MAITRE M

Les Enseignements du Maitre MORYA

ISIS DEVOILEE

CHAPITRE IV - THEORIES CONCERNANT LES PHENOMENES PSYCHIQUES

CHAPITRE IV

THEORIES CONCERNANT LES PHENOMENES PSYCHIQUES

 

"Je choisis le plus noble trait du caractère d'Emerson en citant cette exclamation qui lui échappa, quoiqu'il eût subi divers mécomptes : "Je convoite la Vérité. La satisfaction du véritable héroïsme illumine le cœur de celui qui est réellement qualifié pour parler ainsi."

 Tyndall.

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"Un témoignage est suffisant lorsqu'il repose :

1° Sur un grand nombre de témoins très conscients s'accordant pour dire qu'ils ont bien vu ;

2° Qui sont sains, de corps et d'esprit ; 3° Qui sont impartiaux et désintéressés ; 4° Qui sont unanimement d'accord ;

5° Qui certifient solennellement le fait."

 VOLTAIRE. Dictionnaire Philosophique.

 

Le Comte Agénor de Gasparin est un Protestant convaincu. Sa lutte contre des Mousseaux, de Mirville et autres fanatiques, qui attribuent tous les phénomènes spirites à Satan, fut longue et rude. Deux volumes de quinze cents pages et plus en sont résultés, prouvant les effets, niant la cause et s'épuisant en efforts surhumains pour inventer toutes les explications possibles susceptibles d'être suggérées, à l'exclusion de la seule vraie.

 Le blâme sévère infligé par M. de Gasparin au Journal des Débats a été lu dans toute l'Europe civilisée 185. L'auteur avait commencé par décrire minutieusement les nombreuses manifestations dont il fut le témoin. Les Débats eurent l'impertinence de demander aux autorités françaises l'internement aux Incurables de quiconque persisterait à croire de telles folies, après avoir lu la belle analyse des "hallucinations spirites" publiée par Faraday. "Prenez garde, écrivit en réponse M. de Gasparin, les représentants des sciences exactes sont en train de devenir… les Inquisiteurs [166] de notre époque. Les faits sont plus forts que les Académies. Rejetés, niés, raillés, ils n'en sont pas moins les faits et ils existent quand même 186.

185 Des Tables, vol. I, p. 213.

186 Ibid., p. 216.

187 Des Tables, vol. 1, p. 48.

 

Les affirmations suivantes de phénomènes physiques dont il fut lui- même le témoin ainsi que le professeur Thury se trouvent dans l'œuvre volumineuse de M. de Gasparin.

"Les expérimentateurs ont vu parfois les pieds de  la table, collés en quelque sorte au parquet, ne s'en détacher à aucun prix, malgré l'excitation des personnes qui forment la chaîne. Puis, ils ont vu d'autres fois ces tables accomplir des soulèvements francs, énergiques… Ils ont entendu de leurs oreilles les grands coups et les petits coups, les premiers qui menacent de briser la table, les seconds que l'on a peine à saisir au passage... Quant aux soulèvements sans contact, nous avons trouvé un procédé qui en rend le succès plus facile. Ceci n'a pas été un résultat isolé.  Nous  l'avons  reproduit  trente fois environ 187… Un jour la table tournera et lèvera les pieds, chargée qu'elle sera d'un homme qui pèse 87 kilogrammes ; un autre jour elle demeurera immobile, quoique la personne qui y est montée n'en pèse que 60… Un jour, nous lui avons ordonné de se renverser entièrement et elle est tombée les pieds en l'air, bien que nos doigts s'en fussent toujours tenus séparés et  l'eussent précédée à la distance convenue 188… "Il est certain, remarque de Mirville, qu'un homme blasé sur de tels phénomènes ne pouvait accepter la belle analyse du physicien anglais" 189.

188 Ibid., p. 24.

189 De Mirville. Des Esprits, p. 26.

 

Depuis 1850, des Mousseaux et de Mirville, catholiques romains intransigeants, ont publié bien des volumes dont les titres sont adroitement choisis pour attirer l'attention publique. Ils trahissent de la part de leurs auteurs une très sérieuse inquiétude que, d'ailleurs, ils ne prennent pas la peine de cacher. S'il eût été possible de considérer les phénomènes comme inauthentiques, l'Eglise de Rome ne se serait pas tant mise en frais pour les combattre.

Les deux partis étant d'accord sur les faits, laissant les sceptiques hors de cause, le public ne pouvait se partager qu'en deux camps : ceux qui croient à l'action directe du diable et ceux qui croient aux esprits désincarnés ou autres. Le fait que la théologie redoutait les révélations susceptibles de se produire par cette entremise mystérieuse bien davantage que tous les menaçants "conflits" avec la Science et les dénégations catégoriques de celle-ci aurait dû suffire pour ouvrir les yeux des plus sceptiques. L'Eglise de Rome n'a jamais été ni crédule ni lâche : le Machiavélisme [167] qui caractérise sa politique en fait foi largement. D'ailleurs, elle ne s'est jamais inquiétée beaucoup au sujet des adroits prestidigitateurs qu'elle savait être tout bonnement des adeptes ès- jonglerie. Robert-Houdin, Comte, Hamilton et Bosco ont pu dormir tranquilles dans leurs lits alors qu'elle a persécuté des hommes tels que Paracelse, Cagliostro et Mesmer, les philosophes et mystiques Hermétiques, et qu'elle a efficacement fait cesser toute manifestation vraie, de nature occulte, en tuant les médiums.

Ceux qui ne peuvent croire ni à un diable personnel ni aux dogmes de l'Eglise doivent, néanmoins, accorder au clergé assez de perspicacité pour ne pas compromettre sa réputation d'infaillibilité en s'en prenant à des manifestations qui, si elles sont frauduleuses, ne peuvent manquer d'être démasquées un jour.

 Mais le meilleur témoignage de la réalité de cette force a été fourni par Robert-Houdin lui-même. Ce roi des prestidigitateurs, appelé comme expert par l'Académie pour être témoin de pouvoirs merveilleux de clairvoyance et erreurs occasionnelles d'une table, déclara : "Nous autres faiseurs de tours, nous ne commettons jamais d'erreurs et ma seconde vue ne m'a jamais trompé."

Le savant astronome Babinet ne fut pas plus heureux quand il choisit, comme expert, Comte, le célèbre ventriloque, pour témoigner contre les voix directes et les coups frappés. Comte, s'il faut en croire les témoins, éclata de rire au nez de Babinet à la seule suggestion que les coups provenaient d'une ventriloquie inconsciente. Cette théorie, sœur jumelle de la cérébration inconsciente, fit rougir les académiciens les plus sceptiques. En effet, son absurdité était par trop évidente.

"Le problème du surnaturel, dit de Gasparin, tel qu'il fut présenté au moyen âge et tel qu'il se pose aujourd'hui, n'est point au nombre de ceux qu'il est permis de dédaigner. Ni son étendue, ni sa grandeur n'échappent à personne. En lui, tout est profondément sérieux, tant le mal que le remède, la recrudescence de la superstition et le fait physique  qui  doit  finalement  l'emporter sur elle." 190

Plus loin, il formule une opinion décisive. Il y est arrivé, vaincu par diverses manifestations : "Le nombre des faits qui réclament leur place au grand jour de la vérité a tellement augmenté, depuis quelque temps, que l'une des deux conséquences suivantes est désormais inévitable : ou le domaine des sciences naturelles doit accepter de s'élargir, ou le domaine du surnaturel s'étendra tellement qu'il n'aura plus de limites." 191 [168]

190 Avant-propos, p. 12 et 16.

191 Vo1. I, p. 244.

 

 Parmi la multitude des livres publiés contre le Spiritisme, d'origine catholique et protestante, il n'en est point qui aient produit une sensation aussi grande que les ouvrages de de Mirville et de des Mousseaux : La magie au XIXème siècle, Mœurs et Pratiques des Démons, Hauts phénomènes de la magie, Les médiateurs de la magie. Des Esprits et de leurs manifestations. Ils constituent la biographie la plus encyclopédique du diable et de ses suppôts qui, depuis le moyen âge, ait paru pour la plus grande joie des catholiques.

D'après ces auteurs, celui qui fut "un menteur et un meurtrier,  depuis le commencement", fut aussi le promoteur principal des phénomènes spirites. Il fut pendant des milliers d'années à la tête de la théurgie païenne, et c'est lui encore qui, encouragé par l'hérésie croissante, l'infidélité et l'athéisme, a fait sa réapparition dans le siècle actuel. L'Académie poussa un cri d'indignation et M. de Gasparin y vit même une insulte personnelle. "C'est une déclaration de guerre, une levée de boucliers, écrivit-il dans son volumineux ouvrage de réfutation. Le livre de M. de Mirville est un véritable manifeste... Je serais heureux de le considérer  comme l'expression d'une opinion strictement personnelle, mais, en vérité, c'est impossible. Le succès de l'ouvrage, tant d'adhésions solennelles, leur reproduction fidèle par les journaux et les écrivains du parti, la solidarité prouvée entre eux et le corps catholique entier… tout tend à prouver qu'il s'agit d'un travail qui est essentiellement un acte possédant la valeur d'une œuvre collective. Cela étant, j'ai senti que j'avais un devoir à remplir. J'ai senti que j'étais obligé de relever le gant... de porter haut et ferme le drapeau du Protestantisme contre la bannière Ultramontaine." 192

192 Vol. II, p. 524.

193 Annales médico-psychologiques, 1er janvier 1854.

 

Les facultés de médecine, comme on pouvait le prévoir, assumant le rôle du chœur de la tragédie grecque, se firent l'écho des plaintes diverses suscitées par les auteurs démonologues. Les Annales médico- psychologiques, éditées par les Dr Brierre de Boismont et Cerise, publièrent les lignes suivantes : "En dehors des controverses des partis en lutte, jamais un auteur, dans notre pays, n'osa faire face, avec une sérénité plus agressive,… aux sarcasmes, au mépris de ce que nous appelons le sens commun et, comme pour défier, pour provoquer en même temps, les explosions de rire et les haussements d'épaules, l'auteur accentue encore son attitude et, se posant effrontément devant les membres de l'Académie... leur adresse ce qu'il intitule modestement son Mémoire sur le Diable !" 193 [169]

Certes, c'était une insulte mordante pour les Académiciens mais plus d'une fois depuis 1850 ils semblent avoir été contraints de souffrir dans leur orgueil plus que beaucoup d'entre eux ne peuvent supporter. Quelle idée que celle d'appeler l'attention des quarante "Immortels" sur les faits et gestes du Diable ! Ils firent vœu de se venger et se liguant entre eux, formulèrent une théorie qui surpassait en absurdité, même la démonolâtrie de de Mirville ! Le Dr Royer et Joubert de Lamballe, tous deux célèbres en leur genre, firent alliance et présentèrent à l'Institut un Allemand dont l'adresse, s'il fallait l'en croire, donnait la clé de tous les bruits et coups produits ou frappés par les tables, dans les deux hémisphères. "Nous rougissons", remarque le marquis de Mirville, "d'ajouter qu'il s'agissait simplement cette fois du déplacement réitéré de l'un des tendons musculaires de la jambe, appelé le long péronier. Aussitôt, et séance tenante, démonstration du système en plein Institut, expression de la reconnaissance académique pour cette intéressante communication et, peu de jours après, assurance donnée par un professeur agrégé de la Faculté de médecine, que, les savants ayant prononcé, le mystère était, enfin, éclairci." 194.

Mais des éclaircissements scientifiques de ce genre n'empêchèrent ni le phénomène de suivre tranquillement son cours, ni les deux écrivains démonologues de continuer l'exposé de leurs doctrines strictement orthodoxes.

Niant que l'Eglise eût rien de commun avec ses livres, des Mousseaux, comme suite à son Mémoire, gratifia gravement l'Académie de pensées intéressantes et profondément philosophiques concernant Satan :

"Le diable est le pilier fondamental de la foi. Il est un des grands personnages dont l'existence est étroitement liée à celle de l'Eglise et sans le discours si triomphalement sorti de la bouche du Serpent, son  médium, la chute de l'homme n'aurait pas pu se produire. Supprimez-le, notre Sauveur, le Crucifié, le Rédempteur deviendrait tout juste, à nos yeux, le plus ridicule des surnuméraires et la Croix une insulte au bon sens !" 195

 194 De Mirville. Des Esprits, p. 4.

195 Chevalier des Mousseaux. Mœurs et Pratiques des Démons, p.4

 

Cet écrivain, souvenez-vous-en, n'est que l'écho fidèle de l'église qui anathématise également celui qui nie Dieu et celui qui met en doute l'existence objective de Satan.

 Mais le marquis de Mirville pousse encore plus loin cette idée d'après laquelle Dieu serait le partenaire du Diable. D'après lui, c'est une affaire commerciale régulière : l'associé principal, l'aîné, [170] "partenaire muet", tolère que le commerce actif de la raison sociale soit conduit au gré de son jeune associé dont l'audace et l'activité lui sont profitables. Quelle autre opinion pourrait se faire celui qui lit les lignes suivantes ?

"Au moment de cette invasion spirite de 1853, si légèrement étudiée, nous avons osé prononcer ces mots : "catastrophe menaçante". Le monde ne daigna pas s'en préoccuper, mais comme l'histoire nous montre les mêmes symptômes à toutes les époques de désastres, nous avions un pressentiment des tristes effets d'une loi que Goërres a formulée ainsi (vol. V, p. 356) : Ces mystérieuses apparitions ont invariablement annoncé que la main de Dieu s'apprêtait à châtier la terre" 196.

196 De Mirville. Des Esprits, p. 4.

 

Ces escarmouches entre les champions du clergé et la matérialiste Académie des Sciences prouvent surabondamment combien peu cette dernière a fait pour déraciner le fanatisme aveugle, même dans les esprits des personnes les plus instruites. Evidemment la science n'a ni complètement vaincu ni muselé la théologie. Elle en viendra à bout le jour seulement où elle daignera voir dans un phénomène spirite autre chose qu'hallucination et charlatanisme. Mais comment peut-elle le faire sans étudier à fond la question ? Supposons qu'avant l'époque où l'électro- magnétisme fut publiquement reconnu, le professeur Oerstedt de Copenhague, son inventeur, eût souffert d'une attaque de cette affection que nous nommons psychophobie ou pneumatophobie. Il remarque que le fil métallique, le long duquel passe un courant électrique, manifeste des tendances à faire tourner l'aiguille aimantée de sa position naturelle à une autre position, perpendiculaire cette fois, à la direction du courant. Faisons encore d'autres suppositions : le professeur a entendu parler de certaines personnes superstitieuses qui se sont servi de ces aiguilles aimantées pour converser avec des intelligences invisibles ; il a su qu'elles avaient reçu des signaux, qu'elles avaient même tenu des conversations suivies avec ces intelligences, à l'aide de ces aiguilles. Figurez-vous enfin que  le professeur, à la suite de cela, ait été soudainement saisi d'horreur scientifique et de dégoût pour une croyance prouvant tant d'ignorance et qu'il ait carrément refusé d'avoir rien à faire avec une telle aiguille. Que serait-il arrivé ? L'électro-magnétisme ne serait peut-être pas encore découvert et nos expérimentateurs en auraient été les principales victimes.

Babinet, Royer, Jobert de Lamballe, tous les trois membres de l'Institut, se sont particulièrement distingués dans cette lutte contre le scepticisme et le surnaturalisme et n'y ont assurément pas récolté de lauriers. Le célèbre astronome s'est imprudemment [171] aventuré sur-le- champ de bataille des phénomènes. Il avait scientifiquement expliqué les manifestations. Mais, enhardi par la croyance si chère aux savants, que la, nouvelle épidémie ne pourrait résister à une sérieuse investigation et qu'elle ne durerait pas une année, il eut l'imprudence plus grande encore de publier deux articles sur cette question. Si ces deux articles n'eurent qu'un très maigre succès dans la presse scientifique, ainsi que le fait spirituellement remarquer de Mirville, ils n'en eurent absolument aucun dans la presse quotidienne.

M. Babinet commença par accepter a priori la rotation et le mouvement des meubles, fait qu'il déclare "hors de doute". "Cette rotation, dit-il, peut se manifester avec une énergie considérable, soit par  une vitesse très grande, soit par une forte résistance lorsqu'on veut l'arrêter." 197

Voici, maintenant, l'explication de l'éminent astronome : "Poussée doucement par de petites impulsions concordantes des mains placées sur elle, la table commence à osciller de droite à gauche... Au moment où, après un délai plus ou moins long, une trépidation nerveuse est établie dans les mains, lorsque les petites impulsions individuelles de tous les assistants se sont harmonisées, la table se met en mouvement." 198

197 Ibid. Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1854, p. 108.

198 C'est une répétition avec une variante de la théorie de Faraday.

 

Il trouve cela fort simple car "tous les mouvements musculaires sont déterminés dans les corps par des leviers de troisième ordre pour lesquels le point d'appui est très rapproché du point sur lequel agit la force. D'où, par conséquent, la grande vitesse communiquée aux mobiles ; elle est proportionnelle à la très petite distance que la force doit parcourir... Quelques personnes sont étonnées de voir une table, soumise à l'action de plusieurs individus bien disposés et agissant avec ensemble, surmonter de puissants obstacles et même briser ses pieds lorsqu'on l'arrête court. Mais cela est fort simple si nous tenons compte de la puissance des petites actions concordantes... Encore une fois, l'explication physique n'offre pas de difficultés." 199

Dans cette dissertation, on nous montre clairement deux résultats. La réalité des phénomènes est prouvée et l'explication scientifique rendue ridicule. Mais M. Babinet peut bien se permettre d'être raillé : il sait, en qualité d'astronome, qu'on trouve des taches même dans le soleil.

Il est une chose, cependant, que M. Babinet a toujours énergiquement niée : savoir : la lévitation des meubles, sans contact De Mirville  le reprend de proclamer qu'une telle lévitation est [172] impossible : "simplement impossible, dit-il, aussi impossible que le mouvement perpétuel." 200

199 Revue des Deux-Mondes, p. 140.

200 Revue des Deux-Mondes, janvier 1854, p. 414.

201 Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1854, p. 531.

 

Qui osera prétendre, après cette déclaration, que la science est infaillible quand elle prononce le mot impossible ?

Mais, après avoir valsé, oscillé, tourné, les tables commencèrent à s'incliner et à frapper des coups, parfois aussi retentissants que des coups de pistolet. Que dites-vous de cela ? Voici la réponse : "les témoins et les expérimentateurs sont des ventriloques !"

De Mirville nous renvoie à la Revue des Deux-Mondes qui publia un très intéressant dialogue, imaginé par M. Babinet parlant de lui-même â lui-même, comme l'En-Soph Chaldéen des Cabalistes : "Que pouvons- nous dire finalement de tous ces faits soumis à notre observation ? Ces coups frappés sont-ils réels ? Oui. Ces coups  répondent-ils  à  des questions ? Oui. Par qui ces coups sont-ils produits ? Par les médiums. Par quels moyens ? Par la méthode acoustique ordinaire des ventriloques. Mais on nous faisait croire que ces sons pouvaient résulter du craquement des orteils ou des doigts ? Non, car, dans ce cas, ils partiraient toujours du même point, ce qui n'est pas le cas." 201

"Maintenant,    demande    de   Mirville,   que   devons-nous penser des Américains, de leurs milliers de médiums  qui produisent les mêmes coups devant des millions de témoins ?" "Ventriloquie, assurément", répond Babinet : "Mais comment pouvez-vous expliquer une telle impossibilité ?" Le plus simplement du monde ; écoutez bien : "Il n'a fallu pour la première maison qu'un gamin frappant à la porte d'un bourgeois mystifié, peut-être au moyen d'une balle de plomb, attachée à une ficelle, et si M. Weekman (le premier croyant américain) 202, qui se tenait en embuscade pour la troisième fois, n'entendit pas les éclats de rire, dans la rue, cela tient à l'essentielle différence qui existe entre le gamin français et le gamin anglais transatlantique, toujours largement pourvu de cet humour… ou gaieté triste" 203.

De Mirville dit, véridiquement, dans sa célèbre réponse aux attaques de Gasparin, Babinet et autres savants : "Ainsi donc selon notre grand physicien, les tables tournent très vite, très énergiquement, résistent de même et, selon M. de Gasparin, elles se soulèvent sans contact. Un ministre disait : "Avec trois mots de l'écriture d'un homme, je me charge de le faire pendre". Avec ces trois lignes, nous nous chargeons, nous, de mettre en déroute [173] tous les physiciens de la terre, ou plutôt de révolutionner le monde. Comment les savants distingués auxquels nous avons affaire n'ont-ils pas eu du moins la précaution d'en appeler, comme M. de Gasparin, "à quelque loi encore inconnue ?" Avec cela on se tire de tout." 204

202 Nous traduisons mot à mot. Nous doutons que M. Weekman ait été le premier chercheur.

203 Babinet. Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1854, p. 511.

204 De Mirville. Des Esprits, p. 33.

205 Ibid.

 

Babinet investigateur, expert en spiritisme ! Lisez ses notes relatives aux "faits et théories physiques". C'est là que vous trouverez sa logique et son raisonnement à leur apogée.

Il semblerait que M. de Mirville, si nous consultons son récit des merveilles qui se produisirent au presbytère de Cideville 205, ait été frappé de la nature prodigieuse de certains faits. Malgré le constat précis des magistrats  enquêteurs,  ces  faits  sont  tellement  miraculeux  que  l'auteur démonologue    recula, lui-même, devant la responsabilité de leur publication.

Ces faits sont les suivants : "Au moment précis prédit par un sorcier (il s'agissait d'une vengeance), un violent coup de tonnerre se fit entendre au-dessus de l'une des cheminées du presbytère. Le fluide descendit le long de la maison avec un fracas formidable, passa par la cheminée et jeta par terre ceux qui croyaient et ceux qui ne croyaient pas (au pouvoir du sorcier). Ils se chauffaient près de la cheminée. Le fluide, après avoir empli la pièce d'une foule d'animaux fantastiques, revint à la cheminée par laquelle il remonta puis disparut au milieu du bruit épouvantable qui avait signalé son arrivée." De Mirville ajoute : "Nous n'étions déjà que trop riches de faits, nous reculâmes devant cette nouvelle énormité  qui s'ajoutait à tant d'autres." 206

206 Notes, Des Esprits, p. 38.

 

Mais Babinet qui, de concert avec ses collègues, s'était tant moqué des deux auteurs démonologues, Babinet, très décidé d'ailleurs à prouver l'absurdité de toutes les histoires de ce genre, crut  devoir  enlever tout crédit aux phénomènes de Cideville que nous avons rapportés plus haut, en faisant un récit plus incroyable encore. Laissons parler M. Babinet, lui- même.

Le fait suivant, qu'il présenta à la Séance de l'Académie du 5 juillet 1852, se trouve, sans le moindre commentaire, donné simplement comme un exemple de foudre sphérique, dans les Œuvres de F. Arago, volume I, page 52. Nous le reproduisons textuellement.

"Après un violent coup de tonnerre, mais pas immédiatement après, dit M. Babinet, un apprenti tailleur, demeurant rue Saint-Jacques, finissait de dîner, lorsqu'il vit un écran de papier, qui bouchait l'ouverture de la cheminée, tomber, comme poussé par [174]  un léger coup de vent. Immédiatement après, il aperçut un globe de feu, grand comme la tête d'un enfant, sortir tranquillement de la grille et traverser lentement la chambre, sans toucher les briques du sol. Ce globe de feu présentait l'aspect d'un jeune chat, de taille  moyenne… se mouvant sans se servir de ses pattes. Le globe était plutôt brillant et lumineux que chaud et enflammé : le tailleur n'éprouva aucune sensation de chaleur. Ce globe s'approcha de ses pieds, comme un jeune chat qui voudrait jouer et se frotter contre ses jambes, ainsi que font souvent ces animaux ; mais l'ouvrier retira ses pieds à son approche et, se levant avec beaucoup de précautions, il évita le contact du météore. Ce dernier resta quelques secondes à tourner autour de ses jambes tandis que le tailleur l'examinait avec curiosité en se penchant au-dessus de lui. Après avoir fait divers tours dans des directions opposées, mais sans quitter le centre de la chambre, le globe de feu s'éleva verticalement jusqu'au niveau de la tête de l'homme qui, pour éviter d'être touché au visage, se jeta en arrière sur son siège. Arrivé à environ un mètre du sol, le globe de feu s'allongea légèrement, prit une direction oblique vers une ouverture pratiquée dans le mur, au-dessus de la cheminée, à un mètre à peu près plus haut que le dessus de la cheminée. Ce trou avait été percé pour le passage d'un tuyau de poêle pendant l'hiver ; mais, suivant l'expression du tailleur, le tonnerre ne pouvait pas le voir car il était recouvert par le papier qui tapissait toute la pièce. Le globe alla directement vers cette ouverture, décolla le papier sans l'endommager et remonta dans la cheminée… lorsqu'il arriva au faîte, ce qu'il fit assez lentement... il fit explosion avec un bruit effrayant… à environ vingt mètres du sol, et détruisit en partie la cheminée…", etc...

"Il semble, remarque de Mirville dans sa revue, que nous pourrions appliquer à M. Babinet l'observation suivante faite par une femme très spirituelle à Raynal : "Si vous n'êtes pas Chrétien ce n'est pas  que  la  foi  vous manque." 207

207 De Mirville. Faits et Théories Physiques, p. 46.

 

Ce ne sont pas seulement les croyants qui furent surpris de la crédulité dont fait preuve M. Babinet quand il persiste à nommer cette manifestation un météore, car le Dr Boudin le signale fort sérieusement, dans un livre sur la foudre qu'il était en train de publier. "Si ces détails sont exacts comme ils paraissent l'être, dit le docteur, puisqu'ils sont admis par MM.  Babinet et Arago, il semble très difficile de conserver à ce phénomène la qualification de foudre sphérique. Cependant nous laissons à d'autres le soin d'expliquer, s'ils le peuvent, la nature de ce globe de feu  ne produisant [175] aucune sensation de chaleur, ayant l'aspect d'un chat, se promenant lentement dans une chambre, qui trouve le moyen  de s'échapper en remontant dans la cheminée par une ouverture dans le mur, ouverture recouverte de papier qu'il décolle sans l'endommager." 208.

"Nous sommes du même avis que le savant docteur, ajoute le marquis ; il est difficile de, donner un nom exact à ce fait et nous ne voyons pas pourquoi nous n'aurions pas, à l'avenir, la foudre sous la forme d'un chien, d'un singe, etc…, etc. On frémit à la simple idée de toute une ménagerie météorologique qui, grâce au tonnerre, viendrait ainsi se promener à volonté dans nos appartements."

De Gasparin, dans son volume de réfutation dit : "En matière de témoignage, la certitude doit cesser complètement dès que nous franchissons la frontière du surnaturel." 209

208 Voir la Monographie : De la foudre considérée au point de vue de l'histoire de la médecine légale et de l'hygiène publique, par M. Boudin, chirurgien en chef de l'hôpital de Boule.

209 De Gasparin, vol. I, p. 288.

 

La ligne de démarcation n'étant pas suffisamment établie et déterminée, lequel des deux adversaires est le plus apte à entreprendre la tâche difficile ? Lequel des deux a le plus de titres  à  devenir l'arbitre public ? Est-ce le parti de la superstition appuyé dans ses assertions par le témoignage de milliers de personnes ? Pendant près de deux ans, ils se pressaient dans le pays où se manifestaient journellement les miracles sans précédent de Cideville, maintenant à peu prèsoubliés, au milieu d'une innombrable quantité d'autres phénomènes spirites : devons-nous y croire ou devons-nous nous incliner devant la science représentée par Babinet, qui sur le témoignage d'un seul homme (le tailleur), accepte la manifestation du globe de feu, du chat météore et qui réclame pour lui une place parmi les faits bien établis des phénomènes naturels ?

 M. Crookes, dans son premier article (Quarterly Journal of Science, 1er octobre 1871), parle de Gasparin et de son livre : La Science contre le Spiritisme. Il remarque que "l'auteur finit par conclure que tous ces phénomènes s'expliquent par l'action de causes naturelles sans imaginer de miracles ; il n'y aurait lieu de croire ni à l'intervention des esprits, ni à l'influence du diable. Gasparin considère comme un fait pleinement établi par ses expériences, que la volonté dans certains états de l'organisme peut agir à distance sur la matière inerte, et la plus grande partie de son ouvrage est consacrée à vérifier les lois et les conditions sans lesquelles cette action se manifeste 210. [176]

210 Crookes. Physical Force, p. 26.

211 De Gasparin. La Science contre tes Esprits, vol. 1, p. 313.

 

Parfaitement : mais comme le livre de Gasparin a provoqué d'innombrables Réponses, Défenses et Mémoires, il fut alors démontré par son propre ouvrage que M. de Gasparin étant protestant et s'agissant de fanatisme religieux, il y a lieu de se fier aussi peu à lui qu'à MM. des Mousseaux et de Mirville. Gasparin est un calviniste d'une piété profonde tandis que les deux derniers sont de fanatiques catholiques romains. D'ailleurs Gasparin, par ses propres paroles trahit son esprit de parti : "Je sens, dit-il, que j'ai un devoir à remplir… Je tiens haut et ferme le drapeau du protestantisme en face de la bannière ultramontaine, etc. !" 211. Dans des questions comme celle de la nature des prétendus phénomènes spirites, on ne peut compter sur aucune preuve autre que le témoignage désintéressé de personnes sans parti pris jugeant froidement et sur celui de la science.

La Vérité est une, les sectes religieuses sont légion et chacune prétend avoir trouvé l'inaltérable vérité ; de même que "le Diable est le soutien principal de l'Eglise (catholique)", de même le surnaturel et les miracles ont cessé "avec les apôtres", d'après Gasparin.

Mais M. Crookes a mentionné un autre éminent érudit, Thury, de Genève, professeur d'histoire naturelle, qui fut le confrère de Gasparin lors de l'enquête relative aux phénomènes de Valleyres. Ce professeur contredit carrément les assertions de son collègue. "La première et la plus nécessaire des conditions, dit Gasparin, est la volonté de l'expérimentateur ; sans la volonté, on n'arrivera à rien. Vous pouvez faire la chaîne (faire cercle) pendant vingt-quatre heures consécutives sans obtenir le moindre mouvement." 212

212 Ibid., vol. 1, p. 313.

 

Cela prouve seulement que de Gasparin ne fait aucune différence entre les phénomènes purement magnétiques produits par la  volonté persévérante des assistants parmi lesquels il ne peut n'y avoir pas un seul médium, développé ou non, et ce qu'on appelle les phénomènes spirites. Les premiers peuvent être produits consciemment presque par tout le monde, à condition d'avoir une volonté ferme et déterminée. Les seconds dominent le sensitif contre son gré et agissent très souvent indépendamment de lui. Le mesmériseur veut une chose, et, s'il est assez puissant, cette chose est faite. Le médium, même s'il a l'honnête dessein de réussir, peut très bien ne pas obtenir du tout de manifestation. Moins il exerce sa volonté, meilleurs sont les phénomènes ; plus il éprouve d'inquiétude, moins le résultat est probable. Mesmériser demande une nature positive, être médium, une nature parfaitement passive. [177] C'est l'Alphabet du Spiritisme, il n'y a pas de médium qui l'ignore.

L'opinion de Thury, ainsi que nous l'avons dit, est tout à fait en désaccord avec les théories de Gasparin sur le pouvoir de la volonté. Il le dit clairement dans une lettre en réponse au comte qui l'invitait à modifier le dernier article de son mémoire. Nous n'avons pas sous les yeux le livre de Thury, nous citons donc sa lettre telle qu'elle a paru dans le résumé de la DÉFENSE de Mirville. L'article de Thury qui avait si fort choqué son pieux ami, avait trait à la possibilité de l'existence et de l'intervention dans ces manifestations "de volontés autres que celles des hommes et des animaux". Voici le texte de sa lettre :

"Je sens parfaitement, monsieur, la justesse de vos observations relatives à l'influence fâcheuse pour moi qu'auront, sur l'esprit des savants en général,  les dernières pages de ce mémoire. Je souffre surtout de sentir que ma détermination vous cause quelque peine ; cependant je persiste dans ma résolution, parée que je crois que c'est un devoir auquel je ne saurais me soustraire sans une sorte d'infidélité.

 Si, contre toute attente, il y avait quelque chose de vrai dans le spiritualisme, en m'abstenant de dire, de la part de la science, telle que je la conçois, que l'absurdité de la croyance à l'intervention des Esprits n'est pas démontrée scientifiquement (car c'est là le résumé et la thèse des dernières pages du mémoire), en m'abstenant de dire cela à ceux qui, après avoir lu mon travail, seront portés à s'occuper expérimentalement de ces choses, je risquerais de les engager dans une voie dont plusieurs issues sont équivoques.

Sans sortir du domaine scientifique, comme je l'estime, j'irai donc jusqu'au bout, sans aucune réticence au profit de ma propre gloire et, pour me servir de vos paroles, "comme c'est là le grand scandale", je ne veux pas en avoir honte. Je soutiens d'ailleurs que "ceci est tout aussi scientifique qu'autre chose." Si je voulais soutenir maintenant la théorie de l'intervention des esprits, je n'aurais pour cela aucune force, parce que les faits connus ne sont pas suffisants pour la démonstration de cette théorie. Mais, dans la position que j'ai prise, je me sens fort contre tous. Bon gré, mal gré, il faudra bien que tous les savants apprennent, par l'expérience de leurs erreurs, à suspendre leur jugement sur les choses qu'ils n'ont point suffisamment examinées. La leçon que vous venez de leur donner à cet égard ne doit pas être perdue."

Genève, 21 décembre 1854 Analysons cette lettre et tâchons d'y découvrir ce que l'auteur pense ou, plutôt, ce qu'il ne pense pas de cette nouvelle force. [178] Une chose est au moins certaine : le professeur Thury, physicien et naturaliste distingué, admet et va jusqu'à prouver scientifiquement que diverses manifestations ont eu lieu. Pas plus que M. Crookes il ne croit qu'elles soient dues à l'intervention d'esprits ni d'hommes désincarnés, ayant vécu et étant morts sur terre. Rien, dit-il dans sa lettre, n'est venu fournir une preuve en faveur de cette théorie. Il ne croit pas davantage aux diables ou démons catholiques de de Mirville. Ce dernier cite la lettre de Thury comme un témoignage accablant contre la théorie naturaliste de  Gasparin.

 Dès qu'il arrive à cette phrase, il s'empresse d'en accentuer la portée par une note marginale disant : "A Valleyres, peut-être, mais partout ailleurs..." 213. Il montre son ardent désir de faire entendre  que le professeur, en niant le rôle des démons, n'avait en vue que les manifestations de Valleyres.

Nous regrettons de le dire, les absurdités et les contradictions auxquelles M. de Gasparin se laisse aller sont nombreuses. Tout en critiquant avec amertume les prétentions des partisans de Faraday, il attribue des choses qu'il déclare magiques à des causes parfaitement naturelles, par exemple : "Si, dit-il, nous avions à nous occuper uniquement de tels phénomènes (tels ceux vus et expliqués (?) par le grand physicien), nous ferions aussi bien de nous taire. Mais nous avons été au- delà. Quel bien pourraient faire maintenant, je vous prie, ces appareils qui démontrent comment une pression inconsciente explique tout ? Elle explique tout et pourtant la table résiste à la pression et à la direction donnée ! Elle explique tout et cependant un meuble, sans être touché par personne, suit le doigt tendu vers lui : il s'élève (sans contact) et  se renverse lui-même sens dessus dessous !" 214

A part tout cela, il prend sur lui d'expliquer les phénomènes.

"L'on criera au miracle, à la magie, dites-vous. Toute nouvelle loi est un prodige pour certaines gens. Calmez- vous. J'assume volontairement la tâche de rassurer ceux qui sont alarmés. En présence de phénomènes de  ce genre nous ne franchissons nullement les frontières de la loi naturelle." 215

213 De Mirville plaide, ici, pour la théorie des démons. – Naturellement.

214 Des Tables, vol. I, p. 213.

215 Des Tables, vol. I, p. 217.

 

Très certainement non. Mais les savants peuvent-ils affirmer que les clefs de cette loi sont entre leurs mains. M. de Gasparin pense qu'il les tient. Voyons.

"Je ne me risque pas personnellement à expliquer quoi que ce soit : Ce n'est pas mon affaire (?). Constater l'authenticité de simples faits et soutenir une vérité que la science veut étouffer, c'est tout ce que je prétends faire. Cependant je ne puis résister à [179] la tentation de montrer (à ceux qui nous traiteraient volontiers comme autant d'illuminés et de sorciers), que la manifestation dont il s'agit comporte une interprétation cadrant avec les lois ordinaires de la science.

Supposez un fluide émanant des assistants et, surtout, de quelques-uns d'entre eux ; supposez que la volonté détermine la direction prise par ce fluide ; alors vous comprendrez aisément le mouvement de rotation et de lévitation de celui des pieds de la table du côté duquel est émis un excès de fluide, à chaque acte de volition. Supposez que le verre puisse permettre au fluide de s'échapper et vous comprendrez comment un gobelet placé sur une table peut interrompre la rotation, vous comprendrez que le gobelet, étant placé  d'un côté, produit une accumulation de fluide sur l'autre  côté lequel, en conséquence, est soulevé !"

Si chacun des expérimentateurs était un magnétiseur habile, l'explication, sauf certains détails importants, pourrait être acceptable. Voilà qui est bien en ce qui concerne le pouvoir de la volonté humaine sur la matière inerte, selon le savant ministre de Louis-Philippe. Mais qu'en est-il de l'intelligence manifestée par la table ? Quelle explication donne-t- il pour les réponses à certaines questions, obtenues par l'intermédiaire de cette table ? Des questions qui ne peuvent être des "reflets du cerveau" des assistants, quoique cette théorie soit chère à de Gasparin. Leurs idées étaient absolument contraires à la philosophie très libérale professée par cette table merveilleuse. Sur ce point il est muet. Tout, mais pas des esprits qu'ils soient humains, sataniques ou élémentals.

Avouons-le, la "concentration simultanée de la pensée" et "l'accumulation de fluide" ne valent pas mieux que "la cérébration inconsciente" et "la force psychique" d'autres savants. Il nous faut chercher encore et, nous pouvons le prédire, les mille et une théories scientifiques seront aussi impuissantes, jusqu'au jour où on reconnaîtra que la force en question, loin d'être une projection des volontés accumulées du cercle est, au contraire, une force qui est anormale, étrangère aux assistants, et supra- intelligente.

 Le professeur Thury, qui nie la théorie des esprits désincarnés, rejette la doctrine chrétienne du diable et ne semble guère enclin à admettre la sixième théorie de M. Crookes (celle des Hermétistes et des Théurgistes de l'antiquité). Il adopte celle qui lui paraît "la plus prudente, celle qui lui donne l'impression qu'il est fort contre qui que ce soit". D'ailleurs, il n'accepte pas davantage l'hypothèse de de Gasparin sur "la puissance inconsciente de la volonté." [180]

Voici ce qu'il dit dans son ouvrage :

"Quant aux phénomènes annoncés, tels que la lévitation sans contact et le déplacement des meubles par des mains invisibles, personne n'est capable d'en démontrer l'impossibilité, a priori, personne n'a donc le droit de traiter d'absurdes les témoignages sérieux qui affirment leur exactitude." (p. 9).

Quant à la théorie proposée par M. de Gasparin, Thury la juge très sévèrement. "Tout en admettant, dit de Mirville, que dans les expériences de Valleyres, la force pût résider dans les individus (or nous prétendons qu'elle est intrinsèque et extrinsèque, en même temps), en admettant aussi que la volonté puisse être nécessaire généralement (p. 20), il ne fait que répéter ce qu'il a dit dans sa préface, savoir : M. de Gasparin nous présente des faits bruts et nous offre à leur sujet des explications qu'il nous donne pour ce qu'elles valent. Soufflez dessus, il n'en restera pas grande chose. Non, de ces explications il restera fort peu, s'il en reste quelque chose. Les faits, eux, sont désormais prouvés." (p. 10)

Comme nous le dit M. Crookes, le professeur Thury "réfute toutes ces explications. Il considère les effets comme résultant d'une substance particulière, fluide ou agent pénétrant à la manière de l'éther lumineux des salants toute la matière nerveuse, organique et inorganique : il l'appelle Psychode. Il discute à fond les propriétés de cet état, forme ou matière. Il propose de nommer : force ecténique... le pouvoir exercé par l'esprit lorsqu'il agit à distance, sous l'influence du psychode." 216

 216 Crookes. Psychic Force, part I, p. 26-27.

 

M. Crookes fait observer en outre "que la force ecténique du professeur Thury et sa propre force psychique sont évidemment des termes équivalents."

Nous pourrions, certes, aisément démontrer que les deux forces sont identiques et, de plus, qu'en somme, sous ces deux noms, il s'agit de la lumière astrale ou sidérale telle que la définissent les alchimistes  et Eliphas Lévi, dans son Dogme et Rituel de Haute Magie ; que sous le nom d'AKASA, ou principe de vie, cette force qui pénètre tout était connue des gymnosophes, des magiciens Hindous, des adeptes de tous les pays, depuis des milliers d'années. Ils la connaissent encore ; les lamas du Tibet, les fakirs, les thaumaturges de toutes les nationalités, et même les jongleurs de l'Inde, s'en servent encore aujourd'hui.

Dans bien des cas de transe produite artificiellement  par magnétisation, il est aussi fort possible, et même très probable, que c'est l'esprit du sujet qui agit sous la direction de la volonté de l'opérateur. Mais si le médium reste conscient et si des phénomènes [181] psycho-physiques se produisent, laissant supposer une intelligence directrice, l'épuisement physique prouve seulement une prostration nerveuse, à moins qu'il ne s'agisse d'un magicien capable de projeter son double. La preuve paraît concluante que le médium est l'instrument passif d'entités invisibles possédant un pouvoir occulte. Mais si la force ecténique de Thury et la force psychique de Crookes ont, en substance, la même origine, leurs deux parrains semblent différer beaucoup quant aux propriétés et aux potentialités de cette force ; d'un côté, le professeur Thury admet, naïvement, que les phénomènes sont souvent produits par "des volontés non humaines" et apporte ainsi, naturellement, une adhésion caractérisée à la théorie n° 6 de M. Crookes ; celui-ci, d'autre part, bien qu'il admette l'authenticité des phénomènes, n'a encore exprimé aucune opinion définitive quant à leur cause.

Ainsi, nous le voyons, ni M. Thury qui a examiné ces manifestations avec de Gasparin en 1854, ni M. Crookes qui admet leur incontestable authenticité en 1874, ne sont arrivés à rien de plus. Tous deux sont des chimistes, des physiciens, des hommes fort instruits. Tous deux ont donné toute leur attention à cette angoissante question. Outre ces deux savants, d'autres ont abouti à la même conclusion et ont été incapables d'offrir une solution définitive. Donc, en vingt ans, aucun savant n'a fait un seul pas vers l'éclaircissement du mystère qui reste immuable, imprenable, comme les murailles d'un château enchanté dans un conte de fées.

Y aurait-il impertinence à insinuer que peut-être nos savants modernes ont tourné dans ce qu'on appelle un cercle vicieux ? Alourdis par le fardeau de leur matérialisme, par l'incapacité des sciences qu'ils disent "exactes" à leur prouver l'existence d'un univers spirituel plus peuplé, plus habité encore que notre univers visible, ils sont condamnés à se traîner perpétuellement dans ce cercle, dépourvus de la volonté de franchir sa circonférence enchantée plutôt qu'incapables de pénétrer au-delà pour une exploration complète. Seuls, les préjugés leur défendent un compromis avec des faits bien établis et de chercher à s'allier à des magnétiseurs experts comme Du Potet et Regazzoni.

"Que produit la mort ?" demandait Socrate à Cébès. "La vie", fut la réponse... 217. L'âme, puisqu'elle est immortelle, peut-elle ne pas être impérissable ? 218 "La semence ne peut se développer que si elle est en partie consommée", dit le professeur Lecomte ; "pour être vivifiée, il faut qu'elle meure", dit saint Paul. [182]

217 Platon. Phédon, § 44.

218 Ibid., § 128

 

Une fleur éclot, se fane et meurt. Elle laisse, derrière elle, un parfum qui embaume l'air, longtemps après que ses pétales délicats ne sont plus qu'un peu de poussière. Nos sens matériels peuvent ne pas le percevoir depuis longtemps et, néanmoins, il subsiste. Qu'une note vibre sur un instrument et le son le plus faible produit un écho éternel. Une perturbation se produit dans les vagues invisibles de l'océan sans bornes de l'espace, et les vibrations ne s'éteignent plus ; elles passent du monde de la matière dans le monde immatériel où elles vivront éternellement. Et l'on veut nous faire croire que l'homme, l'entité vivante, pensante, raisonnable, la divinité incarnée, chef-d'œuvre de notre nature, ne serait plus dès qu'il a dépouillé son enveloppe ! Le principe de continuité qui existe même dans ce qu'on nomme la matière inorganique, dans un atome flottant, serait refusée à l'esprit dont les attributs sont la conscience, la mémoire, le mental et l'AMOUR ? C'est vraiment absurde. Plus nous pensons, plus nous apprenons, moins nous comprenons l'athéisme du savant. Nous comprendrions aisément qu'un homme ignorant des lois de la nature, ne connaissant  rien  de  la  chimie  ni  de  la  physique,  pût  être    fatalement entraîné au matérialisme par son ignorance même, son incapacité de comprendre la philosophie des sciences exactes, de tirer une induction quelconque, par analogie, du visible à l'invisible. Un métaphysicien né, un rêveur ignorant, peut se réveiller soudain et se dire : "Je l'ai rêvé ; je n'ai point de preuve palpable de ce que j'ai imaginé : c'est une illusion", etc... Mais, pour un homme de science, au courant de tout ce qui caractérise l'énergie universelle, soutenir que la vie est purement un phénomène de matière, une espèce d'énergie, c'est tout simplement confesser qu'il est incapable d'analyser et de comprendre convenablement l'alpha et l'oméga, même de cette matière.

Le scepticisme sincère au sujet de l'immortalité de l'âme humaine est une maladie, une malformation du cerveau physique ; cela a existé de tout temps. De même que certains enfants naissent coiffés, de même certains hommes, jusqu'à leur dernière heure, sont incapables de rejeter cette espèce de coiffe qui, évidemment, enveloppe chez eux les organes de la spiritualité. Mais c'est un tout autre sentiment qui leur fait repousser la possibilité des phénomènes spirituels et magiques. Le véritable nom de ce sentiment, c'est la vanité. "Nous ne pouvons ni le produire ni l'expliquer, donc ce phénomène n'existe pas et n'a jamais existé". Tel est l'argument irréfutable de nos philosophes actuels. Il y a une trentaine d'années, E. Salverte surprit le monde des gens "crédules" par son ouvrage, La Philosophie de la Magie. Ce livre prétendait dévoiler tous les miracles de la Bible aussi bien que ceux des sanctuaires Païens. On peut le résumer ainsi : Longs siècles d'observation ; [183] grande connaissance (pour des temps d'ignorance), des sciences naturelles et de la  philosophie  ; imposture ; tours de passe-passe ; illusions d'optique ; fantasmagorie ; exagération. Comme conclusion logique : thaumaturges, prophètes, magiciens des coquins, des chenapans ; le reste du monde, des imbéciles.

Parmi bien d'autres preuves concluantes, on verra que l'auteur offre celle-ci : "Les disciples enthousiastes de Jamblique affirmaient que, lorsqu'il priait, il s'élevait à dix coudées au-dessus du sol et, dupes de la même métaphore, bien que Chrétiens, certains ont eu la simplicité d'attribuer des miracles analogues à sainte Claire et à saint François d'Assise" 219.

 219 Des sciences occultes. Essai sur la Magie.

 

Des centaines de voyageurs racontent avoir vu des fakirs produire les mêmes phénomènes et on les a tous tenus pour des menteurs ou des hallucinés. Mais c'est hier seulement qu'un savant bien connu a vu et constaté le même phénomène dans des conditions permettant le contrôle ; déclaré authentique par M. Crookes, il est impossible de l'attribuer à une illusion ou à un truc. Il s'est souvent ainsi produit auparavant et a été attesté par de nombreux témoins, quoique invariablement, maintenant, on ne croit pas ces derniers.

Paix à tes cendres scientifiques, o crédule Eusèbe Salverte ! Qui sait ? Avant la fin du présent siècle, la sagesse populaire aura peut-être fabriqué un nouveau proverbe : "Aussi incroyablement crédule qu'un savant !"

Pourquoi semblerait-il tellement impossible que l'être spirituel, une fois séparé de son corps, puisse avoir la faculté d'animer quelque forme fugitive créée par cette force magique "ecténique", "psychique", ou "éthérée", avec le concours des esprits élémentaux mettant à sa disposition la matière sublimée de leur propre corps ? Toute la difficulté consiste à comprendre que l'espace qui nous environne n'est pas le vide mais bien un réservoir, rempli jusqu'aux bords, des modèles de tout ce qui a été, est et sera, et d'êtres appartenant à des races sans nombre qui diffèrent de la nôtre. Des faits en apparence surnaturels (en ce sens qu'ils jurent d'une façon flagrante avec les lois naturelles de la gravitation, comme dans le cas de lévitation mentionné plus haut) sont reconnus par beaucoup de savants. Quiconque n'a pas craint d'examiner sérieusement la question a été obligé d'admettre leur existence. Mais, dans leurs efforts inutiles pour expliquer ces phénomènes par des théories fondées sur les lois de forces déjà connues, plusieurs, parmi les représentants les plus qualifiés de la science, se sont engagés dans d'inextricables difficultés. [184]

Dans son Résumé, de Mirville reproduit l'argumentation de ces adversaires du Spiritisme ; elle consiste en cinq paradoxes qu'il appelle des distractions.

Première distraction. – Celle de Faraday qui explique les phénomènes de la table qui vous pousse comme "conséquence de la résistance qui la pousse en arrière."

Seconde distraction. – Celle de Babinet expliquant toutes les communications  (par  les  coups  frappés).  Elles  sont  produites "de bonne foi, dit-il, et très consciencieusement par la ventriloquie", dont l'emploi implique nécessairement la mauvaise foi.

Troisième distraction. – Celle du Dr Chevreuil expliquant la faculté du mouvement imprimé aux meubles, sans contact, par l'acquisition préalable de cette faculté.

Quatrième distraction. – Celle de l'Institut de France et de ses membres. Ils consentent à admettre les miracles à condition qu'ils ne soient en contradiction avec aucune des lois naturelles qui leur sont connues.

Cinquième distraction. – Celle de M. de Gasparin. Il offre comme un phénomène très simple et tout à fait élémentaire ce que tout le monde rejette, précisément parce que personne n'a jamais rien vu qui lui ressemble. 220

220 De Mirville. Des Esprits, p. 159.

221 Voir : Ten years with spiritual mediums, par F. Gerry Fairfield's, New-York, 1875.

222 Marwin. Lecture ou Monomania.

 

Tandis que des savants bien connus donnent libre cours à ces théories fantastiques, quelques neurologues moins connus trouvent une explication des phénomènes occultes de tout genre dans l'émission anormale d'effluves résultant de l'épilepsie. 221 Un autre traiterait volontiers les médiums (et les poètes, aussi, probablement) par Passa fœtida et l'ammoniaque 222 : Il veut que tous ceux qui croient aux manifestations spirites soient des fous et des hallucinés mystiques.

Nous recommandons à ce conférencier, pathologue par état, le petit conseil sensé du Nouveau Testament : "Médecin, guéris-toi, toi-même". Certes, il est impossible qu'un homme sain d'esprit ose aussi cavalièrement taxer de folie quatre cent quarante-six millions d'hommes disséminés dans diverses parties du globe, croyant tous à des rapports entre des esprits et nous !

En présence de tels faits, nous sommes bien forcés d'être étonnés par l'outrecuidante présomption de ces hommes qui voudraient, en raison de leurs connaissances, être considérés comme [185] les grands prêtres de la science et classer des phénomènes dont ils ne savent rien. Des millions de leurs concitoyens, hommes ou femmes, fussent-ils dans l'erreur, devraient, évidemment, avoir droit à autant d'attention, au moins, que des doryphores ou des sauterelles ! Mais que voyons-nous ? Le Congrès des Etats-Unis, à la requête de la Société Américaine pour l'Avancement des Sciences, rédige des statuts pour l'organisation de Commissions Nationales des Insectes. Des chimistes passent leur temps à faire bouillir des  grenouilles et des punaises, des géologues occupent leurs loisirs à des mesures ostéologiques des ganoïdes cuirassés et à discuter le système odontologique des diverses espèces de dinichtys ; les entomologistes poussent l'enthousiasme jusqu'à manger des sauterelles bouillies, frites et en potage. 223 En attendant, des millions d'Américains s'égarent dans un labyrinthe "de grossières illusions", selon l'opinion de quelques-uns de ces très savants encyclopédistes, ou bien meurent physiquement de "désordres nerveux", apportés ou révélés par la diathèse médiumnique.

223 Scientific American. N.Y., 1875.

 

Il fut un temps où on pouvait raisonnablement espérer voir les savants Russes entreprendre avec impartialité et sérieux l'étude  de ces phénomènes. Une commission ayant pour président le professeur Mendeleyeff, le savant physicien, avait été nommé par l'Université Impériale de Saint-Pétersbourg. Le programme affiché annonçait une série de quarante séances destinées à éprouver les médiums. On les invita à venir dans la capitale de la Russie, soumettre leurs facultés médiumniques à l'examen. En règle générale, ils refusèrent, sans doute flairant le piège qui leur était tendu. Après huit séances, sous un prétexte futile, au moment même où les manifestations devenaient intéressantes, la Commission, préjugeant la question, publia une décision tout à fait contraire aux prétentions de la médiumnité. Au lieu de suivre des méthodes dignes et scientifiques, on chargea des espions de regarder par les trous des serrures. Le professeur Mendeleyeff déclara dans une conférence publique que le Spiritisme ou toute autre croyance à l'immortalité de l'âme était un mélange de superstition, d'illusion et de fraude. Il ajoutait que toute "manifestation" de ce genre – en y comprenant pensons-nous la lecture de la pensée, la transe et les autres phénomènes psychologiques – devait être, et était en réalité, produite par des appareils ingénieux, un mécanisme caché sous les vêtements des médiums !

Après une pareille marque d'ignorance et de préjugés, M. Butlerof, professeur de chimie à l'Université de Saint-Pétersbourg, et M. Aksakoff, Conseiller d'Etat dans la même ville, qui avaient été invités à assister aux séances du Comité, furent tellement choqués [186] qu'ils se retirèrent. Leurs protestations indignées dans les journaux russes furent appuyées par la plus grande partie de la presse et les sarcasmes ne furent ménagés ni à

M. Mendeleyeff ni à son Comité officieux. Le public agit loyalement, en cette circonstance. Cent trente personnes, les plus influentes  de la meilleure Société de Saint-Pétersbourg, dont beaucoup n'étant pas Spirites cherchaient simplement à s'instruire, ajoutèrent leurs signatures au bas de cette protestation bien justifiée.

Cette manière de procéder eut des résultats inévitables ; l'attention universelle fut attirée sur le Spiritisme ; des cercles privés s'organisèrent dans tout l'empire ; quelques-uns des journaux les plus libéraux commencèrent à s'occuper du sujet et, au moment où nous écrivons, une nouvelle commission s'organise pour achever l'œuvre interrompue.

Cette commission, naturellement, fera son devoir encore moins que jamais. Elle a un prétexte plus plausible que jamais : l'affaire du médium Slade que le professeur Lankester de Londres prétendait avoir démasqué. II est vrai qu'au témoignage d'un savant et de son ami, MM. Lankester et Donkin, le médium accusé opposait celui de MM. Wallace, Crookes et d'une foule d'autres, ce qui réduit à néant l'accusation uniquement fondée sur des preuves douteuses et le parti pris. C'est ce que déclare, avec beaucoup d'à propos le "Spectator" de Londres :

"C'est pure superstition d'affirmer que nous connaissons si bien les lois de la nature, que des faits, soigneusement examinés par un observateur expérimenté, doivent être mis de côté, comme indignes de créance, uniquement parce qu'à première vue ils ne cadrent pas avec nos connaissances précises. Assumer comme semble le faire le Professeur Lankester que, parce qu'on trouve abondance de fraude et de crédulité dans de tels cas – ce qui est certainement vrai dans toutes les maladies nerveuses, aussi – que la fraude et la crédulité doivent expliquer toutes les déclarations, soigneusement attestées, d'observateurs précis et consciencieux, serait scier toutes les branches de l'arbre du savoir sur lesquelles repose nécessairement la science inductive, ce serait jeter à bas le tronc lui-même."

Mais tout cela n'est-il pas indifférent à nos savants ? Le torrent de superstition qui, selon eux, emporte des millions de claires intelligences, dans son cours impétueux, n'est pas pour les atteindre. Le déluge moderne du Spiritisme ne peut affecter leur esprit fort. Les vagues bourbeuses de l'inondation feront rage autour d'eux, sans même mouiller la semelle de leurs bottes. Ce doit être seulement son obstination traditionnelle qui aveugle le Créateur et l'empêche de confesser le peu de chance qu'ont ses miracles de tromper aujourd'hui les savants de profession ? A notre [187] époque, Il devrait même connaître, pour en tenir compte, ce qu'ils ont décidé d'inscrire sur les portes de leurs universités et de leurs collèges :

De par la science, défense à Dieu, De faire miracle en ce lieu. 224

Les Spirites infidèles et les Catholiques Romains semblent, cette année, s'être ligués contre les prétentions iconoclastes du matérialisme. Les progrès du scepticisme ont accentué, dernièrement, un égal progrès de la crédulité. Les champions des miracles "divins" de la Bible font concurrence aux panégyristes des phénomènes médiumniques et le moyen âge revit au XIXème  siècle. Une fois de plus, nous voyons la Vierge Marie reprendre sa correspondance épistolaire avec les fidèles enfants de son église. Tandis que les "Guides angéliques" écrivent des messages aux Spirites par l'intermédiaire des médiums, la "Mère de Dieu" laisse tomber des lettres, directement, du Ciel sur la terre. Le sanctuaire de Lourdes s'est changé en un cabinet spirite de "matérialisation", tandis que les cabinets des médiums populaires américains sont transformés en sanctuaires sacrés où Mahomet, l'évêque Polk, Jeanne d'Arc et d'autres esprits aristocratiques ayant franchi le "fleuve noir", "se matérialisent" en pleine lumière. Et, si l'on peut voir la Vierge Marie faisant sa promenade quotidienne dans les bois autour de Lourdes, avec une forme humaine, pourquoi pas l'apôtre de l'Islam et le défunt Evêque de la Louisiane ? Ou ces deux "miracles" sont possibles, ou ces deux sortes de manifestations, la "divine" comme la "spirite", sont d'insignes impostures. Le temps seul prouvera ce qu'il en est. Mais, d'ici là, la science refusant de prêter sa lampe magique pour éclairer ces mystères, le commun des mortels doit marcher à tâtons, au risque de s'embourber.

 224  Paraphrase de l'inscription apposée sur les murs du cimetière au temps des miracles  jansénistes et de leur prohibition par la police de France :

"De par le roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu."

 Les récents "miracles" de Lourdes ont été défavorablement appréciés par les journaux de Londres. Aussi Mgr Capel a communiqué au Times les idées de l'Eglise Romaine à ce sujet : "Pour les cures miraculeuses, je renverrai vos lecteurs à l'ouvrage si calme et si judicieux du docteur Dozous : La grotte de Lourdes. L'auteur est un éminent praticien, résidant dans le pays, inspecteur des épidémies pour son arrondissement, médecin légiste du Tribunal. Il décrit avec force détails un grand nombre de cures miraculeuses qu'il déclare avoir étudiées avec une minutieuse [188] persévérance. Son récit est précédé des réflexions suivantes : "J'affirme que ces cures opérées au sanctuaire de Lourdes, au moyen de l'eau de la fontaine, ont un caractère surnaturel bien établi pour les hommes de bonne foi. Sans ces cures, je l'avoue, mon esprit, peu enclin à accepter les miracles d'aucune sorte, n'aurait accepté qu'à grande peine même ce fait (celui de l'apparition) si remarquable soit-il à bien des égards. Mais les cures, dont si souvent je fus l'un des témoins oculaires, ont éclairé mon esprit. Je ne puis méconnaître l'importance des visites de Bernadette à la grotte ni la réalité des apparitions dont elle a été favorisée". Le témoignage d'un docteur distingué qui, dès le début, a soigneusement observé Bernadette qui, même, a contrôlé les cures miraculeuses opérées à  la grotte, est digne d'être, pour le moins, pris en sérieuse considération. Je puis ajouter que les innombrables personnes qui viennent à la grotte ont des mobiles divers : faire acte de contrition pour leurs péchés, croître en piété, prier pour la régénération de leur patrie, affirmer publiquement leur foi dans le Fils de Dieu et dans sa Mère Immaculée. Beaucoup viennent aussi pour guérir leurs maladies corporelles et d'après la déclaration de témoins oculaires, plusieurs retournent chez eux affranchis de leurs souffrances. Accuser d'incrédulité, comme le fait votre article, ceux qui font également usage des eaux thermales des Pyrénées n'est guère raisonnable. C'est comme si vous accusiez d'incrédulité le magistrat condamnant certains individus pour avoir négligé de recourir à l'assistance d'un médecin. Je fut obligé, pour raison de santé, de passer à Pau les hivers de 1860 à 1867. J'eus ainsi l'occasion de faire une enquête minutieuse sur l'apparition de Lourdes. J'interrogeai souvent et longtemps Bernadette, je fis de quelques-uns des miracles un examen très approfondi. Voici ma conviction : s'il est des faits qui doivent être admis sur des témoignages humains, l'apparition de Lourdes a tous les droits imaginables pour être admise comme un fait incontestable. Néanmoins, elle ne constitue pas un article de foi catholique. Par conséquent, tout fidèle peut l'accepter ou la rejeter sans encourir ni louange ni blâme à cet égard."

 Que le lecteur veuille bien ne pas perdre de vue la phrase imprimée par nous en italiques. Cette phrase établit clairement que l'Eglise Catholique malgré son infaillibilité, malgré la franchise postale dont elle jouit avec le Ciel, accepte volontiers le témoignage humain de validité des miracles divins. Revenons, maintenant, aux opinions émises par  M. Huxley dans ses récentes conférences sur l'évolution, faites à New-York. Il nous dit : C'est sur le "témoignage historique des hommes que repose la plus grande partie de nos connaissances en ce qui concerne les faits du passé." Dans une conférence sur la biologie, il a dit : "...Tout [189] homme aimant la vérité doit désirer ardemment que soit formulée toute critique juste et bien fondée. Mais il est essentiel que le critique connaisse le sujet qu'il traite." Cet auteur devrait toujours se répéter cet aphorisme lorsqu'il entreprend de se prononcer sur des sujets psychologiques. Ajoutons-le à ses idées précédemment exprimées. Quel meilleur terrain pour nous mesurer avec lui pourrait-on demander ?

D'un côté, un représentant du matérialisme, de l'autre, un prélat catholique émettent des opinions identiques sur le témoignage humain qui suffit à leurs yeux pour démontrer les faits qu'il convient à chacun d'eux de croire, selon ses préjugés.

Les adeptes de l'occultisme ou même les Spirites n'ont donc plus maintenant besoin d'étayer, par des confirmations nouvelles, l'argument qu'ils ont invoqué si longtemps avec tant de persévérance, c'est-à-dire que les phénomènes psychologiques des thaumaturges anciens et modernes étant surabondamment prouvés par les témoignages des hommes doivent être acceptés comme des faits. Puisque l'Eglise et la Faculté ont fait appel au témoignage humain, elles ne peuvent plus refuser le même recours au reste de l'humanité. Un des fruits de la récente agitation occasionnée à Londres par les phénomènes médiumniques fut l'expression de quelques opinions extrêmement libérales dans la presse profane. Le London Daily News en 1876 déclare : "En tout cas, nous sommes d'avis qu'il faut accorder au Spiritisme une place parmi les croyances tolérées et par conséquent le laisser tranquille. Il compte beaucoup de fidèles aussi intelligents que la plupart d'entre nous. Un vice palpable et manifeste dans les preuves dont dépend la conviction aurait été pour eux, depuis longtemps, palpable et manifeste. Quelques-uns des hommes les plus sages du globe ont cru aux fantômes. Ils auraient persisté dans leur croyance, quand bien même, l'une après l'autre, cinq ou six personnes auraient été reconnues coupables d'avoir effrayé les gens avec de pseudo-revenants."

 Ce n'est pas la première fois dans l'histoire du monde que l'invisible a dû lutter contre le scepticisme matérialiste des Sadducéens à  l'âme aveugle. Platon déplore cette incrédulité et revient plus d'une fois, dans ses ouvrages, sur cette tendance pernicieuse.

Depuis Kapila, le philosophe Hindou, plusieurs siècles avant le Christ, qui ne voulut point se prononcer sur la prétention des Yogis mystiques, qui disent qu'un homme en extase a le pouvoir de contempler la Divinité face à face et de converser avec les êtres "les plus élevés", jusqu'aux Voltairiens du XVIIIème siècle, qui riaient de tout ce qui était sacré pour d'autres, chaque époque a eu ses Thomas incrédules. Ont-ils jamais réussi à faire échec aux progrès de la vérité ? Pas plus que les bigots ignorants qui mirent [190] Galilée en jugement n'ont empêché le succès de la rotation de la terre. Il n'est aucune condamnation capable d'atteindre dans ses œuvres vives la stabilité ou l'instabilité d'une croyance héritée par l'humanité des premières races d'hommes, qui – si on peut croire à l'évolution de l'homme spirituel comme à celle de l'homme physique – avaient recueilli la grande Vérité des lèvres de leurs ancêtres, les dieux de leurs pères "qui vivaient avant le déluge". L'identité de la Bible avec les légendes des livres sacrés Hindous et les cosmogonies des autres nations sera démontrée quelque jour. On s'apercevra que les fables des époques mythologiques ont simplement exprimé, sous une forme allégorique, les plus grandes vérités de la géologie et de l'anthropologie. C'est dans ces fables, dont la forme semble ridicule, que la science devra chercher ses fameux "chaînons manquants".

S'il en était autrement, d'où viendraient ces coïncidences étranges dans les histoires respectives de nations et de peuples si éloignés les uns des autres ? D'où viendrait cette identité dans les conceptions primitives, fables ou légendes – qu'on les nomme comme on voudra. Elles n'en contiennent pas moins le germe de la vérité, si voilée qu'elle soit sous ses embellissements populaires, vérité, tout de même !

La Genèse (VI) s'exprime ainsi : "Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu'ils choisirent… Il y avait des géants sur la terre en ce temps-là…", etc. Comparez ce verset avec cette partie de la cosmogonie Hindoue, dans les Védas, qui parle de l'origine des Brahmanes. Le premier Brahmane se plaint d'être seul, sans femme, parmi ses frères. L'Eternel l'engage à consacrer ses jours uniquement à la Science sacrée (Véda), mais le premier né de l'humanité insiste. Irrité de cette ingratitude, l'Eternel donne au Brahmane une femme de la race des Daityas ou géants dont tous les Brahmanes descendent en  ligne maternelle. Ainsi, toute la caste sacerdotale des Hindous descend, d'un côté, des Esprits supérieurs (les fils de Dieu), et, de l'autre côté, de Daityani, fille des géants terrestres, les hommes primitifs 225. "Et elles leur donnèrent des enfants : ce sont ces héros qui furent fameux dans l'antiquité." 226. [191]

225 Polier. Mythologie des Indous.

226 Dans la Quaterly Review, 1859, Graham fait une étrange description de certaines clés de l'Orient, maintenant désertes. Les portes de pierre sont de dimensions énormes et, souvent, en apparence, tout à fait hors de proportion avec les édifices eux-mêmes. Il fait remarquer que ces constructions et ces portes portent, toutes, la marque d'une ancienne race de géants.

227 Mallet. Northern Antiquities. Edition de Bohn, p. 401-405.

 

On trouve la même chose dans un fragment  cosmogonique scandinave. Dans l'Edda, on donne la description, faite à Gangler par Har, l'un des trois maîtres (Har, Jafuhar et Tredi) du premier homme nommé Bur, "le père de Bôr, qui prit pour femme Besla, fille du géant Bôlthara, de la race des géants primitifs". La narration complète et fort intéressante a été donnée, dans son livre : Northern Antiquities, par Mallet, dans la Prose Edda, sections 4-8 227.

C'est encore la même vérité historique qui se cache dans les fables grecques relatives aux Titans. On peut la trouver dans la légende des Mexicains – les quatre races successives de Popol-Vuh. Elle constitue un des bouts si nombreux de l'écheveau emmêlé et, en apparence, inextricable auquel on peut comparer l'humanité en tant que  phénomène psychologique. Autrement, la croyance au surnaturel serait inexplicable. Prétendre qu'elle est née, qu'elle a grandi et qu'elle s'est développée, à travers des siècles innombrables, sans qu'il y eût une cause, une base solide sur laquelle elle reposait, qu'elle n'est qu'une simple fantaisie, c'est une monstrueuse absurdité, allant de pair avec la doctrine théologique que l'Univers a été créé de rien.

Il est trop tard, aujourd'hui, pour lutter contre l'évidence qui se manifeste pour ainsi dire, à la lumière éclatante de midi. Les journaux libéraux, comme les feuilles chrétiennes et les organes scientifiques les plus avancés, commencent à protester unanimement contre le dogmatisme ou les préjugés étroits des demi-savants. Le Christian World, journal religieux, joint sa voix à celle de la Presse incrédule de Londres. Voici un excellent spécimen de son bon sens :

"Si on peut démontrer, dit-il 228, même de la façon la plus évidente, qu'un médium est un imposteur, nous n'en protesterons pas moins contre les tendances manifestées par certaines personnes, faisant autorité en matière de science. Ces personnes sont prêtes à faire fi et à hausser les épaules quand on leur parle d'examiner soigneusement les questions traitées par M. Barrett dans son mémoire présenté à la British Association. De ce que les spirites se sont livrés à bien des absurdités, il ne s'ensuit pas qu'on doive dédaigner, comme indignes d'examen, les phénomènes sur lesquels ils s'appuient. Ils sont, peut-être, magnétiques, ou clairvoyants ou autre chose. Que nos savants nous disent ce qu'ils sont, qu'ils ne nous rabrouent pas à la manière des ignorants qui, trop souvent, réprimandent la jeunesse curieuse, en usant de [192] l'apophtegme aussi peu satisfaisant que commode : "Les petits enfants ne doivent pas poser de questions."

 Ainsi le moment est venu où les savants ont perdu tout droit à se voir appliquer le vers de Milton : "O toi qui, pour rendre témoignage à la vérité, as encouru le blâme universel !" Triste dégénérescence ! Elle rappelle l'exclamation citée, il y a cent quatre-vingts ans, par le Dr Henry More. Il s'agit   d'un   "docteur ès sciences physiques" qui, entendant raconter l'histoire du tambour de Tedworth et d'Anne Walker, s'écria tout à coup : "Si c'est vrai, je me suis trompé jusqu'à présent, il me faut recommencer mon exposé." 229.

Mais, à notre époque, malgré la déclaration d'Huxley sur la valeur du "témoignage des hommes", le Dr Henry More, lui-même, est devenu "un enthousiaste et un visionnaire : Ces deux épithètes infligées à une même personne en font un déplorable fou". 230

228 Genèse, VI, 4.

229 Dr More. Letter to Glanvil, author of "Saducismus Triumphatus".

230 J.S.Y. Demonologia, or Natural Knowledge Revealed, 1827, p. 219.

 

Ce n'est pas de faits que la psychologie a longtemps manqué pour mieux faire comprendre, pour mieux appliquer aux affaires ordinaires et extraordinaires de la vie ses lois mystérieuses. Au contraire, ces faits abondaient. Ce qui manquait c'est des observateurs capables, des analystes compétents pour enregistrer et classer les faits. Le Corps scientifique aurait dû en fournir. Si l'erreur a prévalu, si la superstition a régné pendant des siècles sur la Chrétienté, ce fut le malheur des peuples et la faute de la science. Les générations sont nées et ont passé, chacune d'elles fournissant son contingent de martyrs du courage moral et de la conscience. Cependant la psychologie n'est guère mieux comprise aujourd'hui qu'au temps où la lourde main du Vatican envoyait ces valeureux infortunés au supplice, et flétrissait leur mémoire du stigmate réservé aux hérétiques et aux sorciers.

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