MAITRE M

Les Enseignements du Maitre MORYA

ISIS DEVOILEE

CHAPITRE XII - CONCLUSIONS ET ILLUSTRATIONS

CHAPITRE XII

CONCLUSIONS ET ILLUSTRATIONS

 

"Ma vaste et noble capitale, ma Daitu, splendidement ornée ;

Et toi ma fraîche et délicieuse résidence d'été, mon Shangdu-Keibung.

……………………………………………………………

Hélas, mon nom illustre de Souverain du Monde !

Hélas, mon Daitu, siège de la sainteté, œuvre glorieuse de l'immortel Rublaï !

Tout, tout m'a été ravi !"

 

Col. Yule, dans Marco Polo.

"Quant à ce que beaucoup diront, qui persuadent le monde que l'âme, une fois libérée du corps, ne souffre 'plus... du mal, ou qu'elle soit consciente. je sais que tu es mieux fondé sur les doctrines que nous ont léguées nos ancêtres, ainsi que dans les orgies sacrées de Dionysies, pour y ajouter foi ; car les symboles mastiques nous sont bien connus, à nous qui faisons partie de la "Fraternité".

 Plutarque.

"Le problème de la vie c'est l'homme. La MAGIE, ou plutôt la Sagesse, est la connaissance évoluée des pouvoirs de l'être intime de l'homme ; ces forces sont des émanations Divines, de même que l'intuition est la perception de leur origine, et l'initiation est notre introduction à cette connaissance... Nous débutons par l'instinct ; le point final c'est l'OMNISCIENCE."

 1.Wilder.

 

"Le pouvoir appartient à celui QUI SAIT."

 Livre brahmanique de l'évocation.

 

Ce serait une grave erreur de jugement de notre part si nous nous imaginions que d'autres que des métaphysiciens, ou des mystiques nous aient suivi jusqu'ici. S'il en était autrement, nous leur donnerions certainement le conseil de ne pas prendre la peine de lire ce chapitre ; car, bien que nous n'avancions rien qui ne soit strictement vrai, ils ne manqueraient pas de considérer le moins merveilleux de ces récits comme tout à fait faux, malgré les preuves du contraire.

Pour comprendre les principes de la loi naturelle mise en action dans les différents phénomènes ci-après décrits, il faut que le lecteur se rappelle les propositions fondamentales de la philosophie [264] orientale, que nous avons successivement mises en lumière. Récapitulons-les succinctement

  1. Il n'y a pas de miracle. Tout ce qui a lieu est le résultat de la loi – loi éternelle, immuable, toujours active. Un miracle apparent n'est que l'opération de forces antagonistes à ce que le Dr W.B. Carpenter, FRS – homme de grand savoir, mais de peu de connaissances – appelle r les lois bien connues de la nature a. Comme beaucoup de ses collègues, le Dr Carpenter ignore le fait qu'il peut y avoir des lois qui étaient anciennement e connues", mais que la science ignore.
  2. La nature est triple : il y a une nature objective et visible ; une autre invisible, intime et fournissant l'énergie, modèle exact de l'autre et son principe vital ; et, au-dessus de ces deux, l'esprit, source de toutes les forces, seul éternel et indestructible. Les deux inférieures changent constamment ; la troisième supérieure ne change jamais.
  3. L'homme aussi est triple : il a un corps objectif et physique ; son corps astral vitalisateur (ou âme) est l'homme véritable ; ces deux sont adombrés et illuminés par le troisième, le souverain, l'esprit immortel. Lorsque l'homme véritable réussit à se fondre en ce dernier, il devient une entité immortelle.
  4. La Magie en tant que science, est la connaissance de ces principes, et de la manière dont l'omniscience et l'omnipotence de l'esprit et son contrôle sur les forces de la nature peuvent être acquises par l'individu tandis qu'il réside encore dans le corps. En tant qu'art, la Magie est l'application pratique de cette connaissance.
  5. Les connaissances secrètes mal employées constituent la sorcellerie ; utilisées pour le bien elles sont la véritable magie ou la SAGESSE.
  6. La médiumnité est l'opposé de l'état d'adepte ; le médium est l'instrument passif d'influences étrangères ; l'adepte exerce un contrôle actif sur lui-même et sur tous les pouvoirs inférieurs.
  7. Toutes les choses qui ont été, qui sont, ou qui seront, ayant été enregistrées dans la lumière astrale, ou archive de l'univers invisible, l'adepte, faisant usage de la vision de son propre esprit, est capable de savoir tout ce qui a été su, ou ce qui peut l'être.
  8. Les races humaines différent aussi bien dans la couleur que dans les dons spirituels, en stature ou en toute autre qualité extérieure ; la clairvoyance prévaut naturellement chez certains peuples ; chez d'autres c'est la médiumnité. D'aucuns sont adonnés à la sorcellerie et transmettent de génération en génération ses [265] pratiques secrètes, le résultat étant un ensemble plus ou moins étendu de phénomènes psychiques.
  9. Une des phases de l'habileté magique est le retrait volontaire et conscient de l'homme interne (la forme astrale) hors de l'homme extérieur (le corps physique). Ce retrait a lieu dans le cas de certains médiums, mais il est inconscient et involontaire. Chez ceux-ci le corps est à ce moment plus ou moins en état cataleptique ; mais chez l'adepte l'absence de la forme astrale ne se remarque pas, car les sens physiques sont éveillés et l'individu parait seulement être en état de profonde abstraction, s'il est permis de parler ainsi.

 

Ni le temps, ni l'espace ne sont des obstacles aux mouvements de la forme astrale errante. Le thaumaturge, bien versé dans la science occulte, peut paraître, se faire disparaître (son corps physique, bien entendu), ou prendre en apparence n'importe quelle forme qu'il lui plairait. Il  peut rendre visible sa forme astrale, ou il peut lui donner des apparences protéennes. Dans les deux cas, ce résultat est obtenu au moyen d'une hallucination mesmérique simultanée des sens de tous les assistants. Cette hallucination est si parfaite, que celui qui en est l'objet jurerait ses grands dieux qu'il a vu la chose en réalité, lorsqu'elle n'est qu'une image de son esprit, imprimée dans sa conscience par la volonté irrésistible de son magnétiseur.

Mais, tandis que la forme astrale est capable de se transporter n'importe où, pénétrer n'importe quel obstacle, être vue à n'importe quelle distance du corps physique, celui-ci dépend des méthodes de transport ordinaires. Il peut être lévité dans des conditions magnétiques prescrites, mais il ne peut passer d'un endroit à un autre, sinon de la manière usuelle. C'est pourquoi nous n'ajoutons aucune foi aux récits de vols aériens du corps de médiums, car ceci équivaudrait à un miracle, et nous répudions la notion d'un miracle. Dans certains cas et sous certaines conditions, la matière inerte peut se désintégrer et passer à travers les murs pour se recombiner ensuite, mais les organismes animaux ne le peuvent pas.

Les swedenborgiens croient et la science occulte enseigne que l'abandon du corps vivant par l'âme a fréquemment lieu et que nous rencontrons journellement, et dans toutes ces conditions de la vie, de semblables cadavres. Cela peut avoir lieu à la suite de causes diverses, entre autres, une frayeur, le chagrin, le désespoir, une violente attaque de maladie ou une sensualité excessive. La forme astrale d'un sorcier adepte, un élémentaire (une âme humaine désincarnée liée à la terre) ou dans des cas fort rares un élémental, pouvant alors prendre possession et habiter ce corps [266] vacant. Naturellement un adepte de la magie blanche possède le même pouvoir, mais à moins qu'il ne s'agisse d'accomplir une chose importante et exceptionnelle, il ne consentira jamais à se souiller en occupant le corps d'une personne impure. Dans la folie, le corps astral du patient est, ou à demi-paralysé, effaré et sujet à l'influence de toute espèce d'esprit qui passe, ou il s'est enfui pour toujours et le corps devient la proie d'une entité vampirique près de se désintégrer et qui s'attache désespérément à la terre, et dont elle peut éprouver les plaisirs sensuels pendant un court espace de temps grâce à cet expédient.

La pierre d'angle de la MAGIE est la connaissance intime et pratique du magnétisme et de l'électricité, leurs qualités, leurs corrélations et leurs potentialités. Il est surtout nécessaire de se familiariser avec leurs effets dans et sur le règne animal et l'homme. Il existe des propriétés occultes dans beaucoup d'autres minéraux, aussi étranges que celles de l'aimant que tous ceux qui pratiquent la magie doivent connaître, et au sujet desquelles la prétendue science exacte est complètement ignorante. Les plantes ont, de même, à un degré fort merveilleux, des propriétés mystiques, et les secrets des herbes pour les songes et les enchantements ne sont perdus que pour la science européenne et, inutile de le dire, lui sont inconnus, sauf dans de rares cas bien précis, comme par exemple pour l'opium et le hachich. Et cependant l'effet psychique de ceux-ci mêmes, sur le système humain, est considéré comme une preuve d'un désordre mental temporaire. Les femmes de Thessalie et d'Epire, les hiérophantes féminins des rites Sabaziens, n'emportèrent point leurs secrets avec la chute de leurs sanctuaires. Ils sont encore préservés aujourd'hui, et ceux qui connaissent la nature du Soma, connaissent également les propriétés d'autres plantes.

Pour résumer en quelques mots, la MAGIE est  la SAGESSE spirituelle ; la nature est l'alliée matérielle, l'élève et la servante du magicien. Un principe vital commun pénètre toute chose, et ce principe peut être contrôlé par la volonté développée de l'homme. L'adepte peut stimuler les mouvements des forces naturelles dans les plantes et les animaux, à un degré extraordinaire. Ces expériences ne sont pas des violations de la nature, mais des accélérations ; il ne fait que favoriser les conditions d'une action vitale plus intense.

L'adepte est capable d'exercer un contrôle sur les corps astrals et physiques d'autres personnes, non adeptes, et d'en modifier les conditions ; il peut également gouverner et employer à son gré les esprits des éléments. Il ne peut exercer aucun contrôle sur l'esprit immortel de n'importe quel être humain, mort ou vivant, car tous ces esprits sont, au même degré, des étincelles de l'Essence Divine, et ne sont sujets à aucune domination étrangère. [267]

Il y a deux espèces de clairvoyance – celle de l'âme et celle de l'esprit. La clairvoyance des anciennes pythonisses, ou celle du sujet moderne magnétisé, ne différent que par les moyens artificiels employés pour provoquer la clairvoyance. Mais, comme les visions de chacun dépendent de la plus ou moins grande sensibilité des sens de leur corps astral, elles diffèrent beaucoup de la condition parfaite et omnisciente spirituelle ; car, le sujet ne perçoit, au mieux, que des lueurs de la vérité, à travers le voile interposé par la nature physique. Le principe astral, que les Yogis hindous appellent jîvâtmâ, est l'âme sensible, inséparable de notre cerveau physique, qu'elle tient en sujétion, et qui, de son côté, lui sert aussi d'entrave. C'est l'ego, le principe vital intellectuel de l'homme, son entité consciente. Pendant qu'il est encore dans le corps matériel, la clarté et la correction de ses visions spirituelles dépendent de sa relation plus  ou moins intime avec son Principe supérieur. Lorsque cette relation est telle, qu'elle permet aux parties les plus éthérées de son âme essentielle d'agir indépendamment de ses particules plus grossières et de son cerveau, il comprend infailliblement ce qu'il voit ; ce n'est qu'à ce moment qu'il devient l'âme pure, rationnelle et super-consciente. Cet état est connu en Inde sous le nom de Samâddi ; c'est la condition spirituelle la plus élevée qu'il soit donné à l'homme d'atteindre sur terre. Les fakirs cherchent à se mettre en cet état en retenant leur respiration pendant des heures entières au cours de leurs exercices religieux, et ils donnent à cette pratique le nom de dama-sadhâna. Les termes hindous Prânâyâma, Pratydhâra, et Dhâranâ ont tous rapport aux différents états psychologiques, et montrent jusqu'à quel point le sanscrit, et même la langue moderne hindoue se prêtent mieux à l'élucidation claire des phénomènes pour ceux qui étudient cette branche de la science psychologique, que les langues des peuples modernes dont les expériences n'ont pas encore amené l'invention de termes descriptifs spéciaux.

Lorsque le corps est en état de dhâranâ – la catalepsie totale du corps physique – l'âme du clairvoyant peut se libérer et perçoit alors les choses subjectivement. Néanmoins, comme le principe conscient du cerveau reste toujours vivant et actif, ces images du passé, du présent et du futur, seront teintées de ses perceptions terrestres du monde objectif ; la mémoire physique et l'imagination viennent entraver la vision claire et nette. Mais l'adepte voyant sait comment s'y prendre pour arrêter l'action  mécanique du cerveau : ses visions seront aussi nettes que la vérité elle-même, sans couleur, sans déformation, tandis que le clairvoyant, incapable d'exercer un contrôle sur les vibrations des ondes astrales, ne percevra au moyen de son cerveau que des images plus ou moins brisées. Le voyant n'est jamais exposé à prendre des ombres passagères [268] pour des réalités, car sa mémoire étant aussi complètement assujettie à sa volonté que le reste de son corps, il reçoit les impressions directement de son esprit. Entre son soi objectif et son soi subjectif il n'y a pas d'intermédiaires gênants. C'est la véritable voyance spirituelle dans laquelle, suivant l'expression de Platon, l'âme s'élève au-dessus de tout bien inférieur. Nous atteignons alors "ce qui est suprême, ce qui est simple, pur inchangeable, sans forme, sans couleur ou sans qualités humaines : le Dieu – notre Nous."

C'est cet état que des voyants tels que Plotin et Apollonius appelaient "l'Union avec la Divinité" ; que les anciens Yogis nommaient Isvara 403 et les modernes "Samâddi" ; mais cet état est autant au-dessus de la clairvoyance moderne que les étoiles sont au-dessus des vers-luisants. Plotin, le fait est bien connu, fut toute sa vie durant un clairvoyant ; et cependant il n'avait été réuni à son Dieu que six fois pendant les soixante- six ans de son existence, ainsi qu'il le confessa lui-même, à Porphyre.

Ammonius Sakkas, "l'instruit par Dieu", affirme que le seul pouvoir qui soit directement opposé à la prophétie et à la vision de l'avenir est la mémoire ; et Olympiodore l'appelle la fantaisie. "La fantaisie, dit-il, (in Platonis Phaed.) est une entrave à nos conceptions intellectuelles ; par conséquent, lorsque nous _ sommes agités par l'influence inspiratrice de la Divinité, si la fantaisie intervient, l'énergie enthousiaste cesse ; car l'enthousiasme et la fantaisie sont contraires l'une à l'autre. Si l'on veut savoir si l'âme peut agir énergiquement sans la fantaisie, nous répondrons que sa perception des universaux prouve qu'elle en est capable. Par conséquent elle a des perceptions indépendantes de la fantaisie ; toutefois la fantaisie est présente aussi dans ses énergies, de même que la tempête poursuit celui qui vogue sur la mer".

De plus, un médium a besoin, soit d'une intelligence étrangère – un esprit ou un magnétiseur vivant – pour dominer son être physique et moral, soit d'un procédé factice pour provoquer la transe. Un adepte, ou même un simple fakir n'a besoin que de quelques minutes d' "autocontemplation".

 403 Dans son sens général Isvara signifie "Seigneur" ; mais l'Isvara des philosophes mystiques de l'Inde veut dire précisément l'union et la communion de l'homme avec la Divinité des mystiques grecs. Isvara-Prasada veut dire littéralement en sanscrit grâce. Les deux "Mimansas" traitant des questions les plus abstraites, donnent l'explication de Karma comme le mérite, ou l'efficacité des œuvres ; Isvara-Prasada, comme la grâce ; et Shraddha, comme la foi. Les "Mimansas" sont l'ouvrage des deus plus célèbres théologiens de l'Inde. Le "Pourva-Mimansa" fut écrit par le philosophe Djeminy, et le a Outtara-Mimansa" (ou Vedanta) par Krichna Dvipayna-Vyasa, qui réunit ensemble les quatre "Védas". (Voyez Sir William Jones, Colebrooke et autres).

 

Les colonnes de bronze du temple de Salomon ; les clochettes d'or et les grenades d'Aaron ; [269] le Jupiter Capitolin d'Auguste entouré de clochettes harmonieuses 404 ; et les vases de bronze des Mystères, lorsqu'on appelait la Korê 405, étaient tous destinés à fournir cette aide artificielle 406. Il en était de même des coupes de bronze de Salomon, autour desquels pendait une double guirlande de 200 grenades, qui tenaient lieu de battants dans les colonnes creuses. Les prêtresses du nord de l'Allemagne sous la conduite des hiérophantes, ne pouvaient prophétiser que dans le fracas des eaux tumultueuses. Fixant les remous qui se forment sur les eaux rapides des torrents, elles s'hypnotisaient elles-mêmes. Nous lisons également que Joseph, le fils de Jacob, cherchait l'inspiration divine au  moyen  de sa coupe de divination en argent, coupe qui devait avoir un fond très brillant. Les prêtresses de Didone se plaçaient sous l'antique chêne de Zeus (le Dieu Pelasgien, et non pas l'Olympien) et écoutaient attentivement le murmure des feuilles sacrées tandis que d'autres concentraient leur attention sur le doux gazouillement de la fraîche source qui sortait de sous ses racines 407. Mais l'adepte n'a besoin d'aucune de ces aides extérieures ; la seule action de son pouvoir de volonté est suffisant.

 404 Suétone, Augustus.

405 Plutarque.

406 Pline, pp. 2-14.

407 Servius ad Æon, p. 71

 

L'Atharva-Véla enseigne que l'exercice de ce pouvoir de volonté est la forme la plus élevée de la prière, et sa réponse instantanée. Désirer, c'est réaliser en proportion de l'intensité de l'aspiration ; et celle-ci, à son tour, est mesurée par la pureté intérieure.

Quelques-uns des plus nobles préceptes Védantiques sur l'âme et les pouvoirs mystiques de l'homme, ont été récemment énoncés par un lettré hindou dans un journal anglais. "Le Sankya, écrit-il, enseigne que l'âme (c'est-à-dire le corps astral) possède les pouvoirs suivants : se réduire à un corps si tenu qu'il peut traverser tout ; grandir jusqu'à avoir un corps gigantesque ; se rendre léger (monter le long d'un rayon solaire jusqu'au soleil) ; posséder un champ illimité d'organes, comme par exemple toucher la lune du bout du doigt ; une volonté irrésistible (par exemple s'enfoncer dans la terre aussi aisément que dans l'eau) ; exercer le pouvoir sur toutes choses, animées ou inanimées ; la faculté de changer le cours de la nature ; accomplir chaque désir." Il donne en outre leurs diverses appellations : "Les noms de ces pouvoirs sont : 1, Anima ; 2, Mahima ; 3, Laghima ; 4, Garima ; 5, Prâpti ; 6, Prakamya ; 7, Vashitva ; 8, Ishitva, ou pouvoir divin. Le cinquième prédit l'avenir, comprend les langages inconnus, guérit les maladies, devine les pensées non exprimées, connaît le  langage du cœur. Le sixième est le pouvoir qui convertit la vieillesse en jeunesse. [270] Le septième est le pouvoir de magnétiser les êtres humains et les animaux et de les rendre dociles ; c'est le pouvoir de restreindre les passions et les émotions. Le huitième pouvoir est la condition spirituelle, et présuppose l'absence des sept pouvoirs antérieurs, car dans cet état, le Yogi est rempli de Dieu."

"Il n'a été donné à aucun ouvrage, ajoute-t-il, révélé ou sacré, d'être aussi catégorique et décisif que l'enseignement de l'âme. Quelques-uns des Richis paraissent avoir fait grand cas de cette source super- sensorielle de connaissance" 408.

408 Peary chand Mittra The Psychotogy of the Argas ; Human nature, mars 1877.

 

Dès la plus haute antiquité, l'humanité dans son ensemble, a toujours été convaincue de l'existence d'une entité spirituelle personnelle dans l'homme personnel physique. Cette entité intérieure a toujours été plus ou moins divine, suivant sa proximité avec la couronne – le Chrestos. Plus l'union est étroite, plus la destinée de l'homme est heureuse, moins dangereuse aussi ses conditions extérieures. Cette croyance n'est nullement de la bigoterie ou de la superstition ; elle n'est qu'un sentiment instinctif toujours présent, de la proximité d'un autre monde spirituel et invisible, qui tout subjectif qu'il est pour les sens de l'homme extérieur est parfaitement objectif pour l'ego intérieur. De plus, l'humanité a toujours cru qu'il y a des conditions extérieures et intérieures qui affectent la détermination de notre volonté sur nos actions. Elle répudiait le fatalisme, car le fatalisme implique l'action aveugle d'un pouvoir plus aveugle encore. Mais elle croyait à la destinée, que chaque homme tisse autour de lui depuis la naissance jusqu'à la mort, comme une araignée tisse sa toile ; et cette destinée est conduite soit par cette présence que certains appellent l'ange gardien, soit par notre homme astral intime, qui n'est que trop souvent le mauvais génie de l'homme de chair. Tous deux guident l'homme extérieur, mais un des deux doit prévaloir ; et, dès le début de la lutte invisible, la sévère et implacable loi de compensation entre en ligne et suit son cours, en suivant fidèlement les fluctuations. Lorsque le dernier fil est tissé et que l'homme apparaît enfermé dans le filet qu'il a lui-même formé, il se trouve complètement à la merci de cette destinée par lui préparée. Alors elle le maintient immobile comme le coquillage inerte sur le rocher immuable, ou elle l'emporte comme une plume dans le tourbillon soulevé par ses propres actions.

Les plus grands philosophes de l'antiquité ne trouvaient point déraisonnable que "des âmes pussent revenir auprès des âmes, pour leur faire part de la conception des choses à venir, soit par lettres, soit par un simple attouchement, ou par un regard, afin [271] de leur révéler les événements passés ou leur prédire ceux à venir", nous dit Ammonius. De plus, Lamprias et d'autres maintenaient que si les esprits désincarnés ou les âmes pouvaient descendre sur la terre pour devenir les gardiens des hommes mortels, "nous ne devrions pas chercher à priver les âmes qui sont encore dans un corps du pouvoir par lequel ceux-là connaissent l'avenir et sont capables de le prédire. "Il est improbable, ajoute Lamprias, que l'âme acquière un nouveau pouvoir de prophétie après la séparation du corps, pouvoir qu'elle ne possédait pas avant. Nous en conclurons, plutôt, qu'elle possédait tous ces pouvoirs pendant son union avec le corps, bien qu'à un degré moins parfait... Car, de même que le soleil ne brille pas seulement lorsqu'il sort des nuages, mais qu'il est toujours radieux et n'apparaît terni que lorsque les vapeurs l'obscurcissent, l'âme ne reçoit pas seulement le pouvoir de lire dans l'avenir lorsqu'elle passe hors du corps, mais elle l'a toujours possédé, bien qu'obscurci par son rapport avec ce qui est terrestre".

Un exemple familier d'une des phases du pouvoir de l'âme, ou du corps astral de se manifester, est représenté par le phénomène de ce qu'on se plaît à nommer les mains spirites. En présence de certains médiums ces membres détachés, en apparence, se développent graduellement d'une nébuleuse lumineuse, prennent un crayon, écrivent un message, puis disparaissent sous les yeux des spectateurs. De nombreux cas de ce genre ont été constatés par des personnes compétentes et dignes de foi. Ces phénomènes sont réels et demandent à être pris en sérieuse considération. Mais on a souvent pris pour authentiques de fausses "mains fantômes". Nous avons vu, autrefois, à Dresde, une main et un bras, fabriqués dans le but de tromperie, munis d'un ingénieux mécanisme de ressorts qui lui faisaient exécuter, en toute perfection, les mouvements d'un membre naturel, tandis que, vu extérieurement, il fallait une inspection soigneuse, pour découvrir son caractère artificiel. En se servant de cette main, le médium malhonnête retire son bras de sa manche, et le remplace par son substitut mécanique ; les deux mains paraissent alors posées sur la table, tandis que, de fait, il touche les assistants avec une des siennes, qui se montre, bouscule les meubles et produit d'autres phénomènes.

Les médiums à manifestations réelles, sont en règle générale moins que qui que ce soit, capables de les comprendre ou d'en fournir une explication. Parmi ceux qui ont écrit d'une façon intelligente au sujet des mains lumineuses, figure le Dr Francis Gerry Fairfield, auteur  de Ten Years among the Mediums ; un article, dû à sa plume, parut dans la Library Table de juillet 1877. Médium lui-même, il est néanmoins très hostile à la théorie spirite. [272] Discutant le phénomène de la "main fantôme", il témoigne que "l'auteur a assisté en personne à ces expériences, dans des conditions de garantie établies par lui-même, dans sa propre chambre en plein jour, le médium étant assis sur un canapé, a une distance de six à huit pieds de la table sur laquelle voltigeait l'apparition (la main). Une application des pôles d'un aimant en fer à cheval, faisait visiblement vaciller la main, et jetait le médium dans des convulsions violentes – preuve assez évidente que la force qui faisait agir le phénomène était générée dans son propre système nerveux".

La déduction du Dr Fairfield que la main fantôme errante est une émanation du médium est logique et correcte. L'épreuve de l'aimant prouve scientifiquement ce que tout cabaliste affirmerait sur l'autorité de l'expérience, non moins que sur celle de la philosophie. La "force en action dans le phénomène" est la volonté du médium, exercée inconsciemment pour l'homme extérieur, qui, à ce moment, est à moitié paralysé et en catalepsie ; la main fantôme est une sortie du membre intérieur, ou astral de l'homme. C'est là le véritable corps dont le chirurgien ne peut amputer les membres, mais qui demeure entier après que l'enveloppe extérieure a été excisée, et (malgré toutes les théories de la compression des nerfs) possède toutes les sensations antérieurement ressenties par les membres physiques. C'est le corps spirituel (astral) qui "ressuscite sans être corrompu". Inutile de prétendre que ce sont là des mains d'esprits ; car, en admettant même qu'à chaque séance des esprits humains de toutes sortes soient attirés vers le médium, et qu'ils dirigent et produisent certaines manifestations, néanmoins, pour rendre des mains ou des visages objectifs, ils sont obligés de faire usage soit des membres astrals du médium ou des matériaux fournis par les élémentals, ou encore de se servir des émanations aurales combinées de toutes les personnes présentes. Les esprits purs ne consentent jamais à se montrer objectivement, et ils ne le peuvent pas ; ceux qui le font ne sont pas des esprits purs, mais des esprits élémentaires et impurs. Malheur au médium qui en devient la proie !

Le même principe qui agit dans la projection inconsciente d'un membre fantôme par un médium en catalepsie, s'applique aussi à la projection de son "double" tout entier, ou corps astral. Celui-ci peut être retiré par la volonté du soi intérieur du médium, sans que son cerveau physique en ait gardé un souvenir quelconque – cela constitue une des phases du double pouvoir de l'homme. Il peut également avoir lieu au moyen d'esprits élémentaires et élémentals, avec lesquels il peut être comme un sujet mesmérique. Le Dr Fairfield a raison dans une des assertions de son livre que les médiums sont généralement des êtres maladifs, et dans [273] beaucoup de cas, sinon dans la plupart, des enfants de médiums, du moins des parents fort rapprochés. Mais il a tout à fait tort lorsqu'il attribue tous les phénomènes psychiques à des conditions physiologiques morbides. Les adeptes de la magie orientale jouissent tous, sans exception, d'une santé mentale et physique parfaites et, de fait, la production volontaire et indépendante de phénomènes serait impossible dans le cas contraire. Nous en avons connu beaucoup, mais pas un seul parmi eux n'était malade. L'adepte conserve sa parfaite conscience ; il ne se produit chez lui aucun changement de température, ou autre signe morbide quelconque ; il n'a pas besoin de "conditions" spéciales, mais il produira ses phénomènes n'importe où et partout ; et au lieu d'être passif et soumis aux influences étrangères, il gouverne les forces par une volonté de fer. Nous avons montré autre part, que le médium et l'adepte sont aussi opposés que les pôles. Nous ajouterons seulement que le corps, l'âme et l'esprit d'un adepte sont tous conscients et travaillent harmonieusement, tandis que le corps du médium est une masse inerte, et même son âme peut être absente dans un rêve pendant qu'un autre occupe sa demeure.

Un adepte peut non seulement projeter et rendre visible une main, un pied ou toute autre partie mais même la totalité de son corps. Nous en avons vu un le faire en plein jour, tandis que ses mains et ses pieds étaient maintenus par un ami sceptique qu'il voulait étonner 409. Petit à petit, le corps astral tout entier émergea comme un nuage vaporeux, jusqu'à ce qu'il y eût deux formes devant nous, la seconde étant l'exacte reproduction de la première, avec cette seule différence qu'elle était un peu plus sombre.

409 Le correspondant de Boulogne (France) d'un journal anglais dit qu'il a connu un monsieur dont le bras avait été amputé à l'épaule, "qu'il est persuadé qu'il a un bras spirituel, qu'il voit et peut toucher avec 1 autre main. Il peut tout toucher et même soulever des objets avec la main   spirituelle

 

Le médium n'a nul besoin d'exercer son pouvoir de volonté. Il suffit qu'il sache ce que les investigateurs attendent de lui. L'entité "spirituelle" du médium, lorsqu'elle n'est pas obsédée par d'autres esprits, agira hors de la volonté et de la conscience de l'être physique, aussi aisément qu'elle agit lorsqu'elle occupe encore le corps pendant un accès de somnambulisme. Ses perceptions externes et internes, seront plus subtiles et bien plus développées, exactement comme c'est le cas chez le somnambule. C'est la raison pour laquelle "la forme matérialisée" en sait quelquefois plus [274] long que le médium lui-même 410, parce que la perception intellectuelle de l'entité astrale est proportionnellement aussi supérieure à l'intelligence corporelle du médium en son état normal que l'entité spirituelle l'emporte en subtilité sur celle-là. On s'aperçoit généralement que le médium est froid, que son pouls change visiblement, et qu'un état de prostration nerveuse succède au phénomène, ce qu'on attribue sottement et sans discernement aux esprits désincarnés ; tandis qu'il n'y a qu'un tiers des phénomènes produits par ceux-ci, un autre tiers par les élémentals, et le reste par le double astral du médium lui-même.

410 Réponse à une question posée à la "National Association of Spiritualists", 14 mai 1877.

 

Mais, tandis que nous croyons fermement que la plupart des manifestations physiques, c'est-à-dire celles qui n'ont besoin d'intelligence ni de discernement, et n'en témoignent pas, sont produites mécaniquement par le scin-lecca, (le double) du médium, de même qu'une personne profondément endormie ferait, une fois réveillée en apparence, des choses dont elle ne conserverait aucun souvenir. Les phénomènes purement subjectifs ne sont que dans une proportion minime des cas dus à l'action du corps astral de l'individu. Dans la plupart des cas, et suivant la pureté morale, intellectuelle et physique du médium, ils sont l'œuvre soit des élémentaires soit quelquefois d'esprits humains très purs. Les élémentals n'ont rien à faire avec les manifestations subjectives. Dans des cas fort rares, c'est l'esprit divin du médium lui-même qui les produit et les conduit ou fantômale". Cette personne ignore tout du spiritisme. Nous donnons ce récit tel qu'il nous a été transmis, sans l'avoir vérifié, mais il corrobore ce que nous avons vu dans le cas d'un adepte oriental. Cet éminent savant et cabaliste pratique peut projeter, à volonté, son bras astral, et prendre, remuer et porter des objets au moyen de ce bras, à une grande distance de là où il est assis ou debout. Nous l'avons vu plusieurs fois s'occuper ainsi d'un éléphant favori.

 Comme le dit Baboo Peary Chand Mittra dans une lettre 411  adressée  à M. Alexandre Calder, Président de l'Association Nationale des Spirites 412, "un esprit est une essence ou une puissance et n'a pas de forme... La seule idée de la forme implique le matérialisme. Les esprits, [les âmes astrales, dirions-nous]... peuvent prendre une forme pour un temps  donné, mais cette forme n'est pas leur état permanent. Plus notre âme est matérielle, plus notre conception des esprits est matérielle aussi".

411 "A Bouddhist's Opinion of the Spiritual States."

412 Voyez le "London Spiritualist", 25 mai 1877, p. 246.

 

Epiménide, l'Orphikos, était célèbre pour "sa nature sacrée et merveilleuse", et pour la faculté que possédait son âme de s'absenter de son corps "aussi longtemps et aussi souvent qu'il le désirait". Les anciens philosophes qui ont témoigné de cette faculté se comptent par douzaines. Apollonius quittait son corps à son gré, mais n'oublions pas qu'Apollonius était un adepte, un "magicien". S'il n'avait été qu'un médium, il n'aurait pas pu accomplir des exploits semblables à volonté. Empédocle d'Agrigente, le thaumaturge pythagoricien, n'avait besoin d'aucune condition pour arrêter [275] la trombe qui se déversait sur la cité. Il n'en avait pas besoin, non plus, pour ramener, ainsi qu'il le fit, une femme à la vie. Apollonius ne se servait pas de chambres obscures pour accomplir ses exploits aethrobatiques. Disparaissant instantanément dans l'air devant les yeux de Domitien et d'une foule immense de témoins (plusieurs milliers) il apparut, une heure plus tard, dans la grotte de Puteoli. Mais une investigation aurait démontré que son corps physique étant devenu invisible par la concentration d'akasha autour de lui, il avait pu s'en aller inaperçu à une retraite sûre du voisinage et, une heure après, sa forme astrale apparaissait à ses amis à Puteoli, en semblant être l'homme lui-même.

Simon le Magicien n'attendit pas non plus d'être mis en transe, pour s'envoler devant les apôtres et une foule de témoins. "Nul besoin n'est de conjurations et de cérémonies ; tracer des cercles et brûler de l'encens sont des niaiseries et des jongleries", dit Paracelse. L'esprit humain "est une chose si grande que nul ne peut l'exprimer ; de même que Dieu, lui-même. est éternel et immuable, de même aussi est le mental de l'homme. Si nous en comprenions bien les pouvoirs, rien, ici-bas, ne nous serait impossible. Notre imagination est fortifiée et développée par la foi dans notre volonté. La foi doit confirmer l'imagination, car la foi engendre la volonté".

 Un curieux récit d'une interview personnelle, en 1783, d'un Ambassadeur Anglais avec un Bouddha réincarné – sujet effleuré dans notre premier volume – un enfant âgé à ce moment là de dix-huit mois – parut dans le Asiatic Journal, d'après la narration faite par un témoin oculaire, M. Turner, l'auteur de The Embassy to Thibet. La prudence du sceptique qui craint la risée du public, cache mal la stupéfaction du témoin devant le phénomène dont il cherche en même temps à exposer les faits avec toute la véracité possible. Le bébé lama reçut l'ambassadeur et sa suite avec une dignité et un décorum tellement naturels et aisés qu'ils en demeurèrent émerveillés. L'attitude de cet enfant, dit l'auteur, était celle d'un vieux philosophe, grave, tranquille et exquisément courtois. II fit comprendre au jeune pontife l'immense chagrin que ressentait le gouverneur général de Galagata (Calcutta), la cité des Palais, et le peuple des Indes, lorsqu'ils apprirent sa mort, et la joie générale  ressentie lorsqu'on sut qu'il était ressuscité dans un nouveau corps jeune et sain ; à ce compliment, le jeune lama le regarda, lui et sa suite, avec une grande satisfaction, et leur offrit courtoisement des sucreries dans une coupe d'or. "L'ambassadeur continua en lui exprimant l'espoir du Gouverneur Général que le lama continuerait longtemps à éclairer le monde par sa présence, et que l'amitié qui jusqu'alors avait subsisté entre eux, se raffermirait encore plus, au profit et à l'avantage [276] des fidèles intelligents du lama... pendant ce temps le petit enfant regarda fixement l'orateur et inclina gracieusement la tête – oui il s'inclina et acquiesça de la tête comme s'il comprenait et approuvait chaque mot qui avait été prononcé 413."

S'il comprenait ! Si l'enfant se comporta de la façon la plus naturelle et la plus digne pendant toute la réception, et a lorsque les tasses à thé étaient vides, s'il s'inquiéta, fronça le sourcil, et ne cessa de faire du bruit jusqu'à ce qu'elles eussent de nouveau été remplies", pourquoi n'aurait-il pu comprendre tout ce qu'on lui disait ?

Il y a bien des années, une petite caravane de voyageurs cheminait péniblement de Cashmire à Leh, une ville du Ladâhk (Tibet central). Parmi les guides se trouvait un Shaman tartare, personnage fort mystérieux, qui parlait un peu le russe mais pas un mot d'anglais ; il réussit néanmoins à se faire comprendre de nous, et nous rendit de bons services. Ayant su que quelques personnes de notre troupe étaient russes, il s'était imaginé que notre protection était toute-puissante, et lui faciliterait le moyen de rentrer en toute sécurité chez lui en Sibérie, d'où il s'était échappé ainsi qu'il nous le dit, il y avait quelque vingt ans, pour des raisons inconnues, en passant par Kiachta et le grand désert de Gobi, jusqu'au pays des Tcha-gars 414. Avec un but aussi intéressé en perspective, nous nous crûmes en sécurité sous sa garde. Donnons succinctement l'explication de notre situation : nos compagnons avaient formé le plan téméraire de pénétrer au Tibet sous divers déguisements, aucun ne parlant la langue du pays, bien qu'un d'eux, M. K – ayant appris quelques mots de tartare de Kasan, croyait bien la parler. Nous ne le mentionnons qu'incidemment, car nous avouons, dès le début, que deux d'entre eux, les frères N – furent poliment reconduits à la frontière avant d'avoir fait plus de seize milles dans le mystérieux pays du Bod oriental ; et M. K – ex-pasteur luthérien ne put même pas essayer de quitter son misérable village près de Leh, car dès les premiers jours il y fut pris de fièvres et du retourner à Lahore, via Cashmire. Mais un exploit auquel il assista suffit, comme s'il avait été présent à la réincarnation du Bouddha en personne. Ayant entendu parler de ce "miracle" par un vieux missionnaire russe, au récit duquel il pensait pouvoir ajouter plus de foi qu'à ceux de l'abbé Hue, son désir ardent depuis plusieurs années avait été de démasquer, comme il le disait, cette grande "jonglerie païenne". K – était positiviste, [277] et se vantait de ce néologisme anti-philosophique. Mais son positivisme allait recevoir un coup mortel.

A environ quatre journées d'Islamabad, à un insignifiant petit village de huttes de boue, dont le seul attrait était son lac magnifique, nous nous arrêtâmes pour quelques jours de repos. Nos compagnons s'étaient éloignés momentanément de nous, et le village en question devait être notre point de ralliement. Ce fut là que notre Shaman nous informa qu'une nombreuse troupe de "Saints lamaïques, faisant un pèlerinage à divers temples s'était logée dans un ancien temple souterrain et y avait installé une Vihara temporaire. Il ajouta que comme les "Trois Honorables" 415 étaient censés voyager avec eux, les saints Bikshus (moines) étaient capables de produire les plus grands miracles. M. K – enthousiasmé à la perspective de pouvoir démasquer cette fraude, leur rendit visite sur le champ, et, dès ce moment, les relations les plus amicales s'établirent entre les deux camps.

 414 Défense est faite aux sujets russes de passer sur le territoire tartare, de même que les sujets de l'empereur de Chine ne peuvent se rendre aux manufactures russes.

415 Ceux-ci sont les représentants de la Trinité bouddhiste, Bouddha, Dharma et Sangha, ou Fo,  Fa et Seugh, ainsi qu'on les nomme au Tibet.

 

Le vihar était installé dans un endroit retiré et romantique garanti contre toute intrusion. Malgré les attentions obséquieuses, les présents et les protestations de M. K – le chef, qui était un Pase-Budhu (un ascète de haute sainteté) refusa de présenter le phénomène de "l'incarnation", jusqu'à ce qu'un certain talisman, en possession de l'auteur, lui eut été présenté 416. Mais lorsqu'on le lui eut fait voir, les préparatifs furent faits aussitôt, et on se procura un enfant de trois à quatre mois, dont la mère était une pauvre femme des environs. On exigea tout d'abord de M. K – qu'il prêtât serment de ne rien divulguer pendant l'espace de sept agis de tout ce qu'il pourrait voir ou entendre. Le talisman est une simple agate ou cornaline connue chez les Tibétains et autres sous le nom de A-yu, et qui possède naturellement ou à laquelle on a [278] communiqué de fort mystérieuses propriétés. Un triangle y est gravé, au centre duquel sont tracés quelques mots mystiques 417.

 416 Il est défendu à un Bikahu d'accepter quoi que ce soit directement d'un laïque, même de son propre pays, encore moins d'un étranger. Le moindre contact avec le corps et même les vêtements d'une personne n'appartenant pas à leur communauté spéciale doit être soigneusement évité. Ainsi les présents apportés par nous et qui comprenaient des pièces de pou-lou rouge et jaune, sorte d'étoffe de laine portée généralement par les lamas, eurent à passer par d'étranges cérémonies. II leur est interdit : 1° de demander ou de mendier quoi que ce soit, même s'ils mouraient de faim, devant attendre que cela leur soit volontairement offert ; 2° de toucher de l'or ou de l'argent avec les mains ; 3° de manger une bouchée de nourriture, lorsqu'elle leur est offerte, si le donateur ne dit pas distinctement au disciple : "Ceci est pour que ton maître mange." Là-dessus le disciple se tournant vers le pazen doit offrir la nourriture à son tour et lorsqu'il a dit : "Maître, ceci est permis ; prends et mange", alors seulement le lama peut le prendre de la main droite et le manger.  Toutes nos offrandes eurent à passer par de telles purifications. Lorsque des pièces d'argent et quelques poignées d'annas (monnaie égale à environ quatre cents) furent offertes à différentes occasions à la communauté, un disciple commença par envelopper sa main dans un mouchoir jaune, et recevant les pièces de monnaie sur la paume de la main il les mettait immédiatement dans le Badir, appelé aussi en d'autres endroits Sabaït, bassin sacré généralement en bois, gardé pour recevoir les offrandes.

417 Ces pierres sont en grande vénération chez les Lamaïstes et les Bouddhistes ; elles ornent le trône et le sceptre du Bouddha et le Taley Lama en porte une au quatrième doigt de la main droite. On les trouve dans les monts Altaï, et près de la rivière Yarkuh. Notre talisman était un présent d'un vénérable grand'prêtre, un Heiloung, d'une tribu Nalmouck. Bien qu'elles soient considérées comme des apostas du Lamaïsme primitif, ces tribus nomades entretiennent des relations amicales avec leurs frères kalmoucks, les Chokhots du Tibet oriental et de Kokenor et même avec les Lamaistes de Lha-Ssa. Néanmoins les autorités ecclésiastiques ne veulent avoir aucune relation avec eux. Nous avons eu de nombreuses occasions de connaître ce peuple intéressant des steppes d'Astrakan, ayant vécu dans leurs Kibitkas, dans notre jeunesse, et ayant joui de la somptueuse hospitalité du prince Tumene, leur chef défunt, et de la Princesse. Les Kalmoucks emploient dans  leurs cérémonies religieuses des trompettes faites avec les os des cuisses et des bras de leurs chefs défunts et de leurs grand'prétres.

 

Plusieurs jours se passèrent avant que tout eût été terminé ; rien de mystérieux n'eut lieu dans l'entre-temps, sauf qu'au commandement d'un des Bikshus, d'horribles figures apparurent dans les eaux du lac et nous regardèrent, tandis que nous étions assis sur le bord de l'eau à la porte du Vihar. Une de ces figures était l'image de la propre sueur de M. K – qu'il avait laissée en parfaite santé chez lui, mais qui, nous le sûmes plus tard, était morte quelque temps avant que nous ayons entrepris notre voyage. Cette vue lui causa, au début, un grand chagrin, mais appelant son scepticisme à son aide, il se tranquillisa en l'attribuant à des ombres de nuages, de réflections de branches d'arbres, etc., comme le font généralement les gens de son espèce.

Lors de l'après-midi indiqué, l'enfant fut apporté à la Vihara et laissé dans le vestibule ou chambre de réception, M. K – n'étant pas autorisé à entrer plus avant dans le sanctuaire temporaire. L'enfant fut alors couché sur un morceau de tapis au milieu de la chambre et tous ceux qui ne faisaient pas partie de notre troupe étant renvoyés, deux "mendiants" furent placés à la porte pour la garder contre les intrus. Tous les lamas s'assirent alors par terre, le dos contre le mur de granit de sorte qu'un espace d'au moins dix pieds les séparait de l'enfant. Un morceau de cuir carré ayant été étendu par terre par le desservant, le chef s'assit dans le coin le plus reculé. Seul M. K – se plaça tout prés de l'enfant et observa chacun de ses mouvements avec un intérêt intense. La seule stipulation exigée de nous, était de garder un parfait silence et d'attendre patiemment la suite des événements. Un brillant soleil entrait par la grande porte, grande ouverte. Le "Supérieur tomba graduellement dans ce qui paraissait être un état de profonde méditation, tandis que les autres, après une courte invocation sotto voie, restèrent silencieux, et avaient l'air d'être pétrifiés. Le silence était oppressif et le vagissement du petit enfant était le seul son qu'on entendit. Après quelques moments le mouvement [279] des membres de l'enfant cessa soudain et son corps devint tout à fait rigide. K – observait attentivement chaque mouvement, et tous deux, par un regard rapide, nous constatâmes que tous les assistants étaient immobiles. Le Supérieur, le regard fixé par terre ne semblait même pas voir l'enfant ; mais pâle et immobile, il ressemblait plutôt à une statue de bronze d'un Talapoin en méditation, qu'à un être vivant. Tout à coup, à notre grande stupéfaction, nous vîmes l'enfant, non pas se lever, mais violemment projeté, pour ainsi dire, en "position assise". A la suite de deux ou trois secousses de cette nature, comme un automate actionné par des fils de fer, l'enfant de quatre mois se mit debout sur ses pieds ! Imaginez notre étonnement, et l'horreur de M. K. Aucune main ne s'était étendue, aucun mouvement n'avait été fait, aucune parole n'avait été prononcée ; et cependant voici qu'un enfant à la mamelle se tenait debout devant nous aussi droit et ferme qu'un homme.

Nous donnerons la suite du récit d'après les notes écrites le même soir par M. K – et qu'il nous confia au cas où elles n'auraient pu parvenir à leur destinataire ou au cas où l'auteur n'aurait rien pu voir de plus.

"Après une minute ou deux d'hésitation, écrit M. K – l'enfant tourna la tête et me regarda avec une expression d'intelligence tout à fait terrifiante ! Il me donna le frisson. Je me pinçai les mains et me mordis les lèvres presque jusqu'au sang pour m'assurer que je ne rêvais pas. Mais tout cela n'était que le commencement. La miraculeuse créature, faisant, ainsi qu'il me sembla, deux pas vers moi, reprit sa position assise et, sans détacher ses yeux des miens, répéta mot à mot, dans ce que je supposai être la langue tibétaine, les mêmes  paroles qu'on m'avait dit auparavant être généralement prononcées aux incarnations de Bouddha et commençant par : "Je suis Bouddha ; je suis le vieux lama ; je suis son esprit dans un nouveau corps", etc. Une véritable terreur s'empara de moi ; mes cheveux se dressèrent sur ma tête et mon sang se figea dans mes veines. Même si ma vie en avait dépendu il m'eût été impossible de prononcer une seule parole. Il ne s'agissait ici ni de tricherie ni de ventriloquie. L'enfant remuait les lèvres avec une expression qui me faisait penser que c'était celle du Supérieur lui-même, ses yeux, son regard qui s'attachaient sur moi. C'était comme si son esprit était entré dans le corps du petit enfant, et me regardait à travers le masque transparent de la figure du bébé. Je sentais ma tête tourner. S'approchant de moi l'enfant posa sa petite main sur la mienne. Je sursautai comme  si j'avais été brûlé par un charbon ardent ; et, incapable de supporter plus longtemps cette scène, je me cachai la figure dans les mains. Ce né fut qu'un instant ; mais lorsque je les retirai, le petit acteur [280] était redevenu un bébé vagissant, et un moment plus tard, couché sur le dos, il se mit à pleurer. Le Supérieur avait repris sa condition normale et la conversation recommença.

"Ce ne fut qu'après une série d'expériences de cette nature, espacées sur une dizaine de jours, que je me rendis compte que j'avais vu le surprenant et incroyable phénomène décrit par certains voyageurs,  mais que j'avais toujours dénoncé comme une imposture. Parmi les nombreuses questions que je posai au Supérieur et qu'il laissa sans réponse malgré mes demandes réitérées, il me fournit un renseignement qui doit être considéré comme très significatif. "Que serait-il arrivé",  lui demandai-je par l'entremise du shaman, "si pendant que l'enfant parlait, dans un moment de folle terreur à la pensée que ce pouvait être le "Diable" je l'eusse tué ? Il répondit que si le coup n'avait pas été fatal sur le coup, l'enfant seul aurait été tué. Mais supposez, continuai-je, que mon coup eût été aussi rapide que l'éclair ? "Dans ce cas, répondit- il, vous m'auriez tué également."

Il y a au Japon et au Siam deux ordres de prêtres, dont l'un est public, et traite avec le peuple, et l'autre est strictement privé. Ces derniers ne sont jamais vus ; leur existence n'est connue que de quelques indigènes, mais jamais des étrangers. Leurs pouvoirs ne s'exhibent jamais en public ; ils ne s'exhibent même pas du tout, sauf en de rares occasions de la plus haute importance, et alors les cérémonies ont lieu dans des temples souterrains ou autrement inaccessibles et en présence de quelques élus dont les têtes répondent du secret qui leur est imposé. Parmi ces occasions sont les cas de mort dans la famille royale ou ceux des hauts. dignitaires, affiliés à l'ordre. Un des exploits les plus saisissants du pouvoir de ces magiciens est le retrait de l'âme astrale des cendres d'un être humain, cérémonie qui se pratique également dans certaines des lamaseries les plus importantes du Tibet et de Mongolie.

Il est de coutume au Siam, au Japon et en Grande-Tartarie de faire des médaillons, des statuettes et des idoles avec les cendres des personnes brûlées 418  ; on en fait une pâte avec de l'eau et, une fois moulées à la forme voulue, elles sont cuites et dorées. La Lamaserie de On-Tay, dans la province Mongole de Chan-Si, est la plus renommée pour ce genre de travail et les personnes riches envoient les ossements de leurs parents décédés pour y être pulvérisés et modelés. Lorsque l'adepte en magie se propose de faciliter le retrait de l'âme astrale du défunt, qui, autrement, risquerait [281] fort, croient-ils, de demeurer stupéfiée pendant un laps de temps indéfini, dans les cendres, on procède de la manière suivante : La poussière sacrée est mise en tas sur une plaque de métal, fortement magnétisée, de la grandeur d'un corps d'homme. L'adepte l'évente, alors, lentement et doucement, avec le Talapat Nang 419, éventail d'une forme particulière sur lequel sont inscrits certains signes, en murmurant en même temps, une espèce d'invocation. Les cendres sont bientôt, pour ainsi dire, vitalisées, et s'étendent sur une mince couche qui prend la forme du corps avant l'incinération. Il s'en dégage alors graduellement une vapeur blanchâtre, qui se dresse après un certain temps en une colonne, et celle-ci devenant plus solide, se transforme finalement en "double" ou contre- partie astrale éthérée du défunt, et qui, à son tour se dissout dans l'air et disparaît à la vue des mortels 420.

418 Les Kalmoucks bouddhistes des steppes de l'Astrakan, ont l'habitude de fabriquer leurs idoles avec les cendres de leurs princes et de leurs prêtres. Une parente de l'auteur possède dans sa collection plusieurs petites pyramides faites avec les ossements de Kalmoucks éminents, qui lui ont été donnés par le prince Tumene, lui-même, en 1836.

 419 Eventail sacré dont se servent les prêtres en guise de parasol.

420 Voyez vol. I, p.

 

Les "Magiciens a du Cashmire, du Tibet, de Mongolie et de Grande- Tartarie sont trop bien connus pour des commentaires. S'ils sont des jongleurs, nous convions les prestidigitateurs les plus renommés d'Europe et d'Amérique à les imiter, s'ils en sont capables.

Si nos savants se sont reconnus incapables d'imiter l'embaumement des momies égyptiennes, combien plus grande serait leur surprise de voir, ainsi que nous l'avons vu, des corps morts conservés par l'art alchimique, de telle manière, qu'après des siècles, ils ont l'air de personnes plongées dans le sommeil. Le teint est aussi frais, la peau aussi élastique, les yeux aussi naturels et brillants que s'ils étaient en pleine santé, et que le rouage de la vie ne s'était arrêté que depuis quelques instants. Les corps de certains grands personnages sont placés sur des catafalques, dans de riches mausolées, quelquefois recouverts de dorures, et même de plaques d'or fin ; leurs armes favorites, leurs joyaux et les articles d'usage journalier sont placés à leur portée, et une suite de serviteurs, frais garçons et jeunes filles, mais des cadavres conservés comme leurs maîtres, se  tiennent auprès d'eux comme s'ils étaient prêts à les servir au premier appel. Dans le couvent du Grand Rouren, et dans un autre, situé sur la Montagne Sainte (Bothé Oula), il y a, dit-on, plusieurs sépultures de cette nature, qui ont été respectées par toutes les hordes conquérantes qui ont balayé ces pays. L'abbé Hue en entendit parler, mais il ne les vit point, les étrangers étant tous exclus et les missionnaires et voyageurs européens ne pouvant se prévaloir des protections nécessaires seraient les dernières personnes auxquelles l'approche des lieux sacrés serait permise. L'affirmation de Hue que les tombeaux des souverains tartares [282] sont entourés d'enfants "auxquels on a fait avaler du mercure jusqu'à ce qu'ils fussent suffoqués", grâce à quoi "la couleur et la fraîcheur des victimes est si bien conservée, qu'ils paraissent encore en vie", est une de ces fables ineptes de missionnaires qui n'en imposent qu'aux ignorants qui les acceptent par oui- dire. Les bouddhistes n'ont jamais immolé de victimes humaines ou animales. C'est tout à fait contre les préceptes de leur religion et on n'en a jamais accusé un lamaïste. Lorsqu'un riche désire être enterré en compagnie, on envoie des messagers par tout le pays chez les embaumeurs lamaïstes, et ceux-ci choisissent à cet effet les corps d'enfants décédés d'une mort naturelle. Les parents pauvres ne sont que trop heureux de voir leurs enfants morts conservés de cette manière poétique, au lieu de les abandonner à la décomposition ou aux animaux sauvages.

Lorsque l'abbé Hue vivait à Paris, après son retour du Tibet, il raconta, entre autres merveilles inédites, à un Russe, M. Arsenieff, le fait curieux suivant, dont il avait été témoin pendant son long séjour dans la lamaserie de Kounboum. Un jour, tout en causant avec un lama, celui-ci s'arrêta soudain de parler et prit l'attitude attentive de celui qui écoute un message qui lui serait transmis, bien qu'il (Hue) n'entendit pas prononcer un seul mot. "Il faut que je m'en aille", dit, tout à coup, le lama, comme s'il répondait au message.

"Aller où ?" demanda avec étonnement le "lama de Jéhovah" (Hue) "Et à qui parlez-vous ?"

"A la lamaserie de ***", fut la réponse. "Le Shabaron a besoin de moi ; c'est lui qui m'a appelé."

Or cette lamaserie était à plusieurs journées de voyage de celle de Kounboum où la conversation avait lieu. Mais ce qui parut étonner le plus l'abbé Hue, ce fut qu'au lieu de se mettre en voyage, le lama se rendit à une espèce de chambre coupole dans la maison où ils habitaient, et un autre lama, après un échange de quelques paroles, les suivit sur la terrasse au moyen d'une échelle et, passant entre eux, ferma et verrouilla la porte sur son compagnon. Puis, se tournant vers Hue, après quelques secondes de méditation, il sourit et l'informa "qu'il était parti."

"Comment cela se fait-il ? Vous l'avez vous-même enfermé, et la chambre n'a pas d'autre issue ?" insista le missionnaire.

"A quoi lui servirait une porte ?" répondit le gardien. "C'est lui-même qui est parti ; on n'a pas besoin de son corps, de sorte qu'il m'en a confié la charge."

Malgré les merveilles dont Hue avait été témoin pendant son périlleux voyage, son opinion fut qu'il avait été mystifié par les [283] deux lamas. Mais trois jours plus tard, n'ayant pas vu son ami et hôte, il demanda de ses nouvelles et on lui dit qu'il serait de retour ce même soir. Au coucher du soleil, comme les "autres lamas"se préparaient à se retirer, Hue entendit la voix de son ami absent, appelant comme du haut des nuages, son compagnon pour qu'il lui ouvrit la porte. Tournant son regard en haut, il aperçut la silhouette du voyageur derrière le treillis de la chambre dans laquelle il avait été enfermé. Lorsqu'il descendit il fut tout droit vers le Grand Lama de Kounboum et lui délivra certains "messages" et "ordres" rapportés de l'endroit qu'il "prétendait" avoir quitté peu auparavant. Hue ne put obtenir d'autres renseignements au sujet de son voyage aérien. Mais il crut toujours, que cette "farce" avait un rapport avec les préparatifs immédiats et extraordinaires pour l'expulsion polie des deux missionnaires, lui-même et le Père Gabet, vers Chogos-tan, propriété de Kounboum. Les soupçons de l'aventureux missionnaire étaient probablement bien fondés, étant donné son impudente curiosité et son indiscrétion.

Si l'abbé avait été au courant de la philosophie orientale, il n'aurait pas eu grande difficulté à comprendre l'envolée du corps astral du lama à la lamaserie éloignée, tandis que son corps physique demeurait en arrière, ou la conversation avec le Shaberon que lui-même n'entendait pas. Les récentes expériences avec le téléphone en Amérique, auxquelles nous avons fait allusion au Chapitre V de notre premier volume, mais qui ont été  beaucoup  perfectionnées depuis que ces pages ont été publiées, prouvent que la voix humaine et les sons des instruments de musique peuvent être transmis à grande distance sur les fils télégraphiques. Les philosophes hermétiques enseignaient, ainsi que nous l'avons vu, que la disparition d'une flamme n'implique pas son extinction réelle. Elle n'a fait que passer du monde visible au monde invisible et peut être perçue par le sens intime de la vision, adapté aux choses de cet univers autre et plus réel. Les mêmes règles s'appliquent au son. L'oreille physique perçoit jusqu'à une certaine limite, non encore exactement définie et qui varie suivant les individus, les vibrations de l'atmosphère ; l'adepte, lui, dont l'oreille interne a été hautement développée, peut saisir le son à ce point où il disparaît et entendre indéfiniment ses vibrations dans la lumière astrale. I1 n'a  besoin ni de fils conducteurs, ni d'hélices ni de tables de résonance ; son pouvoir de volonté est tout-puissant. Entendant au moyen de l'esprit, le temps et la distance ne constituent pas de barrières, et c'est ainsi qu'il peut correspondre avec un autre adepte situé aux antipodes avec autant de facilité que s'ils étaient l'un en face de l'autre dans la même chambre.

Nous pouvons heureusement invoquer de nombreux témoins pour prouver ce que nous avançons, lesquels, sans être des adeptes, [284] ont néanmoins entendu les sons de la musique aérienne et la voix humaine, lorsque, instruments ou personnes étaient à des milliers de milles de l'endroit où ils étaient placés. Dans ce cas, ils entendaient intérieurement, bien qu'ils s'imaginassent que seuls leurs organes auditifs physiques étaient en jeu. L'adepte leur avait, par un effet de son pouvoir de volonté, transmis pendant un court espace de temps la perception de l'esprit du son, dont il jouit constamment.

Si nos savants, au lieu de s'en moquer, voulaient bien étudier l'antique philosophie de la trinité de toutes les forces naturelles, ils bondiraient vers la vérité aveuglante, au lieu de ramper comme des limaces, ainsi qu'ils le font aujourd'hui. Les expériences du professeur Tyndall au large de South Foreland à Douvres en 1875, ont renversé toutes les théories précédentes sur la transmission du son, et celles qu'il exécuta avec des flammes sensibles 421 l'ont placé sur le seuil même de la science occulte. Un pas de plus, et il aurait compris comment les adeptes peuvent converser à de grandes distances. Mais ce pas ne sera pas franchi. Parlant de sa flamme sensible – en vérité flamme magique – il dit : "Le moindre coup frappé sur une enclume éloignée la fait tomber à sept pouces. Lorsqu'on secoue un trousseau de clés, la flamme est violemment agitée et émet un grondement puissant. La chute d'une pièce de six pence dans la main où se trouve déjà une pièce de monnaie, fait tomber la flamme. Le craquement d'une chaussure la met en violente commotion. Le froissement ou le déchirement d'une feuille de papier, ou le frou-frou d'une robe de soie ont le même effet. En réponse au tic-tac d'une montre placée près d'elle, elle tombe et explose. Le remontage d'une montre produit sur elle un tumulte. On peut faire tomber et hurler la flamme en l'excitant à une distance de trente yards. En récitant devant elle un passage du poème "Fairie Queene" la flamme trie et choisit les différents sons de ma voix, soulignant quelques- uns par un léger signe de tête, d'autres par un salut plus intense, tandis qu'à d'autres elle répond par une violente agitation.

421 Voyez ses "Conférences sur le son".

422 Du mot composé sûtra, maxime ou précepte, et antika, près de, rapproché.

423 Il serait injuste de comparer Asoka à Constantin, comme l'ont fait plusieurs orientalistes. Si au point de vue religieux et politique Asoka fit pour l'Inde ce que Constantin est censé avoir fait pour le monde occidental, toute comparaison s'arrête là.

 

Voilà les merveilles de la science physique moderne ; mais au prix de quels appareils, d'acide carbonique et de gaz de houille ; de sifflets, de trompettes, de gongs et de cloches canadiennes et américaines ! Les pauvres païens ne s'embarrassent pas de tant de choses mais – la science européenne voudra-t-elle en convenir – ils produisent exactement les mêmes phénomènes. Lorsqu'une fois, dans un cas d'importance exceptionnelle, un "oracle" avait été exigé, nous reconnûmes la possibilités de ce qu'auparavant nous avions nié avec véhémence, à savoir  qu'un simple mendiant [285] fit donner la réponse par une flamme sensible sans l'ombre d'un appareil. On alluma un feu avec les branches d'un arbre Beal, et on y jeta quelques herbes de sacrifice. Le mendiant était assis tout près, immobile, absorbé en contemplation. Pendant les intervalles entre les questions, le feu tombait et semblait vouloir s'éteindre, mais lorsque les questions étaient posées, les flammes s'élançaient en grondant vers le ciel, vacillaient, se courbaient et lançaient des langues de feu à l'est, à l'ouest, au nord et au sud ; chaque mouvement de la flamme s'interprétant d'une manière différente, suivant un code de signaux bien compris du mendiant. Entre temps elle avait l'air de rentrer sous terre, les langues de feu venaient lécher le sol dans toutes les directions, puis disparaissaient tout à coup laissant seulement un lit de braises ardentes. Lorsque l'entrevue avec les esprits du feu prit fin, le Bikshu (mendiant) se tourna vers la jungle où il habitait, en entonnant un chant plaintif et monotone, au rythme duquel la flamme dansait en cadence, non comme celle du professeur Tyndall lorsqu'il lisait la Fairie Queene, par de simples mouvements, mais avec de merveilleuses modulations, sifflant et rugissant jusqu'à ce qu'il fût hors de vue. Puis, comme si sa vie elle-même venait de s'éteindre, elle disparut, et il ne resta qu'un lit de cendres devant les spectateurs confondus.

Au Tibet occidental et oriental, de même que partout où le Bouddhisme prédomine, il existe deux religions distinctes, comme c'est également le cas pour le Brahmanisme : la philosophie secrète et la religion populaire. Celle-là est celle des partisans de la doctrine de la secte de Sutrâtika 422. Ils s'en tiennent étroitement à l'esprit des enseignements originels du Bouddha, qui montrent la nécessité de la perception intuitive, et de toutes les déductions qu'on en peut tirer. Ils ne proclament point leur manière de voir et ne permettent pas non plus de la rendre publique.

"Tous les composés sont périssables "furent les dernières paroles qui tombèrent des lèvres du Gautama mourant, lorsqu'il se préparait, sous l'arbre Sâl, à entrer en Nirvana. "L'esprit est l'unique unité. élémentaire et primordiale, et chacun de ses rayons est immortel, infini et indestructible. Gardez-vous des illusions de la matière." Le Bouddhisme fut répandu au loin dans l'Asie et même au-delà, par Dharm-Asôka. C'était le petit-fils du faiseur de miracles Chandragupta, le roi illustre, qui délivra le Punjab des Macédoniens – si tant est que ceux-ci aient jamais pénétré dans le Punjab – et qui reçut Mégasthènes à sa cour à Pataliputra. Dhârm-Asoka fut le plus grand roi de la dynastie des Maûryas. [286] Débauché insouciant et athée, il devint un Pryâdasi, "l'aimé des dieux" et la pureté de ses concepts philanthropiques ne fut jamais surpassée par aucun souverain terrestre. Son souvenir est demeuré vivant pendant des siècles dans les  cœurs bouddhistes et s'est perpétué dans les édits charitables qu'il fit graver en divers dialectes populaires sur des colonnes et des rochers à Allahabad, Delhi, Guzerat, Peshawar, Arissa, et autres lieux 423. Son célèbre grand père avait réuni l'Inde entière sous son sceptre puissant. Lorsque les Nagas, ou adorateurs de serpents du Cashmire furent convertis par les efforts des apôtres envoyés par les Sthaviras du troisième concile, la religion de Gautama se répandit comme une traînée de poudre. Gândhra, Caboul et même de nombreuses satrapies d'Alexandre le Grand, embrassèrent la nouvelle philosophie. Le bouddhisme du Népal étant celui qu'on peut considérer comme s'étant le moins éloigné de l'ancienne foi originelle, le Lamaïsme de Tartarie, de Mongolie et du Tibet, qui est un rejeton direct de ce pays, demeure, par conséquent le bouddhisme le plus pur ; car, nous le répétons, le Lamaïsme proprement dit, n'est qu'une forme extérieure de rites.

Les Upàsakas et les Upâsikâs, ou hommes et femmes semimonastiques et semi-laïques, doivent, de même que les moines lamas eux-mêmes, s'abstenir strictement de violer les règles du Bouddha, et s'attacher aussi bien qu'eux à l'étude du Meipo et de tous les phénomènes psychologiques. Ceux qui se rendent coupables d'un des "cinq péchés z", perdent le droit de se joindre à la pieuse communauté. Les plus importants de ces interdits sont : ne maudire en aucune circonstance, car la malédiction retombe sur celui qui la profère, et souvent sur ses proches innocents, qui respirent la même atmosphère que lui. S'aimer les uns les autres et même nos ennemis les plus acharnés ; donner notre vie, même pour les animaux, au point de s'abstenir de porter des armes défensives ; remporter la plus grande victoire en se vainquant soi-même ; éviter tous les vices ; pratiquer toutes les vertus, et tout spécialement l'humilité et la douceur ; obéir à ses supérieurs ; chérir et respecter ses parents, les vieillards, le savoir, les hommes vertueux et saints ; donner nourriture, abri et réconfort aux hommes et aux animaux ; planter des arbres au bord des routes et creuser des puits pour le bien-être des voyageurs ; voilà quels sont les devoirs moraux des Bouddhistes. Tous les Anis ou Bikshunis (nonnes) sont astreints à ces lois. [287]

Nombreux sont les saints bouddhistes et lamaïstes qui ont été renommés pour la sainteté de leur vie et leurs "miracles". Ainsi, Tissu, l'instructeur spirituel de l'Empereur, qui consacra Kublaï-Khan, le Nadir- Shah, était connu au loin tant pour la sainteté de sa vie que pour les nombreux miracles qu'il produisit ; mais il ne s'en tint pas aux miracles inutiles, il fit mieux. Tissu purifia complètement sa religion ; et d'une seule province de Mongolie méridionale, il força, dit-on, Kublaï à chasser des couvents 500.000 moines imposteurs, qui faisaient de leur état le prétexte à une vie de vice et de paresse. Les Lamaïstes eurent encore leur grand réformateur  le  Shabéron  Son-Ka-po,  qu'on dit avoir été conçu d'une manière immaculée par sa mère, une vierge de Koko-nor, (XIVème  siècle) et qui fut aussi faiseuse de miracles. L'arbre sacré de Kounboum, l'arbre des 10.000 images. qui par suite de la dégénérescence de la véritable foi, avait cessé de bourgeonner pendant plusieurs siècles, commença à pousser des feuilles, dit la légende, et fleurit plus vigoureusement que jamais, des cheveux de cet avatar de Bouddha, dit la légende. Selon la même tradition Son-Ka-po monta au ciel en 1419. Contrairement aux idées prévalentes, peu de ces saints sont des Khubilhans, ou Shaberons – c'est-à-dire des réincarnations.

Beaucoup des lamaseries ont des écoles de magie, mais la plus célèbre de toutes est le collège du monastère du Shu-Tukt, auquel sont attachés plus de 30.000 moines, la lamaserie constituant une véritable petite ville. Quelques-unes des nonnes possèdent de merveilleux pouvoirs psychologiques. Nous avons rencontré quelques-unes de ces femmes sur la route de Lha-Ssa à Candi, la Rome du bouddhisme, avec ses sanctuaires miraculeux et les reliques de Gautama. Afin d'éviter les rencontres avec les Musulmans et les autres sectes, elles voyagent seules de nuit, sans armes, et sans crainte des animaux sauvages, car ceux-ci ne les attaquent pas. Aux premières lueurs de l'aurore, elles se réfugient dans des grottes et des viharas préparées pour elles par leurs coreligionnaires, à des distances calculées d'avance ; car nonobstant le fait que le bouddhisme s'est réfugié à Ceylan, et que nominalement il n'y en a que peu de cette dénomination dans l'Inde anglaise, les confréries secrètes (Byauds) et les viharas bouddhistes sont nombreuses, et chaque Jaïn se sent obligé de prêter aide indifféremment aux Bouddhistes et aux Lamaïstes.

Un des plus intéressants phénomènes que nous ayons vus, nous qui sommes toujours à la recherche des phénomènes occultes, et assoiffés de ces spectacles, fut exécuté par un de ces pauvres Bikshus voyageurs. Il y a des années de cela, et à une époque où toutes ces manifestations étaient encore nouvelles pour l'auteur de ces lignes. Un ami bouddhiste, un mystique né au Cashmire de [288] parents Ratchi, mais converti au Bouddhisme lamaïste, et qui réside généralement à Lha-Ssa, nous avait menés faire visite à des pèlerins.

"Pourquoi emportez-vous ce paquet de plantes mortes ?" demanda une des Bikshuni, une grande femme âgée et très maigre,  en  indiquant un grand bouquet de ravissantes fleurs, fraîches cueillies et odorantes, que portait l'auteur de ces lignes.

"Mortes ?" fut notre réponse. "Mais on vient de les couper dans le jardin 1"

 "Et cependant elles sont mortes", répondit-elle gravement. "Naître dans ce monde-ci, n'est-ce pas mourir ? Voyez comment apparaissent ces fleurs lorsqu'elles s'épanouissent dans le monde de la lumière éternelle, dans les jardins de notre bienheureux Foh.

Sans bouger de la place où elle était assise par terre, l'Ani prit une fleur du bouquet, la mit sur ses genoux et attira, en apparence, vers elle, des brassées de matériaux invisibles de l'atmosphère environnante. Un moment après, un très tenu noyau de vapeur devint visible, et prit lentement forme et couleur jusqu'à ce qu'apparut, se balançant en l'air, l'exacte copie de la fleur que nous lui avions donnée. Exacte en tant que teinte et forme à l'original couché devant nous, mais mille fois plus riche en couleur et en exquise beauté, de même que le glorieux esprit de l'homme est plus beau que son enveloppe physique. Fleur après fleur, et jusqu'aux plus petits brins d'herbe furent ainsi reproduits et s'évanouirent, réapparaissant suivant notre demande, ou même en réponse à notre pensée. Ayant pris une rose épanouie nous la lui présentâmes à bras tendu, et quelques minutes plus tard le bras et la fleur, parfaits dans leurs détails, apparurent dans l'espace vide, à deux yards d'où nous étions assis. Mais tandis que la fleur paraissait incomparablement plus belle et plus éthérée que les autres fleurs esprits, la main et le bras ne semblaient être que le reflet dans un miroir, y compris une large tache sur l'avant-bras, qu'y avait laissé un morceau de terre humide attachée à une des racines. Nous en connûmes la raison plus tard.

Une grande vérité fut énoncée il y a quelques cinquante ans par le Dr Francis-Victor Broussais lorsqu'il dit : "Si le magnétisme était réel, la médecine serait une absurdité." Le magnétisme est véritable ; nous ne contredirons donc pas le reste de la phrase du savant français. Ainsi que nous l'avons montré, le magnétisme est l'A.B.C. de la magie. Il est oiseux de chercher à comprendre la théorie ou la pratique de la magie avant de connaître le principe fondamental des attractions et des répulsions magnétiques à travers la nature. [289]

Beaucoup de ce qu'on se plait à nommer des superstitions populaires, ne sont que les preuves de la perception instinctive de cette loi.  Les peuples ignorants apprennent par l'expérience de nombreuses générations que certains phénomènes ont lieu à la suite de conditions fixes ; ils reproduisent ces conditions et obtiennent le résultat désiré. Ignorant les lois, ils expliquent les faits par le surnaturel, car l'expérience a été leur seul maître.

En Inde, de même qu'en Russie et dans d'autres pays, il existe une répugnance instinctive à traverser l'ombre d'une personne, et surtout si celle-ci est rousse ; en Inde, les indigènes répugnent à serrer la main d'un individu d'une autre race. Ce ne sont point de simples fantaisies. Chaque personne émet une exhalaison magnétique, ou aura ; on peut être en parfaite santé, mais en même temps l'exhalaison peut avoir un caractère morbifique pour d'autres personnes sensibles à ces subtiles influences.   Le Dr  Esdaile et d'autres magnétiseurs nous ont appris depuis longtemps,  que les Orientaux, et tout particulièrement les Hindous, sont plus susceptibles que les individus de race blanche. Les expériences du baron Reichenbach – et, de fait, celle du monde entier – prouvent que ces exhalaisons magnétiques sont plus intenses vers les extrémités. Les manipulations thérapeutiques en sont la preuve ; les poignées de mains sont, donc, très calculées pour transmettre les conditions magnétiques antipathiques et les Hindous sont sages de s'en tenir toujours à leur ancienne superstition, qui leur vient du Manou.

Le magnétisme d'une personne rousse, nous le constatons  chez presque tous les peuples, cause une terreur  instinctive.  Nous pourrions citer des proverbes, russes, persans, géorgiens, hindous, français, turcs et même allemands, pour démontrer que la traîtrise et d'autres vices sont généralement attribués à ceux qui ont cette teinte. Lorsqu'un homme est au soleil, le magnétisme de cet astre projette ses émanations dans son ombre, et l'action moléculaire accrue développe plus d'électricité. Par conséquent, une personne qui lui serait antipathique – même si ni l'un ni l'autre n'en est conscient – agirait prudemment en ne passant pas au travers de son ombre. Les médecins soigneux se lavent les mains en quittant un malade ; pourquoi ne les accuse-t-on pas aussi de superstition, comme on le fait pour les Hindous ? Les sporules de maladie sont invisibles,  mais néanmoins réels, ainsi que l'expérience européenne l'a démontré. Or, l'expérience orientale, depuis des centaines de siècles, a démontré que les germes de contagion morale s'attachent aux localités, et que  le magnétisme impur peut être transmis par contact.

Une autre croyance qui a cours dans quelques lieux de Russie, particulièrement en Géorgie, et en Inde, est celle que lorsque le corps d'un noyé ne peut être retrouvé, il suffit de jeter dans l'eau [290] un de ses vêtements pour que le courant l'emporte ; il flottera sur l'eau jusqu'à l'endroit où gît le corps, et là il s'enfoncera. Nous avons même été témoins de l'expérience entreprise avec succès avec la corde sacrée d'un brahmane. Elle surnagea de ci, de là tournant en rond comme si elle cherchait l'endroit, puis soudain elle fila en ligne droite pendant environ cinquante yards et alla au fond, à l'endroit exact d'où des plongeurs ramenèrent le corps à la surface. On retrouve cette "superstition" jusqu'en Amérique. Un journal de Pittsburg, de date toute récente, décrit la même ma mêre dont fut retrouvé le corps d'un jeune garçon, nommé Reed, dans le Monongahela... Tous les autres moyens ayant été inutiles, on employa, dit- il, "une curieuse superstition. Une des chemises de l'enfant fut jetée dans la rivière où il avait disparu, et surnagea pendant quelque temps, puis s'enfonça à un endroit donné, où l'on retrouva le corps, qu'on put alors repêcher. La croyance que la chemise d'un noyé, jetée à l'eau, suivra le corps est bien répandue, tout absurde qu'elle paraisse".

Ce phénomène s'explique par la puissante attraction exercée par le corps sur les objets qu'il a portés pendant longtemps. Plus le vêtement est ancien plus l'expérience est effective ; un vêtement neuf n'est d'aucune utilité.

De temps immémorial, en Russie, les jeunes filles de chaque village ont l'habitude de jeter dans la rivière, le jour de la Trinité, au mois de mai, des guirlandes de feuilles vertes – que chaque jeune fille tresse  elle-même – pour consulter leurs oracles. Si la guirlande s'enfonce, c'est un indice que la jeune fille mourra sous peu, sans se marier ; si elle surnage, elle se mariera, le temps dépendant du nombre de versets qu'elle pourra dire pendant que dure l'expérience. Nous affirmons positivement que nous connaissons personnellement plusieurs cas, dont deux de nos amies intimes, où le présage de mort fut prouvé exact, et où les jeunes filles moururent dans l'année. Le résultat serait sans doute le même si l'expérience avait lieu à tout autre moment que le jour de la Trinité. On attribue l'action de couler de la guirlande à ce que celle-ci est imprégnée du magnétisme malsain d'une constitution qui porte déjà en elle les germes d'une mort prématurée ; ce magnétisme étant attiré par le sol au fond de la rivière. Quant au reste, nous l'abandonnons volontiers aux partisans des coïncidences.

La même remarque générale, au sujet de superstitions qui auraient une base scientifique, s'applique aux phénomènes exécutés par les fakirs et les jongleurs, que les sceptiques classent parmi la catégorie des fraudes. Et cependant, pour tout observateur consciencieux, voire même un non initié, il y a ici une énorme différence entre le Kimiya (phénomène) d'un fakir, et le batte-bazi (tour de passe-passe) d'un prestidigitateur, et la nécromancie d'un [291] jadûgar, ou sâhir, qui inspirent aux indigènes autant de crainte que de mépris. Cette différence, imperceptible – que dis-je, incompréhensible – pour les sceptiques européens, est instinctivement appréciée par tout Hindou, qu'il soit de haute ou de basse caste, instruit ou ignorant. La Kangâlin, ou sorcière, qui se sert de ses terribles pouvoirs mesmériques (abhi-char) pour faire le mal, peut s'attendre à la mort à n'importe quel moment, car tous les Hindous considèrent qu'il est légal de la tuer ; un bukka-baz, ou jongleur, est un amuseur. Un charmeur de serpents avec son bâ-ini plein de serpents venimeux, cause moins de frayeur, car ses pouvoirs de fascination ne s'exercent que sur des animaux et des reptiles ; il est incapable de jeter un charme sur des êtres humains, ou de faire ce que les indigènes nomment maular phûnknâ, de jeter des sorts à des hommes, au moyen de la magie. Mais en ce qui concerne les yoguis, les saunyâsis, les saints hommes qui acquièrent de grands pouvoirs psychologiques par un entraînement mental et physique, la question est totalement différente. Quelques-uns de ceux-ci sont considérés par les Hindous comme des demi dieux. Les Européens sont incapables de se rendre compte de ces pouvoirs, sauf en des cas rares et exceptionnels.

Le résident anglais qui se trouve en présence dans les maidans et les places publiques, de ce qu'il considère comme des exhibitions terribles et dégoûtantes, d'êtres humains, assis immobiles dans la torture volontairement imposée du ûrddwa bahu, avec les bras dressés au-dessus de la tête pendant des mois entiers, et même pendant des années, ne doit nullement s'imaginer que ce sont des fakirs à miracles. Les phénomènes exécutés par ceux-ci ne se voient que par l'entremise et la protection amicale d'un brahmane, ou dans des circonstances fortuites toutes particulières. Ces hommes sont aussi peu accessibles que les véritables filles Nautch, dont parlent tous les voyageurs, mais que bien peu ont vues réellement, puisqu'elles appartiennent exclusivement aux pagodes.

Il est fort bizarre, que malgré les milliers de voyageurs et les millions de résidents anglais qui ont séjourné en Inde et l'ont traversée dans toutes les directions, si peu soit encore connu de ce pays et des contrées environnantes. Quelques lecteurs non seulement douteront peut-être de ce que  nous  avançons,  mais  iront  jusqu'à  le  contredire.  Sans  doute, nous répondront-ils que tout ce qu'on désire savoir sur l'Inde est déjà archi- connu. Et, de fait, cette réponse nous a déjà été faite. Il ne faut  pas s'étonner si les résidents anglo-indiens ne se soucient guère de faire des enquêtes ; car, comme un officier anglais nous le dit une fois : "La société ne considère pas de bon ton de s'occuper des Hindous ou de leurs affaires, ou même de s'étonner ou de prendre des informations au sujet des choses extraordinaires qu'on pourrait y observe" – Mais [292] nous sommes fort surpris que, du moins, des voyageurs n'aient pas exploré plus qu'ils ne l'ont fait ce pays éminemment intéressant. Il y a à peine cinquante ans, qu'en pénétrant dans les montagnes Bleues ou Nilgherry de l'Hindoustan méridional, deux courageux officiers anglais qui y chassaient le tigre, découvrirent une race étrange, parfaitement distincte en langage et en apparence de tous les autres peuples hindous. On mit en avant de nombreuses suppositions, toutes plus absurdes les unes que les autres, et les missionnaires, toujours sur le qui-vive pour faire tout cadrer avec la Bible, allèrent jusqu'à suggérer que ce peuple était une des dix tribus perdues d'Israël, étayant leur ridicule hypothèse sur ce qu'ils ont le ceint blanc et "les traits caractéristiques de la race juive". Cette dernière allégation est parfaitement erronée, car les Todas, ainsi qu'on les nomme n'ont pas la moindre ressemblance avec le type juif ; soit par les traits, la forme, l'action ou le langage. Ils se ressemblent tous et, ainsi que le disait un de nos amis, les plus beaux Todas, pour la majesté et la beauté de leurs formes, ressemblent plus à la statue du Zeus grec, que tous les autres hommes à sa connaissance.

Cinquante ans se sont écoulés depuis la découverte ; mais quoique, depuis lors, des villes aient été édifiées dans ces collines, et que le pays ait été envahi par les Européens, on ne sait rien de plus qu'alors, sur le compte des Todas. Parmi les plus stupides rumeurs qui courent au sujet de ce peuple, sont celles qui ont trait à leur nombre et à leur pratique de la polyandrie. L'opinion générale dit que par suite de cette coutume leur nombre est tombé à quelques centaines de familles et que la race disparaît rapidement. Nous avons eu l'occasion de nous renseigner à leur sujet, et nous affirmons par conséquent positivement que les Todas ni ne pratiquent la polyandrie, ni que leur nombre soit aussi restreint qu'on le suppose. Nous sommes tout prêts à démontrer que personne n'a jamais vu des enfants leur appartenant. Ceux qu'on a vus chez eux appartiennent aux Badagas, tribue hindoue, tout à fait distincte des Todas, comme race, couleur et langage, et qui comprend les "adorateurs" les plus directs de ce peuple étrange. Nous disons bien adorateurs, car les Badagas, habillent, nourrissent, servent les Todas, et considèrent chaque Toda comme une divinité. En stature, ce sont des géants, aussi blancs que les Européens ; ils portent leurs cheveux et leur barbe châtains et bouclés démesurément longs, qu'aucun rasoir n'a touché dès leur enfance. Aussi beau qu'une statue de Phidias ou de Praxitèle, le Toda demeure oisif toute la journée, ainsi que l'affirment quelques voyageurs qui en ont vu. Nous reproduisons ce qui suit des opinions contradictoires et des affirmations que nous avons entendues des résidents de Ootakamund et d'autres petites villes civilisées récemment construites dans les Monts Nilgherry. [293]

"Ils ne se servent jamais d'eau ; ils sont extraordinairement beaux et nobles d'allure, mais très sales ; à l'encontre de tous les autres indigènes ils méprisent les bijoux, et ne portent jamais d'autres vêtements qu'une grande draperie noire ou couverture d'étoffe laineuse, avec une bande de couleur au bas ; ils ne boivent jamais autre chose que du lait pur ; ils ont de grands troupeaux de bétail, mais ils ne mangent pas leur chair, ni n'utilisent leurs bestiaux pour le labour ou le travail ; ils ne vendent ni n'achètent ; les Badagas les nourrissent et les habillent ; ils ne portent ni ne se servent jamais d'armes, voire même d'un simple bâton ;  les Todas ne savent pas lire et ne veulent pas apprendre. Ils font le désespoir des missionnaires et n'ont, en apparence, aucune religion, à part le culte qu'ils se rendent eux-mêmes, comme Seigneurs de la Création" 424.

424 Voyez Indian Sketches ; et la New Cyclopedia de Appleton, etc.

 

Nous allons corriger quelques-unes de ces affirmations, autant que nous le pourrons, d'après ce que nous a dit un personnage très saint, un Brahmanam-gourou, que nous tenons en haute estime.

Personne n'en a vu plus de cinq ou six à la fois ; ils ne parlent pas aux étrangers, et aucun voyageur n'a jamais pénétré dans leurs curieuses huttes longues et basses, qui n'ont, en apparence, ni fenêtres ni cheminée, et n'ont qu'une seule porte ; personne n'a jamais vu l'enterrement d'un Toda, pas plus qu'un homme très âgé parmi eux ; ils ne sont jamais attaqués par le choléra, bien que des milliers d'indigènes meurent autour d'eux dans des épidémies périodiques de cette maladie ; enfin, bien que les environs fourmillent de tigres et d'autres animaux sauvages, ni tigre, ni serpent, ni quelque animal féroce que ce soit dans ces parages, n'a jamais touché un Toda ou une de leurs bêtes, bien que, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ils ne portent même pas un bâton.

De plus, les Todas ne se marient point. Leur nombre paraît fort restreint, car personne n'a réussi à les dénombrer ni n'aura l'occasion de le faire ; dès que leur solitude a été profanée par l'avalanche de la civilisation –   ce qui fut le cas, probablement par suite de leur propre négligence – les Todas ont commencé à se déplacer vers des lieux encore plus inconnus et inaccessibles que les Monts Nilgherry ne l'étaient auparavant ; ils ne naissent pas de mères Todas, ni de parenté Toda ; ce sont les enfants d'une secte très choisie, mise à part dès leur enfance dans un but religieux tout spécial. Reconnus à la particularité de leur teint et à d'autres signes, ces enfants sont considérés dès leur naissance pour ce qu'on nomme  des Todas. Tous les trois ans chacun doit se rendre à un endroit donné, pour un certain laps de temps, où tous se rencontrent ; leur "saleté" n'est qu'un masque, comme [294] celle qui revêt un sannyasi en public, pour obéir à son vœu ; leur bétail, est voué en grande partie à des usages sacrés ; et bien que leurs lieux de culte n'aient jamais été foulés par des pieds profanes, ils existent néanmoins et rivalisent probablement avec les plus belles pagodes –   goparams – connues des Européens. Les Badagas sont leurs vassaux tout spéciaux et, ainsi qu'on l'a déjà dit, ils adorent les Todas comme des demi- dieux ; car leur naissance et leurs pouvoirs mystérieux leur donnent droit à cette distinction.

Le lecteur peut être certain que tous les renseignements à leur sujet qui iraient à l'encontre du peu que nous avons recueilli, sont erronés. Aucun missionnaire n'en prendra un dans ses filets, et aucun Badaga ne les trahira, même si on le coupait en morceaux. Il s'agit ici d'un peuple qui a un grand et noble but à remplir et dont les secrets sont inviolables.

De plus, les Todas ne sont pas la seule tribu mystérieuse en Inde. Nous avons fait allusion à plusieurs de celles-ci dans un chapitre précédent, mais combien il y en a-t-il encore d'autres qui demeureront toujours sans nom, ignorées, mais toujours présentes !

Tout ce que l'on sait au sujet de ce qu'on appelle généralement le Shamanisme se réduit à fort peu de chose ; et même ce peu a été dénaturé comme, du reste, toutes les autres religions non chrétiennes. On l'a dénommé le "paganisme" de Mongolie, et cela tout à fait à tort, car c'est une des plus anciennes religions de l'Inde. C'est le culte des esprits, ou la croyance en l'immortalité des âmes, croyance que celles-ci sont toujours les mêmes hommes que sur la terre, bien que leurs corps aient perdu leur forme objective, et que l'homme ait échangé sa nature physique contre une nature spirituelle. Dans son état actuel le shamanisme est un rejeton de la théurgie primitive et une fusion pratique des mondes visible et invisible. Lorsqu'un habitant de la terre désire entrer en communication avec ses frères invisibles, il doit s'assimiler leur nature, c'est-à-dire qu'il les rencontre à mi-chemin et ceux-ci lui fournissent une provision d'essence spirituelle, il leur transmet, à son tour, une partie de sa nature physique, ce qui leur permet d'apparaître quelquefois sous une forme semi-objective. C'est un échange temporaire de deux natures, dénommé théurgie. On appelle les shamans des sorciers, parce qu'on dit qu'ils évoquent les "esprits"des morts dans un but de nécromancie. Le véritable shamanisme, dont les traits caractéristiques prévalaient en Inde au temps de Megasthénes, (300 ans avant J.-C.), ne peut pas plus être jugé d'après ses rejetons dégénérés parmi les shamans de Sibérie, que la religion de Gautama-Bouddha d'après le fétichisme de ses partisans au Siam et en Biramnie. Il s'est réfugié dans les principales lamaseries de Mongolie et du Tibet ; et là, le shamanisme, si nous [295] devons lui donner ce nom, est pratiqué jusqu'aux limites les plus extrêmes des relations entre les hommes et les "esprits". La religion des Lamas a gardé fidèlement la science primitive de la magie, et produit, encore aujourd'hui, d'aussi grands exploits  que  du  temps  de  Kublai-Khan  et  de  ses  barons.  L'ancienne formule mystique du roi Srong-ch-Tsans-Gampo, le "Aum mani padmé boum" 425, produit ses merveilles, maintenant comme au VIIème siècle. Avalokistesvara, le plus élevé des trois Boddhisattvas, et le saint patron du Tibet, projette toujours son ombre à la vue des fidèles, à la lamaserie de Dga-G'Dan, fondée par lui ; et la forme lumineuse de Son-Ka-pa, dans celle d'un nuage de feu, qui se sépare des rayons dansants du soleil, converse encore avec la grande congrégation des lamas au nombre de plusieurs milliers ; la voix descend d'en haut comme le murmure de la brise dans le feuillage. Peu de temps après, disent les Tibétains, la superbe apparition disparaît dans l'ombre des arbres sacrés du parc de la lamaserie.

425 Aum (terme mystique sanscrit pour la Trinité), mani (saint joyau), padmé (dans le lotus, padma étant le nom pour lotus), houm (ainsi soit-il). Les six syllabes de la phrase correspondent aux six principaux pouvoirs de la nature émanant de Bouddha (la divinité abstraite, et non pas Gautama), qui est le septième, et l'Alpha et l'Oméga de l'être.

 

On dit qu'à Garma-Kian, (la maison mère) les esprits mauvais et qui n'ont pas fait de progrès sont appelés et qu'on les fait apparaître à certains jours, et qu'on les oblige à rendre compte de leurs méfaits ; les adeptes lamas les forcent à redresser les torts qu'ils ont faits aux mortels. C'est ce que l'abbé Hue exprime naïvement par "personnifier les mauvais esprits", c'est-à-dire les diables. S'il était permis à certains sceptiques européens de consulter les notes imprimées journellement 426 à Moru, et dans la "Cité des Esprits", des rendez-vous d'affaires qui ont lieu entre les lamas et le monde invisible, ils prendraient certainement un plus grand intérêt aux phénomènes décrits avec tant de complaisance dans les journaux spirites. C'est à Buddha-Ila, ou plutôt Foth-Ila (le Mont de Bouddha), dans la plus importante des milliers de lamaseries du pays, qu'on voit le sceptre Boddhisgat flotter sans contact dans l'air, et ses mouvements règlent les actions de la communauté. Lorsqu'un lama est appelé à rendre compte au supérieur du monastère, il sait d'avance qu'il est inutile de mentir ; le "régulateur de justice" (le sceptre) est là, et son mouvement ondulatoire, qui approuve ou non, décide instantanément et sans conteste la question de sa culpabilité. Nous ne prétendons pas avoir été témoin personnellement de tout ce que nous rapportons – [296] nous n'avons aucune prétention d'aucune sorte. Il suffit de dire que, pour ces phénomènes, ce que nous n'avons pas vu de nos propres yeux nous a été affirmé de telle façon que nous l'endossons comme authentique.

26 Moru (la pure) est une des plus célèbres lamaseries de Lha-Ssa, en plein centre de la cité. Le Shaberon, le Taley Laina, y réside pendant la plus grande partie des mois d'hiver ; pendant les deux mois de la saison chaude il demeure à Foht-Ila. C'est à Moru qu'est le plus grand établissement typographique du pays.

 

Nombreux sont les lamas du Sikkim qui produisent des meipo – "miracles", au moyen de leurs pouvoirs magiques. Feu le Patriarche de Mongolie, Gegen Chutuktu, qui demeurait à Urga, un véritable paradis, était la seizième incarnation de Gautama, par conséquent un Boddhisattva. Il avait la réputation de posséder des pouvoirs phénoménaux, même parmi les thaumaturges du pays des miracles par excellence. Qu'on ne s'imagine pas, toutefois, que ces pouvoirs se développent sans travail. Les vies de la plupart de ces saints hommes, appelés à tort des vagabonds oisifs, des mendiants filous, qui, dit-on, passent leur vie à en imposer à la crédulité de leurs victimes, sont en elles-mêmes des miracles parce qu'elles prouvent ce qu'une volonté de fer et une parfaite pureté de vie et de but sont capables d'accomplir, et jusqu'à quel degré d'ascétisme surnaturel un corps humain peut être assujetti, et néanmoins vivre jusqu'à un âge très avancé. Aucun ermite chrétien n'a jamais rêvé de tels raffinements de discipline monastique et la demeure aérienne d'un Simon Stylite apparaîtrait comme un jeu enfantin à côté des épreuves de volonté que s'imposent les fakirs et les bouddhistes. Mais l'étude théorique de la magie est une chose ; la possibilité de la pratiquer en est une autre. A Brâs-ss-Pungs, le collège Mongol, plus de trois cents magiciens (sorciers, comme les appellent les missionnaires français) enseignent à plus du double d'élèves entre douze et vingt ans ; ceux-ci doivent attendre bien des années avant de passer l'initiation finale. Pas un pour cent n'atteint le but final ; et sur les milliers de lamas qui occupent une ville de maisonnettes autour du monastère, deux pour cent, tout au plus, deviennent des faiseurs de merveilles. On peut apprendre par cœur chaque ligne des 108 volumes du Kadjur 427, et néanmoins faire un piètre magicien pratique. Il n'y a qu'une seule chose qui y conduit sûrement, et plus d'un écrivain hermétique a fait allusion à cette étude particulière. Un d'eux, l'alchimiste arabe Abipili, dit : "Je t'avertis, qui que tu sois, qui désires te plonger dans les parties les plus profondes de la nature ; si ce que tu cherches tu ne le trouves pas au-dedans de toi, tu ne le trouveras jamais au dehors. Si tu ne connais pas l'excellence de ta propre maison, pourquoi chercher l'excellence d'autres choses ?... HOMME, CONNAIS-TOI, TOI-MEME, EN TOI EST CACHE LE TRESOR DES TRESORS." [297]

427 Le grand canon bouddhiste qui comprend 1.083 ouvrages en plusieurs centaines de volumes, dont beaucoup traitent de la magie.

 

Dans un autre traité d'alchimie, De Manna Benedicto, l'auteur exprime ses idées au sujet de la pierre philosophale, en ces termes : "Pour certaines raisons je m'abstiendrai de trop parler sur ce sujet, qui n'est cependant qu'une chose, déjà trop clairement décrite ; car elle en [de la pierre] démontre et établit les usages magiques et naturels, dont beaucoup de ceux qui l'ont eue en mains, n'avaient jamais entendu parler. Lorsque je les eus devant les yeux, ils firent trembler mes genoux et défaillir mon cœur, au point d'être émerveillé à leur vue !"

Tout néophyte a ressenti, plus ou moins, ce sentiment ; mais, une fois qu'il l'a surmonté, l'homme est un ADEPTE.

 Dans les cloîtres de Dshashi-Lumbo, et de Si-Dzang, ces pouvoirs, inhérents à tout homme, mais dont un fort petit nombre savent se servir, ces pouvoirs sont cultivés à la perfection. Qui n'a pas entendu parler, en Inde, du Banda-Chan-Ramboutchi, le Houtouktou de la capitale du Haut- Tibet ? Sa fraternité de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier ; et un des "frères x les plus renommés était un Peh-ling (un Anglais) qui arriva un jour d'Occident dans la première partie de ce siècle ; c'était un bouddhiste consommé, et après un mois de préparation, il fut admis parmi les Khe-Tans. Il parlait toutes les langues, y compris le tibétain, et connaissait toutes les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu'il produisit firent qu'il fut proclamé Shaberon après quelques années seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd'hui parmi les Tibétains, mais son véritable nom n'est connu que des seuls Shaberons.

Le plus grand des meipo – qu'on dit être l'objet de l'ambition de tout dévot bouddhiste – était, et est encore, la faculté de marcher dans l'air. Le célèbre roi de Siam, Pia Metak, le Chinois, était connu pour sa dévotion et son érudition. Mais il n'obtint ce "don surnaturel" qu'après s'être placé sous l'enseignement direct d'un prêtre de Gautama-Bouddha. Crawfurd et Finlayon, pendant leur séjour au Siam ont suivi avec grand intérêt les efforts de quelques nobles siamois pour acquérir ce pouvoir 428.

428 "Crawfurd's Mission to Siam", p. 182.

429 "Semedo", vol. III, p. 114.

 

De nombreuses et diverses sectes de Chine, du Siam, de Tartarie, du Tibet, du Cashmire et de l'Inde anglaise consacrent leurs vies à l'acquisition de prétendus "pouvoirs surnaturels". Parlant d'une de ces sectes le Taossé Semedo, dit : "Ils prétendent qu'au moyen de certains exercices et de certaines méditations on recouvre la jeunesse et  que d'autres deviennent des Shien-sien, des "Béats-Terrestres", et dans cet état tous les désirs sont gratifiés, tandis qu'ils peuvent se transporter d'un endroit à un autre, à [298] n'importe quelle distance, rapidement et sans difficulté." 429 Ce pouvoir n'a rapport qu'à la projection de l'entité astrale, dans une forme plus ou moins corporelle, mais il ne s'agit certainement pas du transport du corps. Ce phénomène n'est pas plus un miracle que le reflet d'une personne dans un miroir. Nul ne découvrira dans cette image une parcelle  de  matière  et  néanmoins  notre  double  est  là,  devant nous, fidèlement reproduit, jusqu'au dernier cheveu sur notre crâne. Si, par cette simple loi de réflexion, notre double peut être vu dans un miroir, combien plus frappante encore, la preuve de son existence n'est-elle pas fournie par l'art de la photographie ! Ce n'est pas une raison parce que nos physiciens n'ont pas encore trouvé le moyen de prendre des photographies, sinon ci faible distance, que cet art doive être impossible pour ceux qui ont découvert ces moyens dans la puissance de la volonté humaine elle-même, libérée de toute entrave terrestre 430. La science prétend que nos pensées sont de la matière ; toute énergie produit une perturbation plus ou moins grande dans les ondes atmosphériques. L'homme, par conséquent, en commun avec tout être vivant et même avec chaque objet inerte, possède une aura formée par les émanations qui l'entourent ; de plus, il peut, sans grand effort, se transporter en imagination, partout où il veut ; pourquoi, alors, serait-il scientifiquement impossible que sa pensée, réglée, intensifiée et conduite par ce puissant magicien, la VOLONTE éduquée, soit, momentanément, matérialisée et qu'elle apparaisse à n'importe qui, double fidèle de l'original ? Cette notion est-elle plus absurde, dans l'état actuel de la science, que ne l'étaient la photographie et le télégraphe il y a quarante ans, ou le téléphone, il y a moins de quatorze mois.

Si la plaque sensibilisée est capable de reproduire aussi exactement l'ombre de nos visages, alors cette ombre ou cette réflexion, bien que nous ne nous en apercevions pas, doit être quelque chose [299] de substantiel. Et si nous pouvons, à l'aide d'instruments d'optique projeter nos ressemblances sur un mur blanc, parfois à plusieurs centaines de pieds de distance, il n'y a pas de raison pour que les adeptes, les alchimistes et les savants de l'art occulte, n'aient pas déjà découvert ce que les savants nient aujourd'hui, mais qu'ils accepteront comme une vérité demain, à savoir qu'ils peuvent projeter électriquement leur corps astral, instantanément à travers des milliers de milles dans l'espace, en laissant leur enveloppe matérielle, encore empreinte d'une certaine quantité de principe animal vital, pour y entretenir la vie physique, et agir dans leur corps éthéré spirituel aussi sûrement et intelligemment que lorsqu'il était encore revêtu de son enveloppe charnelle ? Il existe une forme d'électricité supérieure à la forme physique connue de nos physiciens ; des milliers de corrélations de celle-ci sont encore cachées à la vue des physiciens modernes, et nul ne peut savoir jusqu'où iront ses possibilités.

430 On raconte une anecdote qui avait cours parmi les amis de Daguerre entre 1838 et 1840. A une soirée chez M-e Daguerre, deux mois environ avant la présentation du célèbre procédé de Daguerre à l'Académie des Sciences, par Arago (janvier 1839) celle-ci eut une consultation sérieuse avec une des célébrités médicales de l'époque au sujet de la condition mentale de son époux. Après avoir expliqué au médecin les nombreux symptômes de ce qu'elle prenait pour une aberration mentale de son mari, elle ajouta, les larmes aux yeux, que la preuve la plus évidente de la folie de Daguerre était sa ferme conviction qu'il réussirait à clouer sa propre ombre sur la muraille, ou de la fixer sur ses plaques métalliques magiques. Le docteur écouta attentivement la relation et répondit que, de son côté, il avait observé dernièrement chez Daguerre, les symptômes de ce qui, pour lui, était une preuve irréfutable de folie. Il termina la conversation en lui conseillant d'expédier son mari tranquillement et sans retard à Bicêtre, l'asile d'aliénés bien connu. Deux mois plus tard un profond intérêt s'éleva dans le monde des arts et de la science, à la suite de l'exposition d'images prises avec le nouveau procédé. Les ombres avaient été fixées, après tout, sur les plaques métalliques, et a l'aliéné" fut proclamé le père de la photographie.

 

Schott explique que par Sian, ou Shin-Sian, on comprend dans l'ancienne conception chinoise, et tout particulièrement dans la secte de Tao-Kiao (Taossé) "des personnes qui se retirent sur les montagnes pour y vivre une vie d'anachorète, et qui ont obtenu, soit au moyen d'observances ascétiques, soit par la puissance de charmes et d'élixirs, la possession de dons miraculeux et de l'immortalité sur terre 431". Il y a là de  l'exagération si ce n'est pas absolument erroné. Ce à quoi ils prétendent n'est que la faculté de prolonger la vie humaine ; et cela ils le peuvent, si nous devons en croire le témoignage humain. Ce que Marco Polo affirmait au XIIIème siècle, est corroboré de nos jours. "Il y a une autre classe d'hommes nommés Chughi" (Yogis) dit-il, "qu'on nomme proprement dit des Abraiamans (Brahmanes ?) qui vivent jusqu'à un âge fort avancé, chacun d'eux atteignant l'âge de 150 à 200 ans. Ils mangent fort peu et principalement du riz et du lait. Ces hommes font usage d'une curieuse boisson, potion faite d'un mélange de soufre et de mercure, dont ils boivent deux fois par mois... Ils disent que cela leur prolonge la vie ; cette potion leur est administrée dès leur bas âge" 432. Bernier assure, dit le colonel Yule, que les Yogis excellent dans la préparation du mercure, "si admirablement qu'un ou deux grains pris chaque matin remettent le corps en parfaite santé N ; et il ajoute que le mercurius vitae de Paracelse était un composé dans lequel il entrait de l'antimoine et du mercure 433. Voilà une affirmation pour le moins bien hasardée, et nous allons exposer ce que nous savons à cet égard. [300]

 431 Schott : Uber den Buddhismus, p. 71.

432 The Book of Ser Marco Polo, vol. II, p. 352.

433 Ibidem, vol. II, p. 130 cité par le colonel Yule, vol. II, p. 313.

 

La longévité de quelques lamas et Talapoins est proverbiale ; on sait généralement qu'ils se servent d'un mélange qui, ainsi qu'ils le disent, "renouvelle le vieux sang". C'était également un fait reconnu chez les alchimistes, qu'une judicieuse administration "de l'aura d'argent  redonne la santé et prolonge la vie d'une manière notable. "Mais nous sommes tout prêt à contredire les affirmations tant de Bernier que du colonel Yule qui cite son ouvrage, que c'est du mercure, ou vif-argent, dont se servaient les Yogis et les alchimistes. Les Yogis, à l'époque de Marco Polo, de même que de nos jours, utilisent ce qui paraît être du mercure, mais qui n'en est pas. Paracelse, les alchimistes et les autres mystiques voulaient dire par mercurius vitae, l'esprit vivant de l'argent, l'aura de  l'argent, mais nullement le vif-argent ; et cette aura n'est certainement pas le mercure connu de nos médecins ou de nos chimistes. Il est indubitable que le fait d'avoir imputé à Paracelse l'introduction du mercure dans la pratique médicale est tout à fait erroné. Aucun mercure, qu'il ait été préparé par un philosophe du feu médiéval, ou par un docteur moderne, n'a rendu, ou ne rendra jamais la santé parfaite à un corps humain. Il n'y a que les fieffés charlatans qui se servent d'une pareille drogue. L'opinion de beaucoup est que c'est avec l'intention méchante de présenter Paracelse aux yeux de la postérité comme un charlatan, qui a fait inventer à ses ennemis un mensonge de cette nature.

Les Yogis des temps anciens, de même que les lamas et les Talapoins modernes, font usage d'un certain ingrédient, préparé avec une dose minime de soufre et du jus laiteux extrait d'une plante médicinale. Ils possèdent sans contredit certains secrets merveilleux, car nous les avons vu guérir des blessures rebelles en quelques jours ; remettre en usage des os brisés en autant d'heures qu'il faudrait de jours au moyen de la chirurgie ordinaire. Une fièvre dangereuse contractée par l'auteur près de Rangoon, après une inondation de la rivière Irawaddy, fut guérie en quelques heures par le jus d'une plante nommée, si nous ne nous trompons, Kukushan, bien qu'on laisse des milliers d'indigènes, ignorants de ses vertus, mourir de fièvre ; et cela en retour d'un acte de bienveillance insignifiant envers un simple mendiant ; la nature de ce service n'aurait guère d'intérêt pour le lecteur.

Nous avons aussi entendu parler d'une certaine eau, appelée ab-i- hayât, que la superstition populaire prétend être cachée aux yeux des mortels, sauf à ceux des saints sannyâsis ; la fontaine, elle-même, porte le nom de âb-i-haiwân-i. Il est toutefois plus que probable que les Talapoins se refuseraient à dévoiler leurs secrets, même aux académiciens et aux missionnaires, car ces remèdes [301] doivent être utilisés pour le bien de l'humanité mais jamais dans un but de lucre 434.

434 Aucun pays ne peut se vanter de posséder autant de plantes médicinales que l'Inde du Sud, la Cochinchine, la Birmanie, le Siam et Ceylan. Les médecins européens, suivant la pratique établie depuis des temps immémoriaux, résolvent la question des rivalités professionnelles en traitant les dateurs indigènes de charlatans et d'empiriques ; mais cela n'empêche pas ceux-ci de sortir victorieux là où les éminents gradués des universités anglaises et françaises ont piteusement échoué. Les ouvrages indigènes traitant de Materia Medica ne mentionnent certes pas les remèdes secrets connus, et qu'appliquent avec succès les docteurs indigènes (les Atibbâ) depuis des temps immémoriaux. Malgré cela, les meilleurs fébrifuges sont ceux que les médecins anglais ont appris à connaître des hindous et là où les malades, enflés et rendus sourds par 1 abus de la quinine, se mouraient petit à petit des fièvres sous le traitement éclairé des médecins européens, l'écorce de la Margosa, et l'herbe Chiretta ont obtenu des guérisons complètes, et elles occupent maintenant une place honorable parmi Ies remèdes européens.

 

Partout où de grandes foules sont assemblées, aux fêtes des pagodes hindoues, aux réjouissances célébrées pendant les mariages des riches castes supérieures, les Européens rencontrent des gunî, charmeurs de serpents, fakirs magnétiseurs, sannyâsis exerçant la thaumaturgie, et ceux qu'on nomme "jongleurs". II est aisé de se moquer ; mais expliquer ces phénomènes est plus difficile ; pour la science c'est impossible. Les résidents anglais et les voyageurs préfèrent s'en tenir à la  première manière. Mais qu'on demande à un de ces Saint Thomas comment sont produits les résultats suivants, qu'ils ne peuvent nier et ne nient pas non plus ? Lorsque des quantités de gunîs et de fakirs font leur apparition, leurs corps entourés de cobra capellas, les bras ornés de bracelets de coralillos – petits serpents dont la morsure est mortelle au bout de quelques secondes – le cou et les épaules encerclés de colliers de trigonocéphales, le plus mortel ennemi des Hindous à pieds nus, dont la morsure donne une mort rapide comme l'éclair, le spectateur sceptique sourit et bénévolement explique que ces reptiles ayant été mis en catalepsie sont tous privés de leurs crochets à venin par les gunîs. "Ils sont inoffensifs, et il serait ridicule de les craindre." "Le Sahib veut-il caresser un de mes nâgs ?" demanda un jour un gunî à un interlocuteur, qui avait voulu humilier ses auditeurs, pendant une demi-heure de temps, avec ses exploits erpétologiques. Sautant vivement en arrière – les pieds du brave guerrier rivalisant de dextérité avec sa langue – la réponse du capitaine B – ne fut pas de  nature à être reproduite ici. Seuls ses terribles gardes du corps sauvèrent le gunî d'une correction peu cérémonieuse. Dites seulement un mot, et pour une demi roupie, n'importe quel charmeur de serpents se mettra à ramper et  en quelques instants il aura réuni de nombreux serpents non apprivoisés des espèces les plus venimeuses, les prendra dans les mains et s'en fera une ceinture. A deux reprises différentes dans les environs de Trinkemal, un serpent allait mordre [302] l'auteur, qui par mégarde s'était une  fois presque assis sur sa queue, mais chaque fois, un rapide coup de sifflet du gunî que nous avions loué pour nous accompagner, le fit s'arrêter à quelques centimètres de notre corps, comme s'il avait été frappé par la foudre, et laissant tomber sur le sol sa tête menaçante, il demeura là raide et immobile comme une branche morte, sous le charme du Kîtnâ 435.

435 Nom hindou pour le mantrâm particulier, ou charme, qui empêche le serpent de mordre.

 

Un prestidigitateur européen, un dompteur ou même un magnétiseur voudra-t-il se risquer une seule fois à faire une expérience qu'on peut voir tous les jours en Inde si l'on sait où aller pour cela ? Aucun animal au monde n'est aussi féroce qu'un tigre royal du Bengale. Un jour, toute la population d'un petit village, non loin de Dakka, situé sur les bords de la jungle fut terrifiée au lever du jour par l'apparition d'une énorme tigresse. Ces animaux sauvages ne quittent leur repaire que la nuit, lorsqu'ils vont à la recherche de nourriture et d'eau. Mais dans le cas présent, la tigresse cherchait ses deux petits qui lui avaient été enlevés par un audacieux chasseur. Deux hommes et un enfant avaient déjà été victimes du fauve lorsqu'un fakir âgé, faisant sa ronde journalière, sortit de la porte de la pagode ; il vit et comprit instantanément la situation.  Chantant un mantrâm, il alla droit à la bête, qui l'œil flamboyant et la gueule écumante, s'était couchée sous un arbre en attendant une nouvelle victime. Lorsqu'il arriva à une dizaine de pieds de la tigresse, sans interrompre sa prière modulée, dont les paroles sont incompréhensibles pour les profanes, il entreprit une véritable séance de magnétisme, à ce qu'il nous sembla ; il fit des passes. Un hurlement terrible qui glaça le cœur de tous les habitants de l'endroit se fit alors entendre. Ce long cri féroce fit graduellement place en quelques sanglots plaintifs, comme si la mère dépouillée donnait libre cours à sa plainte, puis à l'effroi de la foule qui s'était réfugiée sur les arbres et dans les maisons, le fauve fit un bond, à ce qu'il sembla, sur le saint homme. Il n'en était rien, il se roulait en se tordant à ses pieds dans la poussière. Quelques instants plus tard, elle demeura immobile, son énorme tête reposant sur ses pattes de devant, et ses yeux injectés de sang, mais devenus doux et dociles, se fixèrent sur le visage du fakir. Le  pieux homme de prières s'assit près de la tigresse et doucement caressait sa  peau tachetée, lui tapotant le dos, jusqu'à ce que ses plaintes devenant de plus en plus faibles, une demi-heure après, tout le village fit cercle autour du groupe ; la tête du fakir reposait sur le dos de la tigresse comme sur un oreiller, sa main droite sur la tête et la gauche sur l'herbe devant la gueule du terrible fauve qui léchait cette main de sa grande langue rose. [303]

Voilà comment les fakirs de l'Inde domptent les animaux les plus féroces. Les dompteurs européens en font-ils autant avec leurs piques chauffées à blanc ? Naturellement tous les fakirs ne sont pas doués d'un pouvoir semblable, il n'y en a comparativement que peu qui le soient ; mais néanmoins leur nombre est considérable. Comment s'entraînent-ils dans les pagodes pour être capables de ces exploits, restera éternellement un secret pour tous, sauf pour les brahmanes et les adeptes des mystères occultes. Les récits, jusqu'ici considérés comme des fables, de Christna et d'Orphée charmant les animaux sauvages, sont ainsi corroborés de nos jours. Un fait, néanmoins, demeure incontestable. Il n'y a pas un seul Européen, en Inde, qui se vante ou se soit jamais vanté d'avoir pénétré dans le sanctuaire secret, à l'intérieur des pagodes. Ni l'autorité, ni l'argent n'ont jamais déterminé un brahmane à permettre à un étranger non initié de passer le seuil de l'enceinte réservée. Se prévaloir de l'autorité, dans ce cas, équivaudrait à jeter une mèche enflammée dans une poudrière. Les centaines de millions de fidèles hindous, tout patients, doux et pleins de longanimité qu'ils soient et dont l'apathie évita aux Anglais d'être chassés du pays en 1857, se soulèveraient comme un seul homme, si on s'avisait de commettre une pareille profanation ; sans égard de sectes ou de castes, ils extermineraient les chrétiens. La compagnie des Indes orientales le savait bien, et édifia sa puissance sur l'amitié des brahmanes, et en allouant des subsides aux pagodes ; et le gouvernement britannique est aussi prudent que son prédécesseur. Ce sont les castes et la non-intervention du gouvernement dans les choses de la religion prévalente du pays qui lui assurent une autorité relative en Inde. Mais revenons au Shamanisme, la plus étrange et la plus méprisée de toutes les religions survivantes – le "Culte des Esprits".

Ses sectateurs n'ont ni autels, ni idoles, et c'est sur l'autorité d'un prêtre shaman, que nous avançons que leurs véritables rites, qu'ils sont tenus de pratiquer une seule fois par an, le jour le plus court de l'hiver, ne peuvent avoir lieu en présence d'un étranger à leur foi. Nous sommes, donc, parfaitement certains que toutes les descriptions données jusqu'à ce jour dans le Asiatic Journal et dans d'autres périodiques européens, ne sont que de pures conjectures. Les Russes, qui de par leurs relations constantes avec les shamans de Sibérie et de Tartarie seraient les plus compétents pour parler de leur religion, n'ont rien appris à ce sujet, sinon la dextérité de ces hommes qu'ils sont enclins à considérer comme d'adroits jongleurs. Cependant nombre de résidents russes en Sibérie, sont parfaitement convaincus des pouvoirs "surnaturels" des Shamans. Partout où ils se rassemblent pour leur culte, c'est toujours à l'air libre, sur le sommet d'une haute montagne, ou au fond d'une [304] épaisse forêt, et en cela ils nous rappellent les anciens Druides. Les cérémonies qu'ils pratiquent à l'occasion des naissances, des décès, et des mariages, ne constituent qu'une partie insignifiante de leur culte. Elles consistent en offrandes, à  asperger le feu avec des liqueurs et du lait, à psalmodier de curieux hymnes ou plutôt des incantations magiques, entonnées par le shaman officiant, et se terminant par un chœur de tous les assistants.

Les nombreuses petites clochettes de cuivre qu'ils portent sur leurs robes sacerdotales faites de peau de daim, ou de la dépouille de quelque autre animal réputé magnétique, sont employées pour chasser les mauvais esprits de l'air, superstition qui était partagée par toutes les nations de l'antiquité, y compris les Romains et même les Juifs, comme nous l'enseignent leurs clochettes d'or 436. Ils ont également des verges de fer couvertes de clochettes pour la même raison. Lorsque, après certaines cérémonies, la crise voulue est atteinte, que "l'esprit a parlé", et que le prêtre (qui peut être homme ou femme) ressent son influence dominatrice, une force occulte attire la main du Shaman vers le haut du bâton sur lequel sont d'ordinaire gravés des hiéroglyphes. Pressant la paume de la main contre le bâton il est soulevé en l'air à une hauteur considérable,  et demeure quelque temps ainsi suspendu. Quelquefois il saute à une hauteur considérable, et suivant l'esprit qui le contrôle, car il n'est souvent qu'un médium irresponsable, il se met à prophétiser et à décrire les événements à venir. C'est ainsi qu'en 1847, un shaman d'une contrée retirée de Sibérie prophétisa la guerre de Crimée et en détailla exactement l'issue. Les particularités de la prophétie furent soigneusement notées par  les assistants, lesquelles se vérifièrent exactement six années plus tard. Bien que généralement ignorants même du nom de l'astronomie, et bien qu'ils ne l'aient pas étudiée, ils prédisent souvent des éclipses ou d'autres phénomènes astronomiques. Lorsqu'on les consulte au sujet de vols ou de meurtres, ils indiquent invariablement les coupables.

436 Entre les clochettes des adorateurs "païens" et les clochettes et les grenades du culte juif, la différence est la suivante : celles-1à, outre qu'elles purifiaient l'âme humaine avec leurs sons harmonieux, tenaient les mauvais démons à distance, "car le son du bronze pur brise les enchantements", dit Tibullius (1, 8-22) et les Juifs expliquent en disant que le son des cloches a doit être entendu [par le Seigneur] lorsqu'il [le prêtre] entre dans le lien saint devant l'Éternel, et lorsqu il en sort afin qu'il ne meure point" (Exode, XXVIII, 33 ; Ecclés., XIV, 9). C'est ainsi qu'un son devait éloigner les mauvais esprits, et l'autre l'esprit de Jéhovah. Les traditions scandinaves affirment que les Trolls étaient toujours chassés de leurs repaires par les cloches des églises. Une tradition analogue existe au sujet des fées de Grande-Bretagne.

 

Les Shamans de Sibérie sont tous ignorants et illettrés. Ceux de Tartarie et du Tibet, peu nombreux d'ailleurs sont, pour la plupart, des hommes instruits dans leur genre et ne se laisseront [305] pas contrôler par des esprits quelconques. Les premiers sont des médiums dans le sens complet du mot ; les autres sont des e magiciens". Il n'est pas surprenant que des personnes pieuses et superstitieuses, après avoir été témoins d'une de ces crises, déclarent que le Shaman est possédé du démon. De même que la furie des Corybantes et des Bacchantes de la Grèce antique, la crise "spirituelle" des shamans se traduit par des danses violentes et des gestes sauvages. Graduellement les assistants sentent l'esprit d'imitation les envahir ; pris d'une impulsion irrésistible, ils se mettent à danser, et deviennent, à leur tour des extatiques ; celui qui commence à se joindre au chœur, prend petit à petit une part inconsciente dans les gesticulations jusqu'à ce qu'il s'affaisse épuisé sur le sol, et souvent aussi mourant.

"O, jeune fille, un dieu te possède ! est-ce Pan, Hécate, le vénérable Corybante, ou Cybèle qui te cause cette agitation ?" dit le chœur en s'adressant à Phèdre dans Eurypide. Cette forme d'épidémie psychologique est trop connue depuis le moyen âge pour que nous revenions là-dessus. La Chorœa sancti Viti est un fait historique et s'étendit sur toute l'Allemagne. Paracelse guérit nombre de personnes possédées de cet esprit d'imitation. Mais il était cabaliste, et par conséquent, accusé par ses ennemis d'avoir expulsé des démons par le pouvoir d'un démon plus puissant, qu'on prétendait qu'il portait avec lui dans la poignée de son épée. Les juges chrétiens de cette époque de terreur avaient trouvé un remède plus prompt et plus sûr. Voltaire affirme que, dans le district du Jura, en 1598 et 1600, plus de 600 lycanthropes furent mis à mort par un juge charitable et pieux.

Mais tandis que le Shaman illettré n'est qu'une victime, que pendant ses crises il voit parfois les personnes présentes sous forme d'animaux variés, et parvient souvent à leur faire partager son hallucination, son confrère  Shaman,  versé  dans  les  mystères  des  collèges  sacerdotaux du Tibet, chasse la créature élémentaire qui peut produire l'hallucination, comme le ferait un magnétiseur vivant, non pas par le pouvoir d'un démon plus puissant, mais simplement par la connaissance de la nature de l'ennemi invisible. Là où les académiciens ont échoué, comme dans le cas des Cévenols, un Shaman ou un lama aurait tôt fait de mettre un terme à l'épidémie.

Nous avons fait mention d'une pierre de cornaline, qui était en notre possession, et qui eut un effet si favorable et si inattendu sur la décision du Shaman. Chaque Shaman possède un talisman de cette nature, qu'il porte suspendu à une cordelette sous son bras gauche.

"A quoi vous sert-elle, et quelles sont ses vertus ?" demandâmes-nous à plusieurs reprises à notre guide. Il ne répondit jamais [306]  d'une manière directe à cette question, mais évita toujours une explication, promettant qu'aussitôt que l'occasion se présenterait ; et que nous serions seuls, il demanderait à la pierre de nous répondre elle-même. C'est dans ce vague espoir qu'il nous abandonna à notre propre imagination.

Mais le jour où la pierre "parla" ne devait pas tarder. Ce fut pendant une des heures les plus critiques de notre vie, dans un moment où l'humeur vagabonde du voyageur avait conduit l'auteur de ces lignes dans des contrées éloignées, où la civilisation est inconnue, et où la vie n'est pas un seul instant en sécurité. Une après-midi, tous, hommes et femmes, ayant quitté la yourta (tente tartare) qui depuis plus de deux mois était notre demeure, pour aller assister à l'exorcisme lamaïque d'un Tshoutgour 437, accusé de briser et de faire disparaître magiquement tous les misérables meubles et la vaisselle d'une famille qui habitait à deux milles de là, nous rappelâmes sa promesse au Shaman, qui était devenu notre unique protecteur dans ces déserts solitaires. Il soupira, hésita, mais après un court silence, il quitta sa place sur la peau de mouton et sortit ; là il plaça une tête de bouc desséchée avec ses cornes proéminentes sur une cheville de bois, puis laissant retomber le rideau de feutre qui en fermait l'entrée, il nous informa qu'aucune personne vivante n'oserait pénétrer dans la tente, car la tête de bouc était la preuve qu'il était "à l'œuvre".

Mettant alors la main dans son sein il en sortit la petite pierre, de la taille d'une noix, et la développant avec soin, il se mit, à ce qu'il nous parut, à l'avaler. Aussitôt ses membres se raidirent, son corps devint rigide et il retomba, froid et immobile comme un cadavre. N'était-ce que ses lèvres remuaient un peu à chaque question posée, la scène eut été fort embarrassante, que dis-je, horrible. Le soleil se couchait et si les braises du foyer au centre de la tente n'eussent jeté une faible lumière, la tente eut été dans l'obscurité la plus complète ce qui aurait encore ajouté à l'oppression causée par le silence environnant.

437 Daemon élémental auquel croient tous les indigènes d'Asie.

 

Nous avons habité les prairies de l'Ouest et les steppes infinies de la Russie méridionale ; mais rien ne peut être comparé au silence du crépuscule dans les déserts de sable de Mongolie ; pas même les arides solitudes des déserts d'Afrique, bien que ceux-là soient partiellement habités, tandis que ceux-ci sont absolument privés de vie. Et cependant, l'auteur se trouvait seule avec ce qui n'était rien de mieux qu'un cadavre, étendu sur le sol. Heureusement cela ne dura pas longtemps. [307]

"Mahandû !" murmura une voix qui paraissait venir des entrailles de la terre, sur laquelle le shaman était étendu. "La paix soit avec toi... que voudrais-tu que je fasse pour toi ?"

Si étonnante que fût la scène, nous ne fûmes pas pris au dépourvu, car nous avions vu d'autres shamans dans des circonstances analogues. "Qui que tu sois", prononçâmes-nous mentalement "va-t-en à K – et fais ton possible pour nous rapporter la pensée de la personne qui est là. Vois ce que fait l'autre personne et dis à *** ce que nous faisons et comment nous sommes situés."

"Je suis là" ; répondit la même voix. "La vieille dame, (Kokona) 438 est assise au jardin... elle met ses lunettes et lit une lettre".

438 Madame, en langue Moldave.

 

"Vite, dis-moi le contenu de la lettre", ordonnâmes-nous très vite tout en préparant un carnet et un crayon. Le contenu fut répété lentement, comme si, tout en dictant, la présence invisible voulait nous donner le temps d'écrire phonétiquement les mots, car nous avions reconnu le langage Valaque, que nous ne savions pas, en dehors de notre aptitude à en reconnaître les sons. De cette manière une page entière fut remplie.

  "Regarde du côté de l'Occident... vers la troisième perche de la yourta", dit le Tartare dans sa voix naturelle, qui semblait sourde, comme si elle venait de loin. "Sa pensée est là."

Puis avec un soubresaut convulsif, la partie supérieure du corps du Shaman sembla se redresser et sa tête retomba lourdement sur les pieds de l'auteur, qu'il saisit des deux mains. La position était de moins en moins plaisante, mais la curiosité vint en aide à notre courage. Dans un coin occidental de la tente nous vîmes la forme vaporeuse, incertaine mais vivante d'une ancienne amie, une dame roumaine de Valachie, mystique par disposition, quoique n'ayant pas la moindre foi dans les phénomènes occultes.

"Sa pensée est ici, mais son corps est resté là-bas inconscient. Nous n'avons pas pu l'amener", dit la voix.

Nous suppliâmes l'apparition de répondre, mais en vain. Les traits du visage remuèrent et la forme fit un geste de crainte et d'angoisse mais aucun son ne tomba de ses lèvres ; nous crûmes cependant – peut-être n'était-ce qu'un effet de notre imagination – entendre comme venant de loin ces mots en roumain : Non se pote (ce n'est pas possible).

Pendant plus de deux heures, les preuves les plus substantielles et les moins équivoques que l'âme astrale du Shaman voyageait à la requête de notre désir non exprimé, nous avaient été données. Dix mois plus tard, nous reçûmes une lettre de notre [308] amie Valaque en réponse à la nôtre, dans laquelle nous avions inclus la page du carnet, lui demandant  ce qu'elle avait fait ce jour-là, et lui donnant une description détaillée de la scène. Elle était assise ce matin-là, écrivait-elle 439, prosaïquement occupée à faire des confitures ; la lettre qui lui fut envoyée était, mot à mot, la copie d'une lettre de son frère ; tout à coup, conséquence de la grande chaleur, crut-elle, elle s'évanouit, et se rappela distinctement avoir rêvé qu'elle avait vu l'auteur de ces lignes dans un endroit désert qu'elle décrivit très exactement, assise sous une "tente de bohémiens", comme elle le dit. "Désormais, ajouta-t-elle, je ne puis plus douter."

439 L'heure à Bucarest correspondait exactement avec celle de la contrée où la scène avait eu lieu.

 

Mais la preuve de notre expérience fut encore plus concluante. Nous avions prié l'ego intérieur du Shaman de se 'mettre en rapport avec l'ami mentionné dans ce chapitre, le Kutchi de Lha-Ssa, qui voyage constamment entre cet endroit et l'Inde Anglaise. Nous savons qu'il fut mis au courant de notre situation critique dans le désert ; car quelques heures plus tard l'aide nous vint et nous fûmes secourus par un détachement de vingt-cinq cavaliers, qui avaient été chargés par leur chef de nous trouver à l'endroit où nous étions, endroit qu'aucun homme, doué de pouvoirs ordinaires, n'aurait pu connaître. Le chef de cette escorte était un shaberon, un "adepte" que nous n'avions jamais vu auparavant et que nous n'avons jamais vu depuis, car il ne quitte jamais sa soumay (lamaserie), où nous ne pouvions être admis. Mais c'était un ami personnel du Kutchi.

Ce qui précède n'excitera que l'incrédulité du lecteur ordinaire. Mais nous écrivons pour ceux qui croiront, ceux qui, comme l'auteur, comprennent et connaissent les pouvoirs illimités et les  possibilités de l'âme astrale humaine. Dans le cas ci-dessus, nous sommes portés à croire, que dis-je, nous savons, que le "double spirituel" du Shaman n'a pas agi tout seul, car il n'était pas un adepte, mais un simple médium. Suivant une de ses expressions favorites, aussitôt qu'il mettait la pierre dans sa bouche, son "père" apparaissait, le tirait hors de sa peau, l'emmenait à son gré, et lui faisait faire ce qu'il voulait.

Ceux qui ont vu les spectacles, chimiques, optiques, mécaniques et les tours de passe-passe des prestidigitateurs européens, ne verront pas sans étonnement les exhibitions spontanées et exécutées en plein air des jongleurs hindous, pour ne pas parler des fakirs. Nous ne parlons pas des simples tours d'adresse, car Robert Houdin est bien supérieur à eux à cet égard ; nous ne parlerons pas non plus des tours qui peuvent se faire grâce à des compères, [309] qu'il y en ait ou non. Il est très vrai que des voyageurs inexpérimentés, surtout s'ils sont d'humeur imaginative, se laissent aller à de colossales exagérations. Mais ce que nous avons à dire repose sur une classe de phénomènes qu'il est impossible d'expliquer par une quelconque des hypothèses familières. "J'ai vu", dit un monsieur résidant en Inde, "un homme lancer en l'air toute une série de balles numérotées de un à un nombre déterminé. Chaque balle montait en l'air – aucune tromperie ne pouvant avoir lieu à ce sujet – et on la voyait devenir de plus en plus petite, jusqu'à disparaître complètement. Quand toutes eurent été envoyées, vingt ou plus, l'opérateur demandait poliment, laquelle des balles on désirait voir ; il appelait alors le n° 1, le n° 15 et ainsi de suite, suivant la demande des spectateurs, et la balle voulue tombait à leurs pieds, comme si elle avait été violemment projetée depuis un endroit éloigné... Ces hommes sont à peine vêtus et n'ont aucun appareil avec eux. Je leur ai encore vu avaler trois poudres de couleurs différentes, puis rejetant la tête en arrière, les faire descendre avec de l'eau, bue à la manière des indigènes, en un courant continu, d'un lotha, sorte de pot de cuivre qu'ils tiennent à bras tendu au-dessus de la bouche ; ils buvaient ainsi jusqu'à ce que leur estomac enflé ne plût plus contenir une goutte de liquide et que l'eau débordât de leurs lèvres. Puis, après avoir rejeté l'eau par la bouche, ces hommes recrachaient les trois poudres, sur un morceau de papier propre, sèches et sans avoir été mélangées 440".

Les tribus guerrières des Kurdes habitent depuis un temps immémorial la partie orientale de Turquie et de Perse. Ces peuples d'une origine purement indo-européenne, sans une goutte de sang sémite dans les veines, (bien que divers ethnologistes paraissent opter pour le contraire) malgré leur nature de brigands, font cause commune avec le mysticisme des Hindous, et les pratiques des mages assyrio-chaldéens, dont ils ont conquis de vastes territoires, et qu'ils ne veulent pas abandonner, malgré l'opposition de la Turquie, voire même de l'Europe entière 441. Nominalement mahométans de la secte d'Omar, leurs rites et leurs doctrines sont purement magiques. Même ceux qui sont des chrétiens nestoriens, ne le sont que de nom. Les Kaldanys qui comptent environ cent mille âmes, avec leurs deux patriarches, sont, sans contredit, plutôt des manichéens que des nestoriens. Beaucoup parmi eux sont des Yézids.

Une de ces tribus est connue pour sa prédisposition au culte du feu. Au lever et au coucher du soleil les cavaliers mettent pied [310] à terre, et se tournant vers le soleil, murmurent une prière ; à chaque lune, ils célèbrent, pendant toute la nuit, des rites mystérieux. Une tente est mise à part à cet effet, et l'étoffe de laine, épaisse et noire qui la constitue, est décorée de signes cabalistiques peints en rouge et en jaune vifs. Au centre se trouve une espèce d'autel, entourée de trois cercles de cuivre auxquels sont attachés des anneaux avec des cordes en poil de chameau, que chaque assistant tient dans la main droite pendant la cérémonie. Sur l'autel brûle une  curieuse  lampe  d'argent  de  forme  antique,  peut-être  une     relique trouvée dans les ruines de Persépolis 442. Cette lampe, avec ses trois mèches, est une tasse ovale munie d'une poignée. C'est évidemment une de ces lampes sépulcrales égyptiennes, qu'on trouvait à profusion dans les souterrains de Memphis, si nous devons en croire Kircher 443. Elle s'élargit du bord vers le centre et le bord supérieur a la forme d'un cœur ; les ouvertures pour laisser passer les mèches sont disposées en triangle et le centre est couvert par un héliotrope renversé rattaché à une tige gracieusement courbée depuis la poignée de la lampe, cet ornement en indique clairement l'origine. C'était un des vases sacrés utilisés dans le culte du soleil. Les Grecs ont donné son nom à l'héliotrope à cause de la particularité qu'il a de se tourner toujours vers le soleil. Les anciens mages s'en servaient dans leur culte et qui sait si Darius n'a pas lui-même célébré ces rites mystérieux avec sa triple lampe éclairant la face du hiérophante- roi !

440 Life in India du Capt. W.-L.-D. O' Grady.

441 Ni la Russie, ni l'Angleterre n'ont réussi en 1849 à les forcer à reconnaître et à respecter le territoire turc ou persan.

 

Si nous avons parlé de cette lampe, c'est parce qu'une histoire étrange s'y rattache. Ce que font les Kurdes, pendant les rites nocturnes de leur culte lunaire, nous ne le savons que par oui-dire ; car ils le tiennent absolument secret et aucun étranger n'est admis à la cérémonie. Mais chaque tribu considère un vieillard, quelquefois plusieurs, comme de "saints êtres", qui connaissent le passé et peuvent divulguer les secrets de l'avenir. Ils sont fort honorés et on s'adresse généralement à eux pour tous renseignements dans des cas de vol, de meurtres ou de dangers.

Voyageant d'une tribu à l'autre, nous avons passé quelque temps dans la compagnie des Kurdes. Notre but n'étant nullement auto-biographique, nous laisserons de côté tous les détails qui n'ont pas un rapport direct avec quelque fait occulte, et même de ceux-ci nous n'avons pas la place d'en mentionner beaucoup. Nous dirons simplement qu'une selle fort précieuse, un tapis et deux poignards circassiens, richement montés et ciselés en or fin, avaient été volés dans la tente, et les Kurdes, le chef de la tribu en tête étaient venus, [311] prenant Allah à témoin, que le délinquant n'appartenait pas à leur tribu. Nous en étions persuadés, car c'eût été un fait sans précédent parmi ces tribus nomades d'Asie, aussi renommées pour le caractère sacré  de l'hospitalité, que pour la désinvolture avec laquelle ils dépouillent leurs hôtes et à l'occasion les assassinent lorsqu'ils ont dépassé les frontières de leur aoûl.

442 Persépolis est le Istakhâar persan au nord-est de Shiraz ; elle se dressait sur une laine qui porte aujourd'hui le nom de Merdusht, au confluent de l'ancien M dus et de l'Araxos, aujourd'hui Palwaz et Beudemir.

443 Aegyptiaci Theatrum Hierogliphicum, p. 544.

 

Le Géorgien qui faisait partie de notre caravane suggéra alors d'avoir recours aux lumières – du Koodian (sorcier) de la tribu. L'arrangement fut fait en secret et grande solennité, et la réunion fut fixée à minuit, lorsque la lune serait pleine. A l'heure convenue, on nous conduisit à la tente ci- dessus décrite.

Par un grand trou carré pratiqué dans le toit bombé de la tente, les rayons de la pleine lune entraient et se mélangeaient à la triple flamme vacillante de la petite lampe. Après plusieurs minutes d'incantations, adressées, à ce qu'il nous sembla, à la lune, le sorcier, vieillard d'imposante stature, dont le turban pyramidal touchait le toit de la tente, sortit un miroir rond, un de ceux connus sous le nom de "miroirs persans". Après avoir dévissé le couvercle, il se mit à souffler dessus pendant plus de  dix minutes en essuyant la buée avec des herbes, tout en marmottant sotto voce, des incantations. Chaque fois qu'il essuyait le miroir, le verre devenait de plus en plus brillant, jusqu'à ce qu'il parût irradier des rayons phosphorescents dans toutes les directions. Enfin l'opération prit fin ; le vieillard tenant le miroir à la main, demeura immobile comme une statue. "Regarde, Hanoum... regarde bien", murmura-t-il remuant à peine les lèvres. Des ombres, des taches sombres apparurent là où, un moment auparavant, seuls les rayons de la lune étaient réfléchis. Quelques secondes après apparurent la selle, le tapis et les poignards, paraissant monter à la surface d'une eau profonde et claire, et devenant à chaque instant plus distincts et plus précis. Puis une ombre plus foncée apparut planant au- dessus de ces objets, et se condensant graduellement, comme vue à travers un télescope renversé, prit la forme complète d'un homme accroupi au- dessus d'eux.

"Je le reconnais", s'écria l'auteur. "C'est le Tartare qui vint nous voir hier soir pour nous offrir de nous vendre sa mule !"

L'image disparut comme par enchantement. Le vieillard acquiesça, mais demeura immobile. II murmura alors quelques mots étranges et entonna un chant. L'air était lent et monotone, mais après qu'il eût chanté quelques stances dans la même langue inconnue, et sans changer ni le rythme ni la mélodie, il prononça en forme de récitatif les mots suivants dans son baragouin russe : "Regarde bien, maintenant, Hanoum, pour voir si nous l'attraperons – le sort du voleur – nous le connaîtrons cette nuit", etc. [312]

Les mêmes ombres s'amoncelèrent, et presque sans transition, nous vîmes l'homme couché sur le dos, dans une mare de sang, en travers de la selle, tandis que deux autres cavaliers s'enfuyaient en galopant au loin. Effrayé et écœuré à la vue de cette scène nous ne désirions plus rien voir. Le vieillard en quittant la tente appela quelques Kurdes qui se tenaient dehors et leur transmit ses instructions. Deux minutes plus tard douze cavaliers galopaient à bride abattue sur le versant de la montagne où notre camp était établi.

Au point du jour ils revinrent avec les objets perdus. La selle était couverte de sang coagulé, et naturellement on la leur abandonna. Ils racontèrent qu'en arrivant en vue du fugitif, ils virent disparaître deux cavaliers de l'autre côté du versant d'une colline éloignée, et en arrivant près du chef tartare, trouvèrent celui-ci mort, étendu en travers des objets volés, exactement comme nous l'avions vu dans le miroir magique. Il avait été assassiné par les deux bandits, dont le but évident était de le voler, mais qui furent interrompus par la soudaine arrivée des cavaliers envoyés par le vieux Kurde.

Les "sages" orientaux obtiennent les effets les plus remarquables, simplement en soufflant sur une personne, que le but à obtenir soit bon ou mauvais. C'est du magnétisme pur et simple ; et parmi les derviches de Perse qui le pratiquent, le magnétisme animal est souvent renforcé par celui des éléments. Si quelqu'un est face à un certain vent, ils considèrent qu'il y a toujours un danger ; et beaucoup des "érudits" en matière occulte ne voudront jamais aller au coucher du soleil, du côté d'où vient le vent. Nous avons connu un vieux Persan de Bakou 444, sur la mer Caspienne, qui possédait la réputation peu enviable de jeter des sorts, au moyen de ce vent, qui souffle par trop souvent sur cette ville, ainsi que son nom  persan l'indique 445. Si une victime de ce vieux démon se trouvait par hasard sous le vent, il apparaissait, comme par enchantement, et traversant promptement la rue, il lui soufflait au visage. Dès ce moment, le pauvre hère se voyait affligé de tous les maux ; il était sous le coup du "mauvais œil".

444 Nous avons assisté deux fois aux rites étranges des restes de cette secte des adorateurs du feu, connus sous le nom de Guèbres, qui se réunissent de temps en temps à Bakou, au "champ de feu". Cette ville ancienne et mystérieuse est située sur le bord de la Caspienne. Elle fait partie de la Géorgie russe. Environ à douze milles au nord-est de Bakou, se dressent les restes d'un ancien temple guèbre, consistant en quatre colonnes, des orifices desquelles sort constamment un jet de flamme, ce qui lui a donné, par conséquent, le nom du Temple du Feu perpétuel. Toute la région est couverte de lacs et de sources de naphte. Des pèlerins se réunissent là des parties les plus reculées de l'Asie, et certaines tribus dispersées çà et là par toute la contrée entretiennent des prêtres pour le culte du principe divin du feu.

445 Baadey Ku-Ba – littéralement, "rassemblement de vents".

 

L'emploi par le sorcier du souffle humain, comme un accessoire [313] pour accomplir son projet néfaste, est brillamment illustré dans divers cas rapportés dans les annales françaises, et tout spécialement ceux  de plusieurs prêtres catholiques. En effet, cette sorte de sorcellerie était connue depuis les temps les plus reculés. L'empereur Constantin (dans son Statut IV, Code de Malef, etc.) prescrit les plus sévères pénalités contre tous ceux qui emploieraient la sorcellerie pour violenter la chasteté,  ou pour exciter les mauvaises passions. Saint Augustin, (Cité de Dieu) met en garde contre son emploi ; Jérôme, Grégoire de Nazianze et bien d'autres autorités ecclésiastiques, ajoutent leur dénonciation d'un crime qui n'était pas rare dans le clergé. Baffet (livre V, tit. 19, chap. 6) cite le cas du curé de Peifane qui ruina sa paroissienne, la très respectée et vertueuse Dame du Lieu, en ayant recours à la sorcellerie ; il fut brûlé vif par le Parlement de Grenoble. En 1611, un prêtre nommé Gaufridy, fut brûlé par ordre du Parlement de Provence, pour avoir séduit une pénitente au confessionnal, nommée Magdeleine de la Palud, en soufflant sur elle, et lui communiquant une passion coupable pour lui.

Les cas ci-dessus sont cités dans le rapport officiel du célèbre procès du Père Girard, prêtre jésuite fort influent, qui, en 1731, fut jugé par le Parlement d'Aix, pour avoir séduit sa paroissienne, Mlle  Catherine Cadière, de Toulon, et pour certains crimes odieux contre  elle. L'accusation portait que l'offense avait été perpétrée au moyen de la sorcellerie. Mlle Cadiére était une jeune fille renommée pour sa beauté, sa piété et ses vertus exemplaires. Elle accomplissait rigoureusement ses devoirs religieux et c'est ce qui fut la cause de sa perte. Les yeux du Père Girard tombèrent sur elle, et il commença à manœuvrer pour sa perte. Gagnant la confiance de la jeune fille et celle de sa famille, par son apparence de sainteté, il en prit prétexte, un jour, pour souffler sur elle. La jeune fille fut prise d'une passion soudaine pour lui. Elle eut des visions extatiques d'un caractère religieux, des stigmates, ou marques saignantes de la "Passion" et des convulsions hystériques. L'occasion longtemps recherchée de se trouver seul avec la jeune fille s'étant réalisée, le jésuite souffla de nouveau sur elle, et, avant que la jeune fille eût repris ses sens, il avait accompli son dessein. En excitant sa ferveur religieuse et par des sophismes, il entretint ses relations illicites avec elle pendant des mois, sans qu'elle ait pu soupçonner avoir mal agi. Ses yeux furent enfin ouverts, ses parents furent informés, et le prêtre fut appréhendé. Le jugement fut rendu le 12 octobre 1731. Sur vingt-cinq juges, douze votèrent pour le bûcher. Le prêtre criminel fut défendu par la toute-puissante Société de Jésus, et on dit qu'un million de francs furent dépensés pour supprimer certains témoignages produits à l'audience. Toutefois, les faits furent publiés dans un ouvrage (en 5 [314] vol., 16 ma) fort rare aujourd'hui, intitulé Recueil Général des Pièces contenues au Procès du Père Jean- Baptiste Girard, Jésuite, etc..., etc... 446.

Nous avons mentionné le fait, que pendant l'influence magique  du Père Girard, et de ses relations illicites avec lui, le corps de Mlle Cadière fut marqué des stigmates de la Passion, autrement dit, les plaies saignantes des épines sur le front, des clous aux mains et aux pieds et de la blessure de la lance dans le côté. Ajoutons que les mêmes marques furent reproduites sur le corps de six autres pénitentes du, même prêtre, à savoir : Mmes Guyol, Laugier, Grodier, Allemande, Batarelle et Reboul. De fait, il fut reconnu que les belles paroissiennes du Père Girard étaient fort étrangement sujettes aux extases et aux stigmates ! Ajoutons cela au fait que, dans le cas du Père Gaufrédy, ci-dessus mentionné, le même phénomène se produisit, suivant le témoignage des chirurgiens, sur Mlle de la Palud, et nous avons là quelque chose qui appelle l'attention de tout le monde (surtout celle des spirites qui s'imaginent que ces stigmates sont produits par des esprits purs). Laissant de côté l'action du Diable, dont nous avons déjà disposé dans un chapitre précédent, les catholiques seraient fort embarrassés, croyons-nous, malgré leur infaillibilité, de distinguer entre les stigmates des sorciers et ceux produits  par l'intervention du Saint Esprit ou des anges. Les annales de l'Eglise fourmillent d'exemples de l'imitation, soi-disant diabolique, de ces signes de sainteté, mais ainsi que nous l'avons déjà dit le Diable est hors de question.

 446 Voyez également Magic and Mesmerism, un roman reproduit dans Harpers, il y a trente ans.

 

Ceux qui nous auront suivis jusqu'ici demanderont naturellement quel est le but pratique d'un ouvrage de la nature de celui-ci ; on a beaucoup parlé de la magie et de ses potentialités, ainsi que l'immense ancienneté de sa pratique. Voulons-nous par là affirmer qu'on doit étudier et pratiquer de par le monde entier les sciences occultes ? Faut-il remplacer le spiritisme moderne par la magie antique ? Ni l'un, ni l'autre ; la substitution serait impossible, et l'étude ne pourrait être universellement poursuivie sans courir le risque de grands dangers publics. En ce moment un spirite et conférencier bien connu sur le magnétisme, languit en prison sous l'inculpation de viol sur un sujet qu'il avait magnétisé. Un sorcier est un fléau public, et il est aisé de transformer le magnétisme en la pire des sorcelleries.

Nous ne désirons voir ni les savants, ni les théologiens, ni les spirites, devenir des magiciens pratiquants, mais il faudrait que tous se rendissent compte qu'il existait avant notre ère moderne, une science véritable, une religion sincère, et des phénomènes authentiques. [315] Nous voudrions que tous ceux qui ont une voix au chapitre de l'éducation des masses, aient avant tout la connaissance, et qu'ils enseignent, ensuite, que les guides les plus sûrs pour le bonheur et l'instruction de l'humanité, sont ces ouvrages qui nous ont été légués par la plus haute antiquité ; que les aspirations spirituelles les plus nobles et une morale plus élevée prédominent dans les pays où le peuple accepte leurs préceptes comme règles de la vie. Nous voudrions que chacun réalisât que les pouvoirs magiques, c'est-à-dire spirituels, existent dans chacun de nous, et que le petit nombre qui les pratique et qui se sent disposé à les enseigner, fût prêt à payer le prix de la discipline et de la victoire sur soi, exigées pour leur développement.

Nombre d'hommes ont surgi qui ont eu une lueur de la vérité, tout en s'imaginant qu'ils la possédaient tout entière. Ceux-là ont échoué dans le bien qu'ils auraient pu faire et qu'ils ont tenté de faire, parce que la vanité leur a fait mettre leur personnalité en avant, au point qu'elle s'interposait entre leurs sectateurs et la vérité tout entière qui était reléguée à l'arrière- plan. Le monde n'a nul besoin d'une église sectaire, que ce soit celle de Bouddha, de Jésus, de Mahomet, de Swedenborg, de Calvin, ou d'un autre quelconque. Puisqu'il n'y a qu'UNE vérité, l'homme n'a besoin que d'une seule église – le Temple de Dieu en nous, enclos par le mur de matière mais ouvert à tous ceux qui en trouvent le chemin : Ceux qui ont le cœur pur voient Dieu.

 La trinité de la nature est la serrure de la magie ; la trinité de (homme est la clé qui s'y adapte. Dans les solennels parvis du sanctuaire le SUPREME n'a pas de nom et n'en a jamais eu. Ce nom est inconcevable et ne peut être prononcé ; et néanmoins chaque homme trouve son Dieu au- dedans de lui. "Qui est-tu, ô être merveilleux ?" demande  l'âme désincarnée dans le Khordah-Avesta, à la porte du Paradis. "Je suis, ô âme tes bonnes et tes pures pensées, tes œuvres et ta bonne loi... ton ange... et ton dieu."L'homme, ou l'âme, est alors réuni à LUI-MEME, car ce "Fils de Dieu" fait un avec lui ; c'est son propre médiateur, le dieu de son âme humaine et son "Justificateur." "Comme Dieu ne se révèle pas directement à l'homme, l'esprit est son interprète", dit Platon dans le Banquet.

Il y a, en outre, de bonnes raisons pour que l'étude de la magie, sauf en ce qui concerne l'ensemble de sa philosophie, soit presque impossible en Europe et en Amérique. La magie étant ce qu'elle est, la plus difficile des sciences à acquérir expérimentalement, son acquisition est pratiquement hors de la portée de la majorité des hommes à peau blanche, que leur effort ait lieu en Europe ou en Orient. Il n'y a probablement pas plus d'un homme de sang européen sur un million qui soit apte, physiquement, moralement [316] ou psychologiquement, à devenir un magicien pratique, et on n'en rencontrerait pas sur dix millions qui serait doué des trois qualité exigées pour ce travail. Les nations civilisées manquent du pouvoir phénoménal d'endurance, tant mental que physique, possédé par les orientaux ; les idiosyncrasies de tempérament qui favorisent les orientaux manquent chez eux. A l'Hindou, l'Arabe, le Tibétain, la perception intuitive  des possibilités de forces naturelles occultes, soumises à la volonté humaine a été léguée par héritage ; et chez eux, les sens physiques, de même que les sens spirituels sont beaucoup plus développés et plus subtils que dans les races occidentales. En dépit de la notable différence dans l'épaisseur des crânes européens et hindous du sud, due à l'influence du climat et à l'intensité des rayons solaires, cette différence n'implique aucun principe psychologique. De plus, les difficultés pour l'entraînement, si nous pouvons nous exprimer ainsi, seraient presque  insurmontables. Contaminés par des siècles de superstition dogmatique, par un sens de supériorité indéracinable – d'ailleurs tout à fait injustifié – sur ceux que les Anglais nomment avec mépris des "moricaux", l'homme blanc européen ne voudrait pas se soumettre à la tutelle pratique d'un copte, d'un brahmane ou d'un lama. Pour devenir néophyte, il faut être prêt à se consacrer corps et âme à l'étude des sciences mystiques. La magie – maîtresse impérieuse – ne tolère aucune rivale. A l'encontre des autres sciences, la connaissance théorique des formules, en l'absence de capacités mentales ou de pouvoirs de l'âme, n'a aucune valeur en magie. L'esprit doit tenir en sujétion complète la combativité de ce qu'on se plaît à nommer la raison éduquée, jusqu'à ce que les faits soient venus vaincre le froid sophisme de l'homme.

Ceux qui seraient le mieux préparés pour apprécier l'occultisme sont les spirites, bien que, de parti pris, ils aient été jusqu'ici les ennemis les plus acharnés de son imposition à l'attention publique. Malgré tant de stupides dénégations et de dénonciations, leurs phénomènes sont authentiques, mais nonobstant leurs propres affirmations, ils sont totalement incapables de les comprendre. La théorie insuffisante de l'action constante des esprits humains désincarnés dans la production de leurs phénomènes a été la ruine de leur cause. Les rebuffades innombrables ont échoué à ouvrir leur raison ou à leur donner une intuition de la vérité. Ignorant les enseignements du passé, ils n'ont rien à leur substituer. Nous leur offrons une déduction philosophique à la place d'une hypothèse impossible à prouver, l'analyse scientifique et la démonstration au lieu de la foi aveugle. La philosophie occulte leur fournit les moyens de se mettre d'accord avec les exigences raisonnables de la science, et les libère de l'humiliante nécessité [317] d'accepter l'enseignement oraculaire "d'intelligences", qui, en règle générale sont moins intelligentes encore qu'un écolier. Sur ces bases et fortifiés de cette manière, les phénomènes modernes seraient en mesure de forcer l'attention et le respect de ceux qui exercent une autorité sur l'opinion publique. Sans cette aide, le spiritisme est condamné à végéter, repoussé également – et non sans raison – par les savants et par les théologiens. Sous son aspect moderne le spiritisme n'est ni une science, ni une religion, ni une philosophie.

Sommes-nous injustes ? Quel est le spirite intelligent qui oserait prétendre que nous avons dénaturé le cas ? Que pourrait-il proposer, sinon une confusion de théories, un enchevêtrement d'hypothèses se contredisant les unes les autres. Pourrait-il affirmer que le spiritisme, même depuis ses trente ans d'existence et de phénomènes, ait une philosophie défendable ; que dis-je, qu'il possède quoi que ce soit qui se rapproche d'un système établi, généralement accepté et adopté par ses représentants attitrés ?

Et cependant, il y a beaucoup d'écrivains réfléchis, instruits et sérieux parmi les spirites répandus dans le monde entier. Il y en a parmi eux qui, outre l'entraînement scientifique et mental, avec une foi raisonnée dans l'authenticité des phénomènes per se, possèdent toutes les qualités nécessaires pour se mettre à la tête du mouvement. Comment se fait-il alors, qu'à part la production d'un volume ou deux, ou d'une contribution à un journal quelconque, ils s'abstiennent tous de prendre une part active dans la formation d'un système de philosophie ? Ce n'est pas faute de courage moral, ainsi que leurs écrits le démontrent bien. Ce n'est pas non plus par indifférence, car chez eux l'enthousiasme déborde, et ils sont persuadés des faits. Ce n'est pas faute de capacités, car il y a parmi eux des hommes de marque, des princes parmi nos esprits les plus cultivés. L'unique raison est que, presque sans exception, ils sont déroutés par les contradictions qu'ils rencontrent, et ils attendent que leurs hypothèses expérimentales aient été vérifiées par d'autres expériences. C'est la sagesse, sans doute, qui leur inspire de telles résolutions. C'est celle qui fut adoptée par Newton qui, avec l'héroïsme d'une nature droite et honnête, différa pendant dix-sept ans la publication de sa théorie de la gravitation, pour la seule raison qu'il ne l'avait pas vérifiée à sa propre satisfaction.

Le spiritisme, dont l'esprit est plutôt agressif que défensif, a contribué à l'iconoclastie et en cela il n'a pas tort. Mais en démolissant il ne réédifie pas. Toute vérité substantielle qu'il érige est aussitôt ensevelie sous une avalanche de chimères, jusqu'à ce que tout ne soit plus qu'une confusion de ruines. A chaque pas fait en avant, à l'acquisition de chaque position sur le terrain des FAITS, [318] quelque cataclysme, sous la forme d'une fraude, d'un scandale, ou d'une trahison préméditée, se produit, et repousse les spirites impuissants, parce qu'ils ne peuvent pas, et que leurs amis invisibles ne veulent pas (ou serait-ce qu'ils ne peuvent pas non plus) justifier leurs prétentions. Leur point faible est qu'ils n'ont qu'une seule théorie à mettre en avant pour expliquer les faits incriminés – l'action des esprits humains désincarnés, et la dépendance complète du médium à leur égard. Ils attaquent ceux qui diffèrent de leur point de vue avec une véhémence digne d'une meilleure cause ; ils considèrent chaque argument en contradiction avec leur théorie comme une insulte faite à leur bon sens et à leur pouvoir d'observation ; et ils vont jusqu'à refuser péremptoirement de discuter la question.

Comment le spiritisme pourrait-il, alors, être érigé en science ? Ainsi que le fait voir le professeur Tyndall, une science comprend trois éléments absolument indispensables : l'observation des faits ; l'induction de lois d'après ces faits ; et la vérification de ces lois par des expériences pratiques répétées.   Quel est l'observateur expérimental qui prétendra que le spiritisme présente un quelconque de ces trois éléments ? Le médium n'est pas toujours entouré des conditions d'épreuve suffisantes pour permettre de garantir les faits ; les déductions tirées des faits présumés sont injustifiables en l'absence de cette vérification ; et, comme corollaire, la vérification de ces hypothèses au moyen d'expériences est loin d'être suffisante. En somme l'élément principal d'exactitude, fait, en règle générale, complètement défaut.

Afin qu'on ne nous accuse pas de vouloir dénaturer la position du spiritisme, au moment d'écrire ces lignes, ou de refuser de faire crédit aux progrès déjà faits, nous nous permettrons de citer quelques passages du Spiritualist de Londres, du 2 mars 1877. A la réunion bi-mensuelle du 19 février, un débat s'éleva sur le thème de la "Pensée antique et le Spiritisme moderne". Quelques-uns des spirites les plus intelligents d'Angleterre y prirent part. Parmi eux était M. W. Stainton Moses, M. A. qui, dernièrement, a porté son attention sur les rapports des phénomènes anciens et modernes. Il s'exprime ainsi : "Le spiritisme populaire n'est pas scientifique ; il fait peu pour établir la preuve scientifique de ce qu'il avance. De plus, le spiritisme exotérique, s'occupe presque exclusivement de la communion présumée avec des amis personnels, ou de  la gratification de la curiosité des assistants, ou encore d'une simple production des phénomènes... La véritable science ésotérique du spiritisme est fort rare, et encore plus précieuse que rare. C'est à elle que nous devons nous adresser pour créer le savoir qui se développera exotériquement. Nous agissons trop comme les physiciens ; nos épreuves sont informes et par trop souvent [319] illusoires ; nous connaissons trop peu le pouvoir protéen de l'esprit. En cela les anciens nous ont largement devancés et nous pouvons beaucoup apprendre d'eux. Nous n'avons introduit aucune certitude dans les conditions – chose absolument nécessaire pour toute expérience scientifique. Cela est dû, surtout, au fait que nos cercles ne sont basés sur aucun principe... Nous n'avons même pas appris les vérités élémentaires connues des anciens d'après lesquelles ils agissaient, entre autre l'isolement des médiums. Nous avons été si occupés de chasse aux merveilles, que nous n'avons même pas classé les phénomènes, ou mis en avant une théorie pour la production du plus simple d'entre eux... Nous ne nous sommes jamais posé la question : Quelle est l'intelligence mise en œuvre ? Voilà notre plus grande faute, la source la plus fréquente de l'erreur, et ici encore nous pourrions prendre exemple sur les anciens. Il y a parmi les spirites une adversion insurmontable pour admettre la possibilité de la vérité de l'occultisme. Ils sont, à cet égard, aussi difficiles à convaincre que le monde extérieur l'est du spiritisme lui-même.  Les spirites débutent par une erreur, à savoir : que tous les phénomènes sont causés par l'action des esprits humains désincarnés ; ils n'ont pas étudié les pouvoirs de l'esprit humain ; ils ignorent l'étendue de l'action de cet esprit, jusqu'où s'étend son action sur ce qu'il recouvre."

Notre position n'aurait pu être mieux définie. Si le spiritisme a un avenir, il demeure entre les mains d'hommes comme M. Stainton Moses.

Notre tâche est achevée – plût à Dieu qu'elle eût été mieux accomplie ! Mais, malgré notre manque d'expérience dans l'art d'écrire, et la sérieuse difficulté pour nous de le faire dans une langue étrangère, nous espérons avoir réussi à dire certaines choses qui ne seront point perdues pour les esprits réfléchis. Les ennemis de la vérité ont tous été énumérés et passés en revue. La science moderne, incapable de satisfaire les aspirations de la race, fait de l'avenir un néant et prive l'homme d'espérance. Elle est, dans un sens, comme le Baital Pachisi, l'imaginaire vampire populaire hindou, qui vit dans les cadavres et se nourrit de la pourriture de  la matière. La théologie de la chrétienté a été usée jusqu'à la corde par les esprits les plus sérieux de notre époque. Elle a été reconnue, dans son ensemble, plutôt nuisible que propice à la spiritualité et à la morale. Au lieu d'exposer les règles de la loi divine et de la justice, elle n'enseigne qu'elle-même. A la place de la Divinité immortelle, elle prêche le "Malin" et le rend impossible à distinguer de Dieu lui-même. "Ne nous induis point en tentation" telle est la prière des chrétiens. Qui, donc est le tentateur ? Est-ce Satan ? Non, la prière ne s'adresse pas à lui. C'est le génie tutélaire qui endurcit le cœur de Pharaon ; qui [320] mit un mauvais esprit en Saül ; qui envoya des messagers trompeurs aux prophètes, et induisit David au péché, c'est – le Dieu d'Israël de la Bible !

Notre revue de nombreuses croyances religieuses que l'humanité a professées depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, indique de la manière la plus certaine qu'elles dérivent toutes de la même source primitive. Il semblerait que toutes ne soient que des modes différents pour exprimer les élans de l'âme humaine emprisonnée à frayer avec les sphères supérieures. De même que le rayon de la lumière blanche est décomposé par le prisme dans les diverses couleurs du spectre solaire, de même le rayon de la vérité divine, en passant par le triple prisme de la nature de l'homme s'est brisé en fragments multicolores, dénommés RELIGIONS. Et, comme les rayons du spectre se fondent l'un dans l'autre dans des nuances imperceptibles de même aussi les grandes théologies qui ont paru à des degrés divers de séparation de la source primitive, ont été reliées par des schismes mineurs, des écoles et des branches poussées de l'une et de l'autre. Combinées, leur réunion représente une seule vérité éternelle ; séparées elles ne sont que les ombres de l'erreur humaine et les marques de son imperfection. Le culte des Pitris védiques se transforme rapidement en culte de la partie spirituelle du genre humain. II ne lui manque que la juste perception des choses objectives pour découvrir enfin que le seul monde réel est le monde subjectif.

Ce qu'on a dédaigneusement appelé Paganisme était l'ancienne sagesse, saturée de Divinité ; et le judaïsme et ses rejetons,  le Christianisme et l'Islamisme ont tiré toute leur inspiration de ce père éthnique. Le brahmanisme prévédique et le bouddhisme sont la double source dont toutes les religions ont jailli ; le Nirvana est l'océan vers lequel elles tendent toutes.

Pour les besoins de l'analyse philosophique nous n'avons pas à tenir compte des énormités qui ont noirci l'histoire de plusieurs religions mondiales. La vraie foi est la personnification de la charité divine ; ceux qui desservent ses autels ne sont que des hommes. En feuilletant les pages maculées de sang de l'histoire ecclésiastique, nous trouvons que quelque fût le héros et quelque costume qu'aient revêtus les acteurs, le plan de la tragédie a toujours été le même. Mais la Nuit éternelle les couvrait toutes et nous passons de ce qui est visible à ce qui est invisible pour l'œil des sens. Notre désir ardent a été de montrer aux âmes véritables comment elles peuvent soulever le rideau et dans l'éclat de cette Nuit faite Jour, regarder d'un œil que rien ne peut éblouir, LA VERITE SANS VOILE.

 

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