité ; et parlant allégoriquement, [182] comme il l'a fait toujours, Jésus dit qu'il "vit Satan tombant du Ciel comme un éclair".

Les prêtres insistent sur ce fait que Dieu a envoyé le Diable pour tenter l'humanité ; ce serait, en tous cas, une étrange manière de  lui prouver son amour sans bornes ! Si l'Etre Suprême est vraiment coupable d'une trahison si peu paternelle, il ne mérite, certes que l'adoration d'une Eglise capable de chanter un Te Deum à l'occasion d'un massacre de la Saint-Barthélémy, et de bénir les cimeterres musulmans levés pour égorger les Chrétiens Grecs !

C'est de saine logique et de bonne loi, car une maxime de jurisprudence ne dit-elle pas : "Qui facit per alium, facit per se ?"

Les grandes différences qu'on remarque entre les diverses conceptions du Diable, sont souvent fort comiques. Tandis que les bigots l'agrémentent invariablement de cornes et d'une queue, et lui prêtent toutes sortes de caractères  répugnants,  y  compris  une  odeur  humaine 268         nauséabonde, Milton, Byron, Gœthe, Lermontoff 269 et une foule d'auteurs français ont chanté ses louanges en vers et en prose. Le Satan de Milton, et même le Méphistophélès de Gœthe, sont certainement des figures plus imposantes que celles de beaucoup d'anges, tels que nous les présentent la prose des bigots en extase. Etablissons la comparaison entre deux descriptions et cédons le pas à l'auteur sensationnel, incomparable, des Mousseaux. Il nous donne un récit vibrant d'un incube, dans les propres paroles de la pénitente en personne : "Une fois, nous dit-elle, pendant l'espace d'une grande demi-heure, elle vit distinctement à côté d'elle, un individu avec un affreux corps noir et terrible, dont les mains d'une grandeur démesurée se terminaient par des doigts crochus et des griffes. Le sens de la vue, celui du toucher, et le sens olfactif étaient confirmés par celui de l'ouïe 270".

268 Consultez des Mousseaux ; voyez ce que disent d'autres Demonographes ; les divers"procès de sorcières", et les dépositions de celles-ci sous la torture, etc. A notre humble avis, le Diable doit avoir contracté cette odeur nauséabonde et ses habitudes de malpropreté dans la compagnie des moines du moyen fige. Beaucoup de ces saints se vantaient de ne s'être jamais lavés ! "Se dévêtir par vaine propreté est un péché aux yeux de Dieu", dit Sprenger dans son Marteau des Sorcières Les ermites et les moines "fuyaient tout nettoyage comme une souillure. On ne se baigna pas pendant mille ans !" s'écrie Michelet dans sa Sorcière. Pourquoi alors cette clameur contre les fakirs ? S'ils vivent dans la saleté ils ne se couvrent de boue qu'après s'être lavés, car leur religion  leur commande de se laver tous les matins, et quelquefois plusieurs fois par jour.

269 Lermontoff, le grand poète russe, auteur du Démon.

270 Les hauts phénomènes de la Magie, p. 379.

  

Et néanmoins, pendant l'espace de plusieurs années, cette femme consentit à être mise à mal par un pareil héros ! Combien plus sublime nous apparaît la figure majestueuse du Satan de Milton, comparée à ce galant odorant ! [183] Que le lecteur se représente, s'il le peut, cette merveilleuse chimère, cet idéal de l'ange rebelle, transformé en Orgueil incarné, entrant dans la peau du plus répugnant de tous les animaux ! En dépit de cela, le catéchisme chrétien nous enseigne que Satan in propria persona, tenta notre mère Eve, dans un véritable paradis, et cela sous la forme d'un serpent, qui, de tous les animaux était le plus insinuant et le plus fascinateur ! Pour le punir, Dieu le condamne à ramper éternellement sur le ventre et à mordre la poussière. "Cette sentence", remarque Lévi, "ne ressemble en rien aux tourments des traditionnelles flammes de l'enfer." D'autant plus, que le vrai serpent zoologique, qui fut créé avant Adam et Eve, rampait déjà sur le ventre, et mordait déjà la poussière, avant qu'il n'y ait eu de péché originel !

 A part cela, Ophion le Daïmon, ou le Diable, n'était-il pas appelé Dominus, tout comme Dieu 271 ? Le mot Dieu (la divinité) est dérivé du sanscrit Deva, et celui de Diable du persan daëva, mots qui sont identiques en substance. Hercule, fils de Jupiter et d'Alcmène, un des plus grands dieux-solaires, et Logos manifesté, est néanmoins, comme tous les autres, représenté sous une nature double 272.

L'Agathodaemon, le daemon bienfaisant 273, celui-là même que nous retrouvons, plus tard, chez les ophites sous l'appellation du Logos, ou sagesse divine, était représenté par un serpent se tenant sur un pieu, dans les Mystères des Bacchanales. Le serpent à tête de faucon est un des plus anciens emblèmes égyptiens, et représente,  selon  Deane,  la  pensée divine 274.

Azazel c'est Moloch et Samaël, dit Movers 275, et nous voyons qu'Aaron, frère du grand législateur Moïse, sacrifie également à Jéhovah et à Azazel.

"Aaron tirera au sort deux boucs ; un pour le Seigneur (Ihoh dans l'original) et un pour le bouc émissaire" (Azazel).

Jéhovah dans l'Ancien Testament présente tous les attributs du vieux Saturne 276, malgré ses métamorphoses de Adoni en Eloï, Dieu des Dieux et Seigneur des Seigneurs 277. [184]

271 Movers, p. 109.

272 Hercule est d'origine hindoue.

273 Le même que le Kneph des Egyptiens et l'Ophis Gnostique.

274 Serpent Worship, p. 145.

275 Movers, p. 397. Azazel et Samaël sont identiques.

276 Saturne est Bel-Moloch, et même Hercule et Siva. Ces deux derniers sont HaraKala ou dieux de la guerre, de la bataille, ou le "Seigneur des Armées". "Jéhova est un vaillant guerrier" lit-on dans l'Exode XV, 3. "Le Seigneur des Armées est son nom". (Esaïe LI.15) et David le bénit parce qu'il "exerce ses mains au combat, ses doigts à la bataille" (Psaume CXLIV. I). Saturne est également le Soleil, et Movers dit que "Kronos Saturne était appelé par les Phéniciens, Israël (130) Philon le juif dit la même chose (dans Eusèbe, p. 44).

277 "Béni soit Iahoh, Alahim, Alahi, Israël" (Psaume LXXII). (La traduction française dit : "Béni soit l'Eternel Dieu, le Dieu d'Israél". Note du Traducteur).

 

Jésus, sur la montagne, est tenté par le Diable, qui lui promet tous les royaumes du monde et leur gloire, s'il consent à se prosterner devant lui  et à l'adorer (Matthieu, IV 8. 9). Bouddha est tenté par le Démon Wasawarthi Mara, qui lui dit, lorsqu'il quitte le palais de son père : "Reste, je t'en supplie, afin de posséder les honneurs qui sont à ta portée ; ne pars point, ne pars point !" Et sur le refus de Gautama d'accepter ses offres, il grince des dents avec rage, et le menace de sa vengeance. De même que le Christ, le Bouddha triomphe du Diable 278.

Dans les Mystères Bacchiques, on faisait passer une coupe consacrée après le repas, qui portait le nom de coupe de l'Agathodaëmon 279. Le rite Ophite analogue, fut évidemment emprunté à ces Mystères.  La communion du pain et du vin était en usage dans le culte de presque toutes les divinités importantes 280.

En relation avec le sacrement serai-mithraïque, adopté par les Marcosiens, autre secte gnostique, éminemment cabaliste et théurgique, Epiphane raconte une étrange histoire pour illustrer l'habileté du Diable. Pendant la célébration de leur Eucharistie, on apportait au milieu de la congrégation trois grands vases du plus pur cristal, remplis de vin blanc. Pendant le cours de la cérémonie, et en vue de toute le monde, ce vin se changeait instantanément en rouge sang, en pourpre et finalement en bleu azur. "Le mage, dit Epiphane, présente alors un des vases à une femme de la congrégation en la priant de le bénir. Cela fait, le mage en verse une partie dans un vase d'une capacité beaucoup plus grande en prononçant la prière suivante : "(tue la grâce de Dieu, qui est au-dessus de tout, inconcevable et inexplicable, remplisse ton homme intérieur, et augmente au-dedans de toi Sa connaissance, en plantant la graine de moutarde dans un sol fertile 281. La  liqueur  du  grand  vase  monte,  alors,  jusqu'à déborder 282."

 278 Manual of Buddhism de Hardy, p 60.

279 Lect., on Mod. Phil. Vol. I, p. 44 de Cousin.

280 Movers, Duncker, Higgins et autres.

281 Haeres, XXXIV ; Gnostics, p. 53.

282  Pour, la première fois le vin fut déclaré sacré dans les Mystères de Bacchus. Payne Knight  croit – à tort, pensons-nous – qu'on administrait le vin pour produire une fausse extase par l'ivresse. Il demeura néanmoins sacré, et l'Eucharistie Chrétienne est certainement une imitation du rite païen. Que M. Knight ait tort ou raison, nous regrettons d'avoir à dire qu'un pasteur protestant, le Rév. Joseph Blanchard, de New-York, fut trouvé ivre dans un des squares publics le soir du dimanche 5 août 1877, et emmené en prison. Le rapport qui fut publié disait : "L'accusé dit qu'il avait été à l'église et qu'il avait bu un peu trop de vin de la communion".

 

II est bon de comparer les récits pré-chrétiens avec les post-chrétiens à propos des diverses divinités païennes qu'on a fait descendre aux Enfers après leur mort et avant leur résurrection. Orphée fit ce voyage 283, et le Christ fut le dernier de ces voyageurs [185] souterrains. Dans le Credo des Apôtres, qui est divisé en douze phrases ou articles, chacun des articles séparés ayant été inséré, suivant saint Augustin 284, par chaque apôtre en particulier, l'article "Il descendit aux Enfers et le troisième jour  il ressuscita d'entre les morts", est attribué à Thomas ; peut-être en expiation pour son manque de foi. Quoi qu'il en soit, cet article a été déclaré un faux, et il n'existe pas de preuve "que cette déclaration de foi ait été formulée par les apôtres, ou même qu'elle ait existé sous forme  de  Credo  à  leur époque 285".

C'est l'addition la plus importante qui ait été faite au Credo des apôtres, et elle date de l'an 600 de notre ère 286. Elle n'était pas connue à l'époque d'Eusèbe. L'Evêque Parsons dit que cette addition ne figurait pas dans les anciens credos, ou dans les articles de foi 287. Irénée, Origène et Tertullien ne montrent pas qu'ils en aient eu connaissance 288. Il ne fut mentionné à aucun Concile avant le VIIème siècle. Théodoret, Epiphane et Socrate sont tous muets à son sujet. Il diffère du Credo des ouvrages de saint Augustin 289. Ruffinus affirme qu'à son époque il n'existait ni dans le credo romain ni dans l'oriental. (Exposit in Symbol. Apost. § 10). Mais le problème est résolu lorsque nous lisons que des siècles auparavant Hermès parla comme suit à Prométhée, enchaîné sur les rochers arides du mont Caucase "Ne t'attends pas à une fin de ces labeurs, JUSQU'A CE QU'UN DIEU APPARAISSE COMME UN SUBSTITUT DE TES ANGOISSES, ET QU'IL CONSENTE A DESCENDRE AUSSI BIEN AU  SOMBRE HADÈS ET AUX TRISTES   ABIMES AUTOUR DU TARTARE (Eschyle "Prométhée", 1027 ff).

283 Le rite de l'initiation représentait une descente dans le monde inférieur. Bacchus, Héraclès, Orphée et Asklepius descendirent tous aux Enfers et remontèrent le troisième jour.

284 Hist. Apost. Creed. de King, in-8° p. 26.

285 Common Prayer de Justice Bailey, 1813, p. 9.

286 Apostle's Creed ; Nouveau Testament Apocryphe.

287 On the Creed, fol. 1676, p. 225.

288 Lib. IC.2 ; Libr. de Princ, dans le Proem. Advers. Praxeam. C. II.

289 De Fide et Symbol.

 

Ce dieu était Héraclès, le "Fils Unique" et le Sauveur. Et c'est lui que les Pères ingénieux prirent comme modèle. Hercule – appelé Alexicacos – car il ramena les méchants et les convertit à la vertu ; Soter, ou Sauveur, appelé également Neulos Eumelos – le Bon Berger ; Astrochiton, vêtu d'étoiles et le Seigneur du Feu. "Il ne chercha point à assujettir les nations par la force, mais par la Sagesse divine et la persuasion", dit Lucien. "Héraclès répandit la culture et une douce religion, et détruisit la doctrine du châtiment éternel, en arrachant Cerbère (le Diable Païen) au monde inférieur". Et ce fut encore Héraclès, ainsi que nous le constatons, qui délivra Prométhée (l'Adam des païens) en mettant une fin aux tortures qui lui avaient été infligées pour [186] ses transgressions, par sa descente dans l'Hadès et son voyage autour du Tartare. Comme le Christ il apparut comme un substitut pour les tourments de l'humanité, en s'offrant lui- même en sacrifice sur le bûcher funéraire. "Son immolation volontaire, dit Bart, annonçait la nouvelle naissance éthérée de l'humanité... Par la délivrance de Prométhée, et l'érection des autels, nous voyons en lui le médiateur entre l'ancienne foi et la nouvelle... Il abolit les sacrifices humains partout où il les trouva institués. Il descendit dans le sombre royaume de Pluton, sous forme d'ombre... et il en remonta sous forme d'esprit vers son père, Zeus, dans l'Olympe".

La légende d'Héraclès impressionna l'antiquité au point que même les juifs monothéistes (?) de cette époque, pour ne pas être surpassés par leurs contemporains, en firent usage dans leur rédaction de fables originelles. Héraclès, dans sa mythobiographie, est accusé de plagiat de l'oracle de Delphes. Dans le Sepher Toldos Jeshu, les Rabbins ont accusé Jésus d'avoir dérobé dans leur sanctuaire le Nona qui ne pouvait être communiqué !

Il est, par conséquent, fort naturel de voir ses nombreuses aventures, mondaines et religieuses, fidèlement reproduites dans la Descente aux Enfers. L'Evangile de Nicodème, maintenant seulement proclamé apocryphe, surpasse tout ce que nous avons lu, en fait de mensonges et de plagiat éhonté. Que le lecteur juge par lui-même.

 Au début du chapitre XVI, Satan et le "Prince des Enfers" sont en paisible conversation. Tout à coup, ils sont effrayés par une "voix comme le tonnerre", et le fracas du vent, qui leur commande de  relever leurs portes, parce que le "Roi de Gloire désire entrer". Sur ce, le Prince de l'Enfer, "se met à quereller Satan pour n'avoir pas pris les précautions nécessaires, afin d'empêcher une pareille visite". La querelle se termine quand le prince jette "Satan hors de son Enfer », ordonnant en même temps à ses serviteurs impies "d'avoir à fermer les portes de bronze de la cruauté, de les assujettir avec des barres de fer, et de combattre courageusement de peur que nous ne soyons faits prisonniers".

Mais "lorsque la communauté des saints... (en Enfer ?) l'entendit, ils s'adressèrent d'une voix courroucée au Prince des Ténèbres, en lui disant : Ouvre tes portes afin que le Roi de Gloire puisse entrer", prouvant, par cela, que le prince avait besoin de porte-parole.

"Et le divin (?) prophète David s'écria, en disant : N'ai-je pas bien prophétisé, lorsque j'étais sur la terre ?". Après cela un autre prophète, Esaie, parla dans les mêmes termes "N'ai-je pas bien prophétisé ?" etc. Puis la communauté des saints et des [187] prophètes après s'être vantée d'un bout du chapitre à l'autre, et avoir comparé les notes de leurs prophéties commencent une bagarre ce qui fait dire au Prince de l'Enfer que "les morts ne s'étaient, jusque là, jamais permis une conduite aussi insolente envers nous (les diables, XVIII, 6) ; tout en feignant d'ignorer, pendant tout ce temps, qui était celui qui demandait admission. Il demande alors fort innocemment : "Mais qui est ce Roi de Gloire". David lui dit alors qu'il ne connaît que trop bien la voix, et qu'il comprend fort bien ses paroles. "parce que" ajoute-t-il, "je les ai parlées en vertu de son Esprit". Voyant, enfin, que le Prince de l'Enfer s'obstine à ne pas vouloir ouvrir les "portes de bronze de l'iniquité", bien que le roi psalmiste se soit porté garant pour le visiteur, David, se décide alors à traiter l'ennemi "en Philistin et lui crie : Et maintenant immonde et puant prince de l'enfer, ouvre tes portails... Je te dis que le Roi de Gloire est là... laisse-le entrer !"

Pendant qu'il se disputait encore, "le puissant Seigneur apparut sous la forme d'un homme" (?) sur quoi "la Mort impie et ses cruels officiers sont saisis de frayeur". Ils s'adressent alors, en tremblant au Christ, lui prodiguant les flatteries et les compliments, sous forme de questions, dont chacune est un article de foi. Par exemple : "Et qui es-tu, toi qui es si puissant et si grand, qui libères les captifs retenus enchaînés par le péché originel ?" demande un de ces diables. "Peut-être es-tu Jésus", demande humblement un autre, "dont Satan vient justement de parler, et qui "par la mort sur la Croix, as reçu la puissance sur la mort ?" etc. Au lieu de leur répondre, le Roi de Gloire a foule la Mort aux pieds, saisit le Prince des Enfers et le dépouille de son pouvoir".

C'est alors que commence en Enfer un vacarme, fort graphiquement décrit par Homère, Hésiode et leur interprète Preller, dans son récit de l'astronomique Hercules Invictus, et de ses fêtes à Tyr, Tarse et Sardes. Après avoir reçu l'initiation dans les Eleusinia de l'Attique, le dieu païen descend dans l'Hadès et lorsqu'il pénètre dans le monde inférieur il répand une telle terreur parmi les morts que tous s'enfuient 290" ! Nous retrouvons les mêmes paroles dans Nicodème. Il s'ensuit alors une scène de confusion, d'horreur et de lamentations. S'apercevant que la bataille est perdue, le Prince de l'Enfer tourne casaque et se range prudemment du côté du plus fort. Celui contre lequel selon Jude et Pierre, même l'archange Michel "n'osa pas porter une accusation devant le Seigneur", est maintenant honteusement abandonné par son ex-allié et ami le "Prince de l'Enfer". Le [188] pauvre Satan se voit honni et injurié pour tous ses crimes, aussi bien par les saints que par les diables ; tandis que le Prince est ouvertement récompensé pour sa trahison. S'adressant à lui, le Roi de Gloire lui dit : "Beelzebub, le Prince de l'Enfer, Satan sera dorénavant sujet à ton pouvoir, à jamais à la place d'Adam et de ses vertueux fils, qui sont les miens... Venez à moi, vous tous, mes saints, qui avez été créés à mon image, qui avez été condamnés par l'arbre au fruit défendu et par le Diable et la mort. Vivez dorénavant par le bois de ma croix ; le Diable, le prince de ce monde est battu (?) et la Mort est vaincue". Puis le Seigneur prenant Adam par sa main droite et David par la gauche "monte de l'Enfer, suivi par tous les Saints, Enoch, Elie et le bon larron 291".

 290 Preller II, p. 154.

291 Nicodemus ; Evangile Apocryphe, traduit de l'Evangile publié par Grynœus, Orthodoxographa, Vol. I, tome II, p. 643.

 

Est-ce par oubli, que le pieux auteur omet de compléter la cavalcade, en y faisant figurer le dragon repentant de Siméon le Stylite, et le loup converti de saint François, remuant la queue et versant des larmes de joie !

Dans le Codex des Nazaréens, c'est Tobo qui est le libérateur de l'âme d'Adam, "et qui la transporte de l'Orcus (Hadès) au séjour de VIE. Tobo est Tob-Adonijah, un des douze disciples (Lévites) envoyés par Jéhosaphat pour prêcher aux cités de Judah le Livre de la Loi (II Chron. XVII). Dans les livres cabalistiques ceux-ci étaient "des hommes sages", des Mages. Ils attirèrent les rayons du soleil pour illuminer Shéol (Hadès) Orcus, et montrer le chemin à l'âme d'Adam, qui représente collectivement les âmes de l'humanité entière, pour sortir des Ténèbres, l'obscurité de l'ignorance. Adam (Athamas) c'est Tamuz ou Adonis, et Adonis est le soleil Hélios. On fait dire à Osiris dans le Livre des Morts (VI, 231). "Je resplendis comme le soleil dans la maison des astres, pendant la fête du soleil". Le Christ est appelé "Soleil de Justice", "Hélios de Justice" (Eusèbe : Démons. Ev. V.

29) ce qui n'est autre chose qu'une répétition des anciennes allégories païennes ; néanmoins le faire servir à un pareil usage, n'est pas moins impie de la part de ceux qui prétendaient décrire un véritable épisode du pèlerinage terrestre de leur Dieu !

"Héraclès est sorti des demeures terrestres, en quittant le palais souterrain de Pluton" 292.

"Tu fis trembler les noirs étangs du Styx, et le portier d'Orcus te redoutait... Ni Typhon, lui-même, ce géant tout armé ne t'inspira aucun effroi... Nous te saluons, digne FILS de JUPITER, nouvelle GLOIRE ajoutée aux dieux ! 293". [189]

Plus de quatre siècles avant la naissance de Jésus, Aristophane avait écrit sa parodie de la Descente aux Enfers de Héraclés 294. Le chœur des a bienheureux", les initiés, les Champs Elysées, l'arrivée de Bacchus (qui est Iacchos-Iaho et Sabaoth) avec Héraclès, leur réception avec des torches allumées, emblèmes de la vie nouvelle et de la RESURRECTION des ténèbres, de la mort à la lumière, et de la VIE éternelle ; rien ne manque dans ce poème, de tout ce qu'on trouve dans l'Evangile de Nicodème 295 "Réveillez-vous, flambeaux enflammés... car tu viens Iacchos, les brandissant dans tes mains, étoile phosphorescente du rite nocturne" 296

292 Euripide : Héraclès, 807.

293 Enéide VIII, 274 f.

294 Les Grenouilles ; voyez fragments dans Sod, the Mystery of Adonis.

295 Voyez p 180-187, 327.

296 Aristophane : Les Grenouilles.

297 Voyez la préface du Hermas dans le Nouveau Testament Apocryphe.

298 On trouve l'original de l'épisode décrit dans l'Evangile selon saint Luc, dans la Vie du Bouddha, de Bkah Hgyur (Texte Tibétain). Un vieux et saint ascète, le Rishi Asita, vient de loin pour voir le Bouddha enfant, ayant été instruit de sa naissance et de sa mission par des visions surnaturelles. Après avoir adoré le petit Gautama, le saint vieillard se met à pleurer, et lorsqu'on lui demande la raison de ses larmes, il répond : a Après être devenu Bouddha, il aidera des centaines de millions d'âmes à passer à 1 autre rive de l'océan de la vie, et il les conduira pour jamais à l'immortalité. Et moi, moi je ne verrai point cette perle des Bouddhas 1 Guéri de ma maladie, je ne serai pas libéré par lui de la passion humaine ! O, grand Roi ! je suis trop vieux – voilà pourquoi je pleure, et pourquoi, dans ma détresse, je pousse de profonds soupirs !"

Pa ; traduit du texte tibétain et revu de l'original sanscrit Lalitavistara, par P.E. Foucaux 1847. vol. II, pp. 106, 107.

299 Le signe de la croix – quelques jours seulement après la résurrection et avant que la croix ait été reconnue comme un symbole !

 

Mais les chrétiens acceptent au pied de la lettre ces aventures post- mortem de leur dieu, arrangées d'après celles de ses prédécesseurs païens, et parodiées par Aristophane quatre siècles avant notre ère ! Les absurdités de Nicodème étaient lues dans les églises, comme l'étaient aussi celles du Berger d'Hermas. Irénée cite ce dernier en le qualifiant d'Ecriture et de "révélation" d'inspiration divine ; Jérôme et Eusèbe insistent, tous deus, sur leur lecture publique dans les temples ; et Athanase observe que les Pères en "ordonnèrent la lecture afin de confirmer la foi et la piété". Mais voici que survient le revers de cette brillante médaille, afin de faire voir, une fois de plus, l'instabilité et le peu de confiance que méritent les plus puissants piliers d'une Eglise infaillible. Saint Jérôme qui vante ce livre dans son catalogue des auteurs ecclésiastiques, le condamna plus tard dans ses commentaires, comme "apocryphe et vain" ! Tertullien qui ne trouvait pas assez de louanges pour le Berger d'Hermas, lorsqu'il était catholique, "en dit tout le mal possible lorsqu'il devint Montaniste" 297.

Le chapitre XIII commence par le récit des deux revenants ressuscités, Charinus et Lenthius, fils du même Siméon qui, dans l'Evangile selon saint Luc (II, 25-32) prit l'enfant Jésus dans ses bras, et bénit Dieu en disant : "Maintenant, Seigneur tu laisses ton Serviteur s'en aller en paix... Car mes yeux ont vu ton salut 298". Ces deux revenants sont sortis de leurs tombeaux Cela n'empêche pas le saint homme de prophétiser au sujet du jeune Bouddha, et à peu de différence près, il dit la même chose que Siméon au sujet de Jésus. Tandis que celui-ci appelle Jésus a une lumière destinée à éclairer les nations et comme la gloire du peuple d'Israël a, le prophète bouddhiste promet que le jeune prince sera vêtu de la sagesse complète ou "lumière" du Bouddha et qu'il fera tourner la roue de la Loi comme nul homme ne l'avait tournée avant lui. Rgya Tcher Rol glacés, [190] tout exprès pour faire la déclaration des "mystères" qu'ils ont vus dans l'enfer, après leur mort. Ce n'est qu'à la requête urgente d'Anne et de Caïphe, de Nicodème (l'auteur), de Joseph (d'Arimathie) et de Gamaliel, qui les ont priés de leur révéler ces grands secrets, qu'ils ont été autorisés à le faire. Toutefois Annas et Caïphas, qui escortent les revenants jusqu'à la synagogue de Jérusalem, prennent la précaution de faire jurer sur le Livre de la Loi, aux deux hommes ressuscités, et qui étaient enterrés depuis des années, par le Dieu Adonai et le Dieu d'Israël, de ne dire que la vérité. C'est pourquoi après avoir fait le signe de la croix sur leurs langues 299, ils demandent du papier pour écrire leurs confessions (XII, 21-25). Ils disent comment, lorsque "au fond de l'enfer et dans l'obscurité des ténèbres", ils virent soudain "une substantielle lumière pourpre, illuminant l'endroit". Adam, les patriarches et les prophètes se réjouissent alors, et Esaïe se vante d'avoir prédit tout cela. C'est alors qu'arrive Siméon, leur père, en déclarant que "l'enfant qu'il avait tenu dans ses bras, dans le temple, allait venir pour les délivrer".

Après que Siméon eût délivré son message à l'honorable compagnie de l'enfer, "survint un personnage ressemblant à un petit ermite, (?) qu'on reconnut pour être Jean-Baptiste". L'idée est suggestive, et montre que même le "Précurseur" et le "Prophète du Tout Puissant" n'avait pas été exempt de sécher un enfer, jusqu'à être réduit en dimensions, et que cela avait affecté son cerveau et sa mémoire. Oubliant (Mathieu XI) qu'il avait manifesté les doutes les plus sérieux au sujet de la mission messianique de Jésus, le Baptiste prétend au droit d'être également reconnu comme prophète. "Et moi, Jean, dit-il, lorsque je vis Jésus s'approchant de moi, mû par le Saint-Esprit, je m'écriai : "Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde... et je le baptisai... et je vis le Saint-Esprit descendre sur lui en disant : Celui-ci est mon Fils Bien Aimé, etc." Et de penser que ses descendants et [191] ses disciples, comme les Mandéens de Basra, nient complètement ces paroles !

C'est, alors, au tour d'Adam, qui agit comme si sa véracité était mise en doute dans cette "assemblée impie", d'appeler son fils Seth, en lui ordonnant de déclarer à ses fils, les patriarches et les prophètes, ce que l'Archange Michel lui dit à la porte du Paradis, lorsque lui, Adam, envoya Seth pour "supplier Dieu d'oindre" sa tète pendant la  maladie d'Adam (XIV. 2). Et Seth leur raconte que pendant qu'il priait à la porte du Paradis, Michel lui conseilla de ne pas demander à Dieu "l'huile de l'arbre de la pitié pour oindre la tête du père Adam afin de guérir sa migraine ; car tu ne pourras l'obtenir, à aucun prix, jusqu'au DERNIER JOUR, c'est-à-dire jusqu'à ce que 5500 ans se soient écoulés".

Cette agréable petite causerie intime entre saint Michel et Seth fut certainement intercalée pour cadrer avec la chronologie patristique, et dans le but d'établir un lien plus étroit entre le Messie et Jésus, sur l'autorité d'un Evangile dûment reconnu et d'inspiration divine. Les Pères des premiers siècles commirent une erreur impardonnable lorsqu'ils détruisirent les images fragiles de païens mortels, au lieu des monuments de l'antiquité égyptienne. Ces derniers ont prouvé être bien plus précieux pour l'archéologie et la science moderne, depuis qu'on a reconnu que le roi Ménès et ses architectes florissaient entre quatre et cinq mille ans avant notre "Père Adam" et avant que l'univers, suivant la chronologie biblique, eût été "crée de rien" 300.

300 Pagne Knight prouve que depuis l'époque du premier roi Ménès, quand toute la région autour du lac Méris n'était qu'un marais (Hérodote, 11. k) jusqu'à celle de l'invasion perse, alors qu'elle était le jardin du monde ; il a du s'écouler entre 11.000 et 12.000 ans. (Voyez Ancient art and Mythology ; C L I., de R. Pagne Knight, p. 108. Édité par A. Wilder.

 

"Pendant que tous les saints se réjouissaient, voici que Satan, le prince et le capitaine de la mort", dit au Prince de l'Enfer : "Prépare-toi à recevoir Jésus de Nazareth en personne, qui se vantait d'être le Fils de Dieu, et cependant était un homme qui eut peur de la mort, car il dit : mon âme est tourmentée jusqu'à la mort." (XV. 1. 2).

Il existe une tradition parmi les auteurs ecclésiastiques grecs, que les "Hérétiques" (peut-être s'agit-il de Celse) avaient fait d'amers reproches aux Chrétiens au sujet de ce point délicat. Ils maintenaient que si Jésus n'était pas un simple mortel, souvent abandonné par l'esprit de Christos, il n'eut pas pu se plaindre en employant les expressions qui lui sont attribuées ; il ne se serait pas non plus écrié à haute voix : "Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné ?" Cette objection est fort habilement réfutée dans l'Évangile de Nicodème, et c'est le "Prince de l'Enfer" qui tranche la difficulté. [192]

Il commence par discuter avec Satan en vrai métaphysicien. "Quel est ce prince", demande-t-il dédaigneusement, "qui tout puissant qu'il est n'est cependant qu'un homme et a peur de la mort ?... Je t'affirme que lorsqu'il a avoué craindre la mort, il n'a voulu que te tromper, et ce sera un malheur pour toi dans les sicles sans fin !"

Il est réjouissant de voir jusqu'à quel point l'auteur de cet Evangile serre de près le texte du Nouveau Testament et surtout du quatrième évangile ; l'habileté avec laquelle il prépare la voie pour des questions et des réponses en apparence "innocentes", corroborant les passages les plus contestables des quatre évangiles, passages plus discutés et plus mis en doute en ces temps de subtil sophisme des savants Gnostiques qu'ils ne le sont de nos jours ; raison de plus pour que les Pères aient cru devoir brûler plutôt les documents de leurs antagonistes, que de détruire leur hérésie. En voici un bon exemple. Le dialogue entre Satan et le Prince métaphysicien à demi converti du monde inférieur continue en ces termes "Qui donc, est ce Jésus de Nazareth", demande naïvement le prince, "qui par sa parole m'a ravi les morts, sans qu'ils aient eu besoin de prières à Dieu" ? (XV. 16).

"Qui sait", répond Satan, avec innocence jésuitique "c'est peut-être le même qui m'a repris LAZARE après qu'il eut été mort pendant quatre jours, alors qu'il sentait déjà mauvais et était en état de putréfaction ?... C'est ce même Jésus de Nazareth... Je t'en conjure, par les pouvoirs que nous possédons tous les deux, ne l'amène pas ici !" s'écrie le prince. "Car lorsque j'entendis le pouvoir de sa parole, je tremblai de crainte, et toute ma suite impie fut déroutée. Il ne nous fut pas possible de retenir Lazare, car il se secoua, et donnant tous les signes de la méchanceté, il s'éloigna immédiatement de nous ; et la terre elle-même, où le corps mort de Lazare était  placé, le rejeta plein de vie." "Certes", ajoute pensivement le Prince de l'Enfer, "je reconnais maintenant qu'il est le Dieu Tout Puissant, qui est très puissant dans son royaume, et très puissant dans sa nature humaine, et qu'il est le Sauveur des hommes. Ne l'amène, donc, pas ici, de peur qu'il ne mette en liberté tous ceux que je retiens en prison pour leur infidélité, et... qu'il ne les conduise à la vie éternelle" (XV. 20).

Ici termine le témoignage post mortem des deux fantômes. Charinus (le revenant n° 1) donne ce qu'il a écrit à Anne Caïphe et Gamaliel, et Lenthius (le revenant n° 2) passe sa prose à Joseph et à Nicodème, après quoi tous les deux se changent "en formes très blanches et disparaissent".

Et afin de prouver que pendant tout ce temps les "fantômes"avaient été dans ce que les spirites modernes nomment strictement [193] des conditions d'expérience, l'auteur de l'Evangile ajoute : "Mais ce que les deux avaient écrit concordait parfaitement, de sorte que ce que l'un avait écrit ne comportait pas une seule lettre de plus que la production de l'autre."

Cette nouvelle se répandit par toutes les synagogues, continue à dire l'Evangile, et Pilate monta au Temple, ainsi que le lui avait conseillé Nicodème, et là il rassembla tous les Juifs. Au cours de cette réunion historique, on fait dire à Caïphe et à Anne, que les Ecritures témoignent "qu'Il (Jésus) est le Fils de Dieu et le Seigneur et le Roi d'Israël" (!). La confession se termine par ces paroles mémorables :

"Il apparaît, donc, que Jésus, que nous avons crucifié, est bien Jésus-Christ, le Fils de Dieu, et le véritable Dieu Tout-Puissant. Amen (!)"

Malgré le poids écrasant d'une pareille confession, et  la reconnaissance de Jésus comme le Dieu Tout-Puissant en personne, le "Seigneur Dieu d'Israël", ni le grand-prêtre, ni son beau-père, ni aucun des Anciens, ni Pilate, qui mit ces récits par écrit, ni aucun des notables juifs de Jérusalem, n'embrassèrent le Christianisme.

Cela se passe de commentaires. Cet Evangile finit par ces mots : "Au nom de la Sainte Trinité [au sujet de laquelle Nicodème ne pouvait encore rien savoir], ainsi se terminent les Actes de Notre Sauveur Jésus-Christ, que l'Empereur Theodosius le Grand trouva à Jérusalem, dans la halle de Ponce-Pilate, parmi les archives publiques" ; cette histoire, prétend avoir été écrite en langue hébraïque par Nicodème, "les faits ayant eu lieu dans la dix-neuvième année du règne de Tibère César, empereur des Romains, et dans la dix-septième année du Gouvernement d'Hérode, le Fils d'Hérode, Roi de Galilée, le huitième avant les calendes d'avril" etc., etc. Tout cela constitue l'imposture la plus éhontée qui ait jamais été perpétrée depuis l'époque des pieuses fraudes inaugurées sous le premier évêque de Rome, quel qu'ait été celui-ci. Le maladroit falsificateur parait avoir ignoré ou n'avoir jamais entendu dire que le dogme de la Trinité ne fut établi  que 325 ans, après la date supposée de cet ouvrage. Le mot Trinité n'est mentionné ni dans l'Ancien Testament ni dans le Nouveau, et on n'y trouve rien qui puisse justifier un prétexte pour mettre cette doctrine en avant. (Voyez page 200 du troisième volume de cet ouvrage "Descente du Christ aux Enfers"). Aucun argument ne peut excuser la publication de ce faux évangile comme une révélation divine, car dès son début il passait déjà pour une imposture préméditée. Si l'évangile, lui-même, a été déclaré apocryphe, [194] néanmoins chacun des dogmes qu'il contient a été, et est encore imposé au monde chrétien. Et même le fait qu'il est aujourd'hui répudié n'est nullement à la louange de l'Eglise, car elle ne ha fait que parce qu'elle s'y est vue forcée par la honte.

Nous sommes, donc, parfaitement autorisés à répéter le Credo corrigé de Robert Taylor, lequel, en substance, est bien celui des Chrétiens :

Je crois en Zeus, le Père Tout-Puissant,

Et en son Fils, Iasios Christ Notre-Seigneur, Qui a été conçu du Saint-Esprit,

Né de la Vierge Elektra, Frappé de la Foudre,

Il est mort et a été enterré, Il descendit aux Enfers,

Il ressuscita et monta au Ciel,

D'où il reviendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint Nous,

Au Saint Cercle des Grands Dieux,

 Dans la communauté des Divinités, Dans l'expiation des péchés,

Dans l'immortalité de l'Ame, Et la vie Eternelle.

II est prouvé que les Israélites ont adoré Baal, le Bacchus syrien, qu'ils ont offert de l'encens au Serpent sabazien ou d'Esculape, et qu'ils ont pris part aux Mystères dionysiens. Comment pouvait-il en être autrement puisque Typhon était appelé Typhon Set 301.et que Seth, fils d'Adam, est identique à Satan ou Sat-an ; et Seth recevait un culte des Hittites 2 Moins de deux siècles avant J.-C. nous voyons les Juifs vénérant, ou simplement rendant un culte à "la tête d'or d'un âne" dans leur temple. Si nous en croyons Apion, Antioche Epiphane l'emporta avec lui. Et Zacharie devient muet de surprise en voyant dans le temple la divinité sous la forme d'un âne 302  ! [195]

301 Seth ou Sutech, Histoire d'Hérodote ; par Rawlinson, livre II, appendice VIII, 23.

302 Le fait est garanti par Epiphane. Voyez Hone : Nouveau Testament Apocryphe ; l'Evangile de la Naissance de Marie.

303 Phallism in Ancient Religions, par Staniland Wake et Westropp, p. 74.

 

El, le Dieu-Solaire des Syriens, des Egyptiens et des Sémites, au dire de Pleytè, n'est autre que Set ou Seth, et  El  est  le  Saturne  originel – Israël 303. Siva est une divinité éthiopienne, le même que le Baal – Bel des Dans son célèbre article "Bacchus, Prophet of God", le professeur Wilder fait remarquer que a Tacite fut induit en erreur, lorsqu'il dit que les Juifs adoraient un âne, l'emblème de Typhon ou Seth le Dieu des Hyksos. Le nom égyptien pour âne était eo, la phonétique de Iao" ; c'est probablement pour cette raison qu'il ajoute, "pour cette raison même, c'est un symbole". Nous ne sommes pas tout à fait d'accord avec ce savant archéologue, car la notion que pour une raison mystérieuse, les Juifs vénéraient Typhon sous son emblème symbolique, repose sur plus d'une preuve. Nous en avons une dans un passage de l'Evangile de Marie, citée d'Epiphane, et qui vient en corroboration de ce fait. "Il se réfère à la mort de Zacharie, le père de Jean-Baptiste, assassiné par Hérode", dit le Protevangelion. Epiphane écrit que la cause de la mort de Zacharie fut qu'ayant eu une vision dans le Temple, il aurait été, par surprise, amené à la dévoiler, mais que sa bouche fut fermée. Ce qu'il avait vu, au moment où il offrait l'encens, était un homme DEBOUT SOUS LA FORME D'UN ANE. Lorsqu'il sortit, et voulut parler au peuple en disant Malheur à nous, quel est celui que vous adorez ?, celui qui lui était apparu dans le temple, lui enleva l'usage de la parole. Lorsqu il la recouvra plus tard, et qu'il put parler, il le déclara aux Juifs, et ceux-ci le mirent à mort. "Ils (les Gnostiques) ajoutent, dans ce livre, que c'est pour cette raison que Moïse le législateur, avait ordonné que le Grand Prêtre portât de petites clochettes, afin que lorsqu'il se rendait dans le temple pour le sacrifice, celui qu'ils adoraient, en entendant le tintement des clochettes, eût le temps de se cacher, pour qu'on ne le vît pas sous cette forme disgracieuse." (Epiphane).

 Chaldéens ; par conséquent. il est aussi Saturne. Saturne, El, Seth, et Kiyun, ou le Chiun biblique d'Amos, sont tous une seule et même divinité, et doivent tous être considérés, sous leur mauvais côté, comme Typhon, le Destructeur. Lorsque le Panthéon religieux prit une expression  plus définie, Typhon fut séparé de son androgyne – la divinité bienfaisante, et dégénéra en une puissance brutale et inintellectuelle.

Les réactions de cette nature dans les sentiments religieux d'une nation sont assez fréquentes. Les Juifs avaient rendu un culte à Baal ou Moloch, le Dieu-Solaire Hercule 304 dans les époques primitives – si tant est qu'ils eurent une époque antérieure aux Perses ou aux Maccabées – et les laissèrent ensuite dénoncer par leurs prophètes. D'autre part, les caractéristiques du Jéhovah mosaïque, se rapprochent plus de Siva que de celles d'un Dieu bienveillant et longanime. De plus, ce n'est pas un piètre compliment que de l'identifier à Siva, car celui-ci est le Dieu de la Sagesse. Wilkinson le décrit comme le plus intellectuel des dieux hindous. Il a trois yeux, et comme Jéhovah, il est terrible dans sa vengeance et sa colère. Et, bien qu'il soit le Destructeur, "il est, néanmoins, le reconstructeur de toutes choses, dans sa sagesse parfaite 305". Il est le type du Dieu de  saint Augustin qui "prépare l'enfer pour celui qui cherche à pénétrer ses mystères", et qui veut à tout prix éprouver la raison humaine, ainsi que le sens commun, en obligeant l'humanité à vénérer également ses bonnes actions et les mauvaises.

Malgré les preuves réitérées que les Israélites ont adoré une foule de dieux, et qu'ils ont même fait des sacrifices humains, jusqu'à une date beaucoup plus tardive que leurs voisins païens, ils ont réussi à jeter de la poudre aux yeux de la postérité au sujet de la vérité. Ils ont sacrifié des vies humaines jusqu'en l'an 169, [196] avant J.-C. 306, et la Bible donne la relation d'une quantité de ces faits. A l'époque où les païens avaient complètement abandonné cette abominable pratique, et remplacé le sacrifice humain par celui des animaux 307, Jephthe est représenté sacrifiant sa fille au "Seigneur" en guise d'holocauste.

 304 Hercule, de même que Jacob Israël, lutte avec Dieu.

305 Phallism in Ancient Religions, p. 75.

306 Antioche Epiphane trouve en l'an 169 avant J.-C. un homme qu'on gardait dans le Temple des Juifs, pour le sacrifice. Apion, Joseph contre Apion, II. 8.

307 Le Boeuf de Dionysius était sacrifié dans les mystères de Bacchus. Voyez Anthon.. 365.

 

Les dénonciations de leurs propres prophètes en sont la meilleure preuve. Leur culte dans les hauts lieux est le même que celui des "idolâtres". Leurs prophétesses sont les contreparties des Pythies et des Bacchantes. Pausanias parle de collèges de femmes qui présidaient au culte de Bacchus, et des seize matrones (FERS 308. La Bible dit que "Deborah, prophétesse... était juge en Israël 309" ; elle parle également de Huldah,  une autre prophétesse, "qui habitait à Jérusalem, dans l'autre quartier de la ville", dans le collège 310 ; et le IIème livre de Samuel mentionne à plusieurs reprises des "femmes habiles" 311, malgré l'injonction de Moïse de ne faire usage ni de divination, ni d'augures. Quant à l'identification concluante et finale du "Seigneur Dieu d'Israël avec Moloch, nous en trouvons la preuve fort suspecte, au dernier chapitre du Lévitique concernant les choses sanctifiées qui ne peuvent être rachetées... Tout ce qu'un homme consacrera à l'Eternel, dans ce qui lui appartient, que ce soit une personne ou un animal... tout ce qui sera dévoué par interdit sera entièrement consacré à l'Eternel. Aucune personne dévouée par interdit ne pourra être rachetée, elle sera mise ci mort... c'est une chose consacrée à l'Eternel 312.

On a la preuve de la dualité, sinon de la pluralité des dieux d'Israël, dans le fait même de ces amères dénonciations. Leurs prophètes se sont toujours élevés contre le culte sacrificiel. Samuel nia que l'Eternel put trouver du plaisir dans les holocaustes et les sacrifices (I Samuel, XV, 22). Jérémie affirme, sans équivoque, que l'Eternel, Yava, Sabaoth Elohe Israël, ne leur avait donné aucun ordre de la sorte, mais bien le contraire (VII, 21- 24).

Mais ces prophètes qui s'opposèrent aux sacrifices humains étaient, tous, des nazars, des initiés. Ces prophètes étaient à la tête d'un parti de la nation, antagoniste aux prêtres, de même que plus tard, les Gnostiques firent la guerre aux Pères chrétiens. Par conséquent, lorsque la monarchie fut divisée, on trouve que les prêtres [197] étaient à Jérusalem, et les prophètes dans le pays d'Israël. Même Achab et ses fils, qui introduisirent en Israël le culte syrien de Baal-Hercule, et la déesse syrienne, furent aidés et encouragés par Elie et Elisée. Peu de prophètes apparurent en Judée jusqu'à l'époque d'Esaïe, après la chute de la monarchie septentrionale. Elisée oignit Jéhu à dessein, pour qu'il renversât les familles royales des deux pays, et que, de cette manière, il réunit le peuple sous un seul gouvernement civil. Les prophètes ou initiés hébreux se souciaient comme d'un fétu du Temple de Salomon, profané par les prêtres. Elie n'y mit jamais les pieds, ni Elisée, ni Jonas, ni Nahum, ni Amos, ni n'importe quel autre Israélite. Tandis que les initiés s'en tenaient à la "doctrine secrète" de Moïse, le peuple sous la conduite de ses prêtres, était plongé exactement dans la même idolâtrie que les païens. Et ce sont les notions et les interprétations populaires de Jéhovah qu'ont adopté les chrétiens.

308 Paus. 5, p 16.

309 Juges. IV 4.

310 II Rois, XXII. 14.

311 XIV. 2 ; XX, 16. 17.

312 XXVII. 28. 29.

 

Nous ne serions nullement étonnés de voir poser la question suivante : "Après tant de preuves pour démontrer que la Théologie chrétienne n'est qu'un pot-pourri des mythologies païennes, comment a-t-on pu la rattacher à la religion mosaïque ?" Les chrétiens primitifs, Paul et ses disciples, les Gnostiques et leurs successeurs, considéraient, en général, le Christianisme et le Judaïsme comme deux religions tout à fait distinctes. A leur point de vue, cette dernière était une doctrine antagoniste, et venant d'une origine inférieure. "Vous avez reçu la loi", dit Stephen, "par le  ministère des anges, ou des avons, mais non pas du Très-Haut lui-même. D Les Gnostiques, ainsi que nous l'avons vu, enseignaient que Jéhovah, la Divinité des Juifs, était Ilda-Baoth, le fils de l'ancien Bohu, ou Chaos, l'adversaire de la Sagesse Divine.

La réponse à cette question est aisée. La loi de Moïse et le prétendu monothéisme des Juifs, ne sont guère plus vieux de deux cents ans que le Christianisme. Le Pentateuque, lui-même, nous en avons la preuve, fut écrit et révisé, à une époque ultérieure à la colonisation de la Judée, sous la dénomination des rois perses. Les Pères chrétiens, dans leur hâte de voir leur doctrine se confondre avec le Judaïsme, et d'éviter ainsi le paganisme, éludèrent inconsciemment Scylla pour se laisser prendre dans le tourbillon de Charybde. Sous le vernis monothéiste des Juifs reparaît la même mythologie familière du paganisme. Mais nous ne devrions pas envisager les Israélites avec moins de faveur, parce qu'ils ont adoré Moloch et qu'ils ont agi comme les peuples indigènes. Nous ne pouvons pas  non plus exiger des Juifs qu'ils paient pour leurs ancêtres. Ils avaient leurs prophètes et leur loi, et ils en étaient satisfaits. Qu'ils aient noblement défendu la foi de leurs ancêtres et qu'ils s'y soient maintenus, malgré les persécutions les plus [198] cruelles, les restes actuels d'un peuple, naguère glorieux en font foi. Le monde chrétien a été dans un état de convulsion, depuis le premier siècle jusqu'à nos jours ; il s'est divisé en une foule de sectes ; mais les Juifs sont restés substantiellement unis. Et même leurs divergences d'opinions ne parviennent pas à affaiblir leur unité.

On ne retrouve nulle part dans le monde chrétien l'exemple des vertus chrétiennes prêchées par Jésus dans son sermon sur la montagne. Les ascètes bouddhistes et les fakirs indiens sont peut-être les seuls à les pratiquer. Entre temps, les vices que de vils calomniateurs ont attribués au paganisme florissent ouvertement parmi les Pères Chrétiens et au sein des Eglises Chrétiennes.

La brèche tant vantée entre le Christianisme et le Judaïsme, sous l'autorité de Paul, n'existe que dans l'imagination des dévots. Nous ne sommes rien de plus que les héritiers des Israélites intolérants de jadis ; non pas des Hébreux de l'époque d'Hérode et de la domination romaine, qui, malgré toutes leurs fautes avaient strictement gardé l'orthodoxie et le monothéisme, mais de ces Juifs, qui sous le nom de  Jéhovahnissi, adorèrent Bacchus-Osiris, Dio-Nysos et le Jupiter de Nyssa aux formes multiples, le Sinaï de Moïse. Les démons cabalistiques – tous des allégories profondément significatives – furent adoptés comme des entités objectives, et une hiérarchie satanique fut soigneusement élaborée par les démonologues orthodoxes.

La devise des Rose Croix, "Igne nafura renovatur infegra" que les alchimistes interprètent par la nature renouvelée par le feu, ou la matière par l'esprit, est aujourd'hui imposée comme Iesus Nazarenus rex Judorum. On accepte au pied de la lettre la satire railleuse de Ponce-Pilate, et on fait ainsi reconnaître inconsciemment aux Juifs la Royauté du Christ ; tandis que si l'inscription n'est pas un faux de l'époque de Constantin, elle est néanmoins l'acte de Pilate, contre lequel les Juifs furent les premiers à protester avec violence. I. H. S. est interprété par Jesus Hominum Salvator, et par In hoc signo tandis que IHΣ est un des plus anciens noms de Bacchus. Et nous constatons de plus en plus, à la lumière de la théologie comparée, que le grand but de Jésus, l'initié du sanctuaire intérieur, était d'ouvrir les yeux de la multitude fanatique, à la différence entre la Divinité la plus élevée, le mystérieux IAO jamais nommé, des anciens initiés chaldéens et des Néo-Platoniciens subséquents – et le Yahuh des Hébreux, ou Yaho (Jéhovah). Les Roses Croix modernes, si violemment pris à partie par les catholiques, sont aujourd'hui accusés, comme de leur crime le plus abominable, d'avoir prétendu que le Christ avait détruit le culte  de Jéhovah. Plût à Dieu qu'il eût eu le temps de le faire, car de cette manière le monde ne se serait pas vu, après [199] dix-neuf siècles de massacres mutuels, divisé en 300 sectes se querellant les unes avec les autres, avec un Diable personnel, qui règne sur le Christianisme terrorisé !

Selon l'exclamation de David, paraphrasée dans la version de la Bible (version anglaise) en "tous les dieux des nations sont des idoles n, en d'autres termes, des diables, Bacchus, le "premier né", de la théogonie orphique, le Monogenes, ou le "fils unique" du Père Zeus et de Korê, se vit transformé de même que tous les anciens mythes, en diable. Par cette dégradation, les Pères, dont le zèle pieux ne fut surpassé que par leur ignorance, ont fourni inconsciemment des armes contre eux-mêmes. Ils ont, de leurs propres mains, aplani le terrain pour plus d'une solution future, en aidant les étudiants modernes de la science des religions.

C'est dans le mythe de Bacchus que, pendant de longs et monotones siècles, demeura cachée la justification des "dieux des nations" si souvent maltraités, et le dernier fil conducteur pour déchiffrer l'énigme de Jéhovah. L'étrange dualité des caractéristiques Divines et mortelles, si apparentes dans la Divinité sinaïtique, commence à laisser pénétrer son mystère à la suite des infatigables recherches de l'époque actuelle. Nous en voyons une des dernières contributions dans un court article, mais tris important paru dans l'Evolution, un journal de New-York, dont le paragraphe final jette un flot de lumière sur Bacchus, le Jupiter de Nyssa, que les  Israélites adoraient sous la forme du Jéhovah du Sinaï.

"Tel était, pour ses adorateurs, le Jupiter de Nyssa", dit l'auteur en terminant. "Il personnifiait pour eux aussi bien le monde de la nature, que le monde de la pensée. Il était le "Soleil de la Justice qui porte la guérison sur ses ailes", et non seulement il apportait aux mortels la joie, mais il ouvrait devant eux l'espoir de la vie immortelle au-delà de la mort. Né d'une mère humaine, il la transporta du monde de la mort dans les régions célestes, pour y être vénérée et adorée. Maître de tous les mondes, il y figurait aussi dans chacun d'eux comme le Sauveur.

"Tel était Bacchus, le dieu-prophète. Une transformation du culte, décrétée par l'Assassin impérial, l'Empereur Théodose, à la  requête du Saint Père Ambroise de Milan, vint changer son nom en Père Mensonge. Son culte, naguère universel, fut condamné comme païen ou local, et ses rites abolis comme sorcellerie. Ses orgies prirent le nom de Sabbat, des Sorcières, et sa forme symbolique favorite, avec le pied de bœuf, devint la représentation moderne du Diable au pied fourchu. Le maître de la maison ayant reçu l'appellation de Béelzebub, ceux de sa maison furent également dénoncés comme ayant un commerce avec les puissances des ténèbres. On entreprit des croisades ; des peuples entiers furent massacrés. La connaissance et les hautes études furent également  [200] dénoncées comme de la magie et de la sorcellerie. L'ignorance devint la mère de la dévotion – telle qu'on l'estimait alors. Galilée languit pendant de longues années en prison pour avoir enseigné que le soleil était le centre de l'univers solaire. Bruno périt sur le bûcher à Rome en l'an 1600 pour avoir ranimé la philosophie antique ; et cependant, chose curieuse, les Liberalia sont devenues une des fêtes de l'Eglise 313, Bacchus est un saint qui occupe, à quatre reprises différentes, une place dans le calendrier, et sur maint autel on peut le voir reposant dans les bras de sa mère divinisée. Les noms ont été changés ; les idées sont restées les mêmes qu'auparavant 314.

Et maintenant que nous avons fait voir qu'il faut "dire un adieu éternel à tous les anges rebelles", nous allons passer à l'examen du Dieu Jésus, qui a été fabriqué de l'homme Jésus, afin de nous sauver de ces mêmes diables mythiques, comme nous le dit le Père Ventura. Ce travail nous amènera tout naturellement à faire une étude comparée de l'histoire du Bouddha- Gautama, de ses doctrines et de ses "miracles", en les mettant en regard de ceux de Jésus et du prédécesseur de tous les deux – Christna.

313 La fête dénommée Liberalia tombait le 17 mars, aujourd'hui la fête de saint Patrick. De cette façon Bacchus est aussi le saint patron des Irlandais.

314 Prof. A. Wilder : "Bacchus, le Dieu Prophète", dans le numéro de juin (1877) de l'Evolution, a Review of Politics, Religion, Science, Literature and Art.

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